APIC Interview
Suisse: Maryse Durrer, les femmes catholiques et l’Eglise
Marie-José Portmann, agence APIC
Nyon, 15 décembre 2000 (APIC) Donner la possibilité d’avorter, c’est le prix à payer dans une société qui n’est favorable ni aux enfants ni à la famille. Militante catholique et féministe depuis plus de trente ans, Maryse Durrer explique pourquoi la Ligue suisse des femmes catholiques (SKF), dont elle a longtemps été membre du Comité central, est favorable à la solution des délais et à la contraception, alors que la Conférence des évêques, comme le Vatican refuse d’entrer en matière sur ces questions.
«Quand on parle d’égalité, dans l’imaginaire des gens, on voit des manifestations féministes violentes qui font peur. Pourtant, pour être entendue, il faut crier dans notre société, s’exclame Maryse Durrer, avec feu.
Mariée et mère de deux filles de 37 et 38 ans. Maryse Durrer a laissé son métier d’éducatrice spécialisée à son mariage, comme il était de règle voilà 40 ans. Quand elle était toute petite, son père lui disait déjà qu’elle se battait pour la veuve et l’orphelin. Adolescente, son intérêt est allé aux enfants et au mouvement de la jeunesse suisse romande. Une fois que sa fille aînée a eu 9 ans, Maryse Durrer a redécouvert l’action catholique et le vaste monde. Elle a du même coup trouvé dans l’Eglise un lieu où sa curiosité et sa révolte contre l’injustice pouvaient s’exprimer.
Le hasard l’a amené à représenter la Ligue suisse des femmes catholiques (SKF) dans l’Union mondiale des organisations féminines catholiques (UMOFC). Si elle s’est mise à militer pour les femmes, ce n’est pas d’abord par féminisme mais en réaction aux discriminations frappant «le deuxième sexe». «En toute situation, les femmes partent avec des plus et des moins, qui sont toujours à leur désavantage: moins de formation, plus de violence, moins de salaire, plus de travail.» Ce qu’elle avait découvert à l’Action catholique a pris une dimension et une résonance politique au sens large dans la grande organisation de la Ligue des femmes.
APIC: Comment la SKF suit-elle le débat sur l’interruption de grossesse et la solution des délais aux Chambres fédérales?
Maryse Durrer: De très près. Il y a trente ans, la LSFC (ou le SKF) avait refusé ce qu’on appelait «les indications» de l’avortement. Sitôt après, l’organisation féminine a eu le souci de ne pas laisser les femmes dans le vide créé par ce non impératif. En 1975, elle a créé une œuvre caritative: le fonds de solidarité pour futures mères en détresse (SOFO) qui distribue à peu près 1 million de francs aux femmes et familles en difficultés en raison de leur grossesse. C’est une aide transitoire jusqu’à ce que les aides officielles se mettent en route.
On a peu à peu mieux compris ce qui pouvait amener une femme à refuser un enfant et aujourd’hui, le Comité central de la SKF est favorable à la décriminalisation de l’avortement durant les 12 premières semaines de la grossesse. Pas comme un droit, mais comme une réponse sociale à une réalité. La LSFC pense qu’une femme qui ne se sent pas la capacité de mettre son enfant au monde a droit au respect. Elle ne doit pas être criminalisée si elle passe à l’acte. On se trouve à l’intersection entre le droit de l’enfant à naître, et celui de la mère, qui est déjà là. C’est finalement un oui à la vie que d’accepter que la femme qui ne voit aucune autre issue ait accès à l’avortement.
APIC: La solution des délais serait donc un mal nécessaire?
Maryse Durrer: D’une certaine façon. Au départ, les femmes qui sollicitaient notre aide voulaient garder leur enfant. Aujourd’hui, la Ligue accepte, à contrecœur, la possibilité d’avorter car elle juge que c’est le prix à payer face au contexte social défavorable de la Suisse. Pour que le nombre de femmes qui décident d’avorter soit le plus petit possible, il faut permettre aux mères de gagner leur vie et celle de leur enfant, de partager les responsabilités matérielles et morales avec les pères, de bénéficier d’un congé maternité payé digne de ce nom et d’un véritable soutien à la famille.
APIC: N’est-il pas difficile de garder la tête froide quand on se trouve au pied du mur, face à une grossesse non désirée?
