Il y a des religions qui empêchent le développement économique

APIC – Interview

Rencontre avec l’économiste belge Xavier Couplet, engagé dans l’éducation au Maroc

Jacques Berset, agence APIC

Fribourg/Bruxelles, 20 novembre 2000 (APIