Prendre part sans prendre partie

Thonon-les-Bains: IVe Journées d’études François de Sales

Thonon-les-Bains,

(APIC) «La presse écrite, acteur de la vie sociale». Cet énoncé somme toute banal, mais qui cache de réels enjeux a été au centre des IVe Journées d’études François de Sales à Thonon-les-Bains. Quelque 150 journalistes, éditeurs et enseignants catholiques venus de France, mais aussi de Belgique, de Suisse et d’Italie, ont confronté durant deux jours sur les bords du Léman leur pratique quotidienne dans un monde médiatique plus marqué par les «scoops» que par le temps de l’analyse et de la réflexion.

Mises sur pied par la Fédération française de la presse catholique, le diocèse d’Annecy et l’Université catholique de Lyon, les journées d’études François de Sales sont désormais une référence dans le domaine de la réflexion sur les médias. Au-delà des exposés de spécialistes, le travail en ateliers permet de rester proche du terrain et de confronter des réalités vécues, plus que des théories sur la communication.

Une presse soupçonnée

Dans la vie sociale, la presse écrite a souvent un rôle ambiguë. Elle est celle qui rapporte, qui raconte, qui témoigne, qui analyse. Elle est parfois celle qui déforme, qui trahit, qui omet. Son pouvoir lui permet de «créer» l’événement, mais lecteurs et autres acteurs de la vie sociale ne lui font pas confiance ou au moins la soupçonnent de manipulation de dérive, ou de défense des intérêts particuliers.

Face à un système médiatique qui privilégie souvent le «social-événement» (les restos du cœur à l’époque de Noël, les SDF à la veille de l’hiver, la violence dans les banlieues), Joël Roman, philosophe et rédacteur en chef de la revue «Esprit», plaide pour une prise de conscience claire des problèmes, au-delà d’une certaine «naïveté professionnelle». La critique n’est pas que le fait de gens de mauvaise foi ou de grincheux. Plus qu’un simple produit commercial, la presse doit garder la notion de service public. Elle doit non seulement fournir une information, mais aussi offrir des moyens d’expression.

La presse donne souvent l’image d’un manque d’autonomie, relève de son côté Yves Lavoinne, professeur de journalisme à l’Université Robert Schuman, à Strasbourg. Les journalistes semblent parfois totalement dans la sphère du pouvoir. Le libéralisme au sens de liberté est-il devenu quelque chose de tout à fait accessoire?

Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté San Egidio, à Rome, a invité les participants à se libérer du cercle vicieux d’une presse sans réflexion et sans capacité de cœur. Le journaliste doit être capable du recul qui permet de comprendre et faire comprendre. Pour le professeur italien, le lien avec une communauté, en particulier l’Eglise, est ici déterminant. La vigilance demandée au journaliste ne réside pas dans une méthode, mais dans une exigence intérieure.

Les petites décisions quotidiennes

Pour Bernard Delforce, maître de conférence à Lille III, la tentation est grande de limiter l’explication face à un monde considéré comme absurde où il n’y aurait rien à faire. Ou à l’inverse, de décrire sur un ton moraliste un monde simpliste avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Les petites décisions quotidiennes du journaliste, ses choix, renvoient toujours à l’image qu’il se fait de la mission de la presse et à son identité professionnelle. La question de la distance par rapport au lecteur, aux acteurs sociaux et au pouvoir politique est centrale. Entre élitisme et démagogie, austérité et racolage, information ou moralisme, le journaliste est toujours pris entre deux tendances opposées. Un journalisme «citoyen» exige de prendre part sans prendre partie, d’être capable de se distancier de ses appartenances pour faire prévaloir un point de vue général, plaide le chercheur.

Ne pas faire comme toujours, ni comme tout le monde

Le médiatique ne peut se contenter d’être une simple caisse de résonance, estime en écho Bernard Podvin, rédacteur en chef de Dimanche et président de la Fédération nationale de la presse locale chrétienne. Les médias ne doivent pas seulement parler, mais écouter les blessures, les attentes. Le rôle du journaliste n’est-il pas de donner du souffle, de mettre de la chair, de faire goûter, sentir, voir, entendre le monde social ? La lucidité du journaliste chrétien l’invite aussi à ne pas faire comme toujours, à ne pas faire comme tout le monde.

Une préoccupation reprise par Joseph Maïla, doyen de la Faculté de sciences économique et sociales de l’Institut catholique de Paris, chargé d’établir les premières conclusions des deux journées. La presse écrite chrétienne est porteuse d’un message à rendre visible dans un monde caractérisé par l’oubli ou la caricature du religieux, ou par la dérive syncrétiste. Elle ne saurait cependant être un substitut à des instances politiques, sociales ou religieuses défaillantes.

La presse a pour tâche de sérier, choisir, nommer mais aussi de donner à comprendre en resituant l’événement dans son contexte, dans la totalité, dans la durée. La presse écrite joue un rôle fondamental dans le débat démocratique face à la dérive de l’»expertisme» qui confine la discussion à quelques uns, mais aussi face à des acteurs sociaux radicalisés. Pour Joseph Maïla, la presse reste en quelque sorte le Prométhée de la démocratie. (apic/maurice page)

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