Maryse Durrer: Bien sûr et c’est pourquoi il faut ouvrir la discussion dans les paroisses sur la contraception et donner une éducation sur tout ce qu’englobe la relation sexuelle. Ce qui nous conforte dans notre position d’accepter la solution des délais, c’est que dans tous les pays du monde, une femme qui veut avorter le fera. Quoi qu’il lui en coûte pour sa santé et que ce soit légal ou non. Les pays qui ont le taux le plus bas d’avortement sont ceux qui offrent l’accès à la contraception et à l’éducation sexuelle et disposent d’un filet social solide Dans les pays catholiques ou musulmans qui refusent aussi bien la contraception que l’interruption de grossesse, les avortements illégaux sont très nombreux. La revue «Christ in der Gegenwart 2000» – qui ne peut être taxée de féministe – dit que la Pologne connaît 200’000 avortements par année pour une population de 34 millions d’habitants.
APIC: La Ligue des femmes catholiques ne s’éloigne-t-elle pas ainsi de l’Eglise catholique?
Maryse Durrer: De l’institution peut-être mais pas de l’Evangile. La Ligue des femmes est simplement en avance par rapport à la réflexion sur la réalité vécue en Eglise. On vient de mettre en cause la réduction de l’imposition fiscale des familles. La Suisse est un des pays à richesse égale qui a la politique familiale la plus nulle! Il n’y a toujours pas d’assurance maternité. Les crèches sont rares. Comment nous sentons-nous le droit de criminaliser l’avortement alors que nous n’offrons aucune contrepartie aux femmes. Avec la nouvelle économie, ce sont à présent des familles qui font des demandes au fonds de solidarité de la SKF à Lucerne, et souvent par le biais des assistantes sociales de Suisse romande.
S’il est évident qu’une Eglise doit annoncer l’absolu et l’idéal à atteindre. Un gouvernement et une loi en revanche sanctionne les limites du comportement en fonction des valeurs en cours. Prenez le cas de l’avortement. Il n’y pas même pas de consensus dans la population autour du moment où l’être à naître est une personne. Le rôle de l’Etat est de trouver l’équilibre entre le oui absolu à la vie, qui commence à la conception, selon certains, alors que d’autres sont convaincus que l’enfant n’est une personne que lorsqu’il naît. La loi ne pose pas de jugement mais permet de vivre en société.
APIC: La féministe catholique Maryse Durrer accepte donc l’avortement?
Maryse Durrer: Personnellement, je suis mon Eglise et je me refuse cette possibilité. Un avortement reste l’échec de la vie et de l’amour mais il est le fait d’une société de chair et de sang et non d’une société idéale. Si l’on ne veut pas tenir compte du réel, on en arrive aux faiseuses d’anges et aux enfants abandonnés dans la rue.
APIC: Vous insistez sur la valorisation du rôle du père au sein de la famille.
Maryse Durrer: La famille monoparentale, qui est source de tant de difficultés pour les mères et constitue l’une des composantes de la nouvelle pauvreté, est un peu le modèle de l’Eglise: on vante la famille mais on ne s’adresse jamais au père. Si c’est la mère qui porte et allaite ses enfants, tous les autres soins à l’enfants peuvent être prodigués aussi bien par le père. Plutôt que le duo mère-enfant, on devrait valoriser le trio père-mère-enfant.
Il y a quelques années, la SKF a vivement réagi à un document romain sur la famille où il n’était fait qu’une fois mention du père. On a constaté quelques progrès lors du Jubilé de l’an 2000 mais je sursaute toujours lorsque des hommes d’Eglise prétendent que le père rentre en scène plus tard. Certains hommes se sentent rejetés et ne trouvent pas leur place dans la famille. Pour qu’il y ait égalité, il faut le partage.
APIC: Glorifiant le rôle de la femme en tant que mère, pourquoi l’Eglise réserve-t-elle ses ministères pastoraux consacrés aux hommes?
Maryse Durrer: Toutes les religions monothéistes ont un discours sur l’amour, la paix, la solidarité et la glorification de la mère et toutes aussi ont peur de la femme et l’éliminent de la direction spirituelle. Là encore, heureusement, la réflexion se poursuit et l’on voit des femmes rabbins chez les juifs libéraux, des femmes évêques chez les luthériens, les anglicans, les méthodistes et les catholiques chrétiens. Les réformés comptent depuis longtemps des femmes pasteurs.
