Voie ouverte à une dérive religieuse du pouvoir

Sénégal: Forte mobilisation contre un projet de suppression de la laïcité de l’Etat

Dakar, 19 novembre 2000 (APIC) Le projet de modifier la Constitution sénégalaise dans le but de supprimer la laïcité de l’Etat suscite une forte mobilisation au Sénégal. «Ce serait la voie ouverte à une dérive religieuse du pouvoir», lancent les adversaires de la suppression d’un passage de la Constitution proclamant le caractère neutre de l’Etat vis-à-vis des religions. Les fondamentalistes musulmans font pression pour que ce pays à 96% musulman abandonne son caractère laïc.

Depuis plusieurs jours, juristes spécialisés en droit constitutionnel, membres de la société civile, hommes politiques, diplomates, organisations de défense des droits de l’homme et simples citoyens se sont élevés contre ce projet, estimant qu’elle ouvrirait la voie à une dérive religieuse. Le quotidien indépendant «l’Info 7» a estimé, dans un commentaire sur «la laïcité, cette âme de la Constitution», qu’ôter ce concept de la charte nationale pourrait conduire, à terme, la «République à tomber entre les mains de religieux à la recherche du pouvoir républicain». En outre, a-t-il fait remarquer, la suppression de la laïcité proclamée de l’Etat mettrait dangereusement en péril la solidité du système éducationnel, des institutions et la paix sociale.

Le mot «laïc» rayé du projet constitutionnel

Après l’élection, le 19 mars dernier, d’Abdoulaye Wade comme nouveau président de la République, le pays veut se doter d’une nouvelle Constitution. Elle sera soumise au peuple, lors d’un référendum constitutionnel fixé au 7 janvier 2001. La commission technique chargée de la rédiger n’a pas jugé utile de maintenir le mot «laïc» dans le premier article de la nouvelle loi fondamentale. «La République du Sénégal, écrit la commission, est une démocratie politique, économique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans discrimination d’origine, de race, de sexe, de religion. Elle respecte toutes les croyances».

L’Eglise catholique reste discrète

Depuis une semaine, les critiques et dénonciations se sont multipliées dans les colonnes des journaux sénégalais ainsi que sur les ondes des nombreuses radios locales. L’un des rares spécialistes sénégalais des problèmes de Constitution, l’universitaire El-Hadji Mbodj, qualifie le projet «d’amateurisme». L’Eglise catholique est restée discrète dans ce débat.

Seul chef chrétien d’un parti politique au Sénégal, où 96% des 9,5 millions d’habitants sont musulmans, Jean Paul Diaz a regretté cette suppression. «Si ce projet de nouvelle Constitution était maintenu en l’état, personne ne le voterait». A ses yeux «la laïcité est le ciment de l’unité nationale sénégalaise». Pour sa part, Alioune Tine, secrétaire général de la RADDHO (Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme), une organisation de défense des droits de l’homme influente en Afrique, a déclaré, en des termes très critiques que la suppression du mot «laïc», un garde-fou, serait une «régression» pour le pays.

L’influence d’islamistes et de marabouts

Interrogé par l’APIC, il a accusé certains chefs musulmans d’être à l’origine de cette suppression. «Je sais très bien que c’est sur influence d’islamistes et de marabouts», a-t-il ajouté, se refusant à les nommer. Par ailleurs, les ambassadeurs des pays de l’Union Européenne (UE) au Sénégal ont eu des échanges «informels» sur la question, lors d’une concertation qu’ils tiennent régulièrement pour échanger des informations. L’un de ces chefs de mission diplomatique a déclaré au quotidien «Wal-fadjri» (l’Aurore) qu’ils avaient été «surpris» de constater la disparition du mot «laïc» dans le projet de nouveau texte de loi fondamentale. «Nous savons que c’est un taalibé (ndlr:adepte) de la confrérie mouride (ndlr: l’une des plus puissante du pays), mais de là à remettre en cause une disposition aussi symbolique, constitue tout de même une grosse surprise», a ajouté le diplomate en parlant du président Abdoulaye Wade.

Un «ballon d’essai» du nouveau pouvoir, forcé de corriger le tir

Un professeur de sciences politiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a pour sa part déclaré à l’APIC qu’il s’agit probablement d’un «ballon d’essai» du nouveau pouvoir. La seule note favorable a été donnée par Cheikh Abdoulaye Dièye, chef d’un petit parti fondamentaliste. Il a salué le projet de Constitution qui, a-t-il dit, garantit la liberté de culte. «Introduire dans notre Constitution un concept ambigu qui n’existe que dans la tête de ceux qui en profitent n’est pas démocratique», a-t-il indiqué. Face à toutes les critiques, le préésident Abdoulaye Wade est revenu en arrière. Dans une nouvelle version de l’article premier publiée samedi 18 novembre, il précise que le Sénégal est une République de «démocratie politique, économique et sociale. Elle est laïque (…) et assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans discrimination d’origine, de race, de sexe, de religion». (apic/ibc/be)

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