L’Eglise reproche aux femmes de vouloir accéder à un pouvoir sans comprendre qu’elles veulent participer à un service. Pour exister en plénitude, le sacerdoce doit avoir ses pôles féminins et masculins. Comme dans la Genèse: «Homme et femme il les fit».
La revendication est d’être associée à toutes les formes de ministère – et évidemment à la prêtrise – sur pied d’égalité avec les hommes. La Ligue des femmes catholiques a déjà argumenté sur la refonte des ministères il y a six ans avant que le pape ne déclare «clos le débat sur le sacerdoce féminin». Cette revendication s’exprime différemment dans les pays du Nord et du Sud mais elle existe partout. La réflexion théologique féministe de l’Action catholique générale féminine en France est par exemple très à la pointe sur ce sujet.
APIC: Comment expliquez-vous que la Ligue des femmes catholique n’ait plus d’assise dans les groupements paroissiaux romands?
Maryse Durrer: Dans les années soixante, les Unions féminines paroissiales étaient membres de la Ligue mais il n’y a pas eu de relève et en Suisse romande, les femmes catholiques n’ont plus d’organisation propre. Alors que la Confédération reconnaît un certain nombre d’organisations de femmes, il n’y a plus de lieu en Suisse romande où les femmes catholiques puissent échanger et manifester leur solidarité mutuelle.
A côté des espaces mixtes de débat, il faut recréer des lieux de réflexion. Les paroisses ne répondent plus complètement à ce besoin et l’on se demande comment les femmes bâtiront leurs convictions avant la votation sur l’interruption de grossesse ou celle du congé maternité. Comment peser la situation et mesurer les enjeux pour ne pas se borner à répondre aux mots d’ordre des partis et à des mots d’ordre émotionnels.
APIC: Ce qui n’empêche pas que la bonne moitié des 800 demandes d’aide financière adressées à la SKF, à Lucerne, proviennent de la Suisse romande…
Alimenté par la quête qui se déroulera les 13 et 14 janvier prochain, le fonds de solidarité de la SKF répond en effet aux besoins manifestés en Suisse romande. La quête du SOFO, qui réunit quelque 800’000 frs a moins de succès auprès des fidèles de Suisse romande qui se sentent plus proches de l’organisation «SOS Futures Mères», mieux implantée localement. Je ne sais pas combien de temps la Suisse alémanique acceptera ce décalage entre les demandes et les dons de l’Ouest de la Suisse.
L’»Action Sainte Elisabeth», de femmes à femmes en Nord et Sud
A côté du fonds de solidarité destiné aux femmes suisses, la SKF dispose d’un instrument de développement avec l’»Action Sainte-Elisabeth» qui vise la formation des femmes dans les pays des Sud. Elle tire ses ressources (environ un million de francs) de la seconde quête au profit de la SKF recommandée par les évêques, qui a lieu lors de la messe dominicale proche du 19 novembre et de la Journée mondiale de prière.
En 1957, l’Union mondiale des organisations féminines catholiques (UMOFC) a lancé une campagne contre la faim, en réponse à l’appel de la FAO. Des femmes dans les paroisses se sont engagées dans la lutte et parmi elles la Lausannoise Yvonne Darbre-Garnier. Elle a eu l’intuition prophétique de dire que la charité seule ne résolvait pas les problèmes et qu’il fallait «construire sur les femmes». L’idée de l’action Sainte-Elisabeth était née: affecter l’argent d’une quête dominicale pour former les femmes du Sud.
Projets pensés par des femmes
L’action Sainte-Elisabeth choisit des projets pensés par des femmes qui connaissent leurs besoins et qui sont déjà engagées dans la communauté. La médiation d’un évêque ou d’un prêtre donne une assise au projet mais ce sont les femmes qui sont les actrices de leur développement.
«Sainte Elisabeth» ne finance aucune construction. Les personnes sur place donnent leur temps et un toit aux projets mais elles s’organisent en toute liberté. Depuis quelques années, à la suite des grandes conférences mondiales des Nations Unies sur les questions féminines, «Sainte Elisabeth» se concentre également à la mise en réseau des femmes, en partant de la région pour s’étendre au monde par vagues concentriques.
Grâce à l’organisation de conférences mondiales, les femmes de culture et de tradition différentes voient qu’elles sont confrontées aux mêmes difficultés: faire vivre sa famille, essayer de se développer personnellement et d’exister en tant qu’individu. (apic/mjp)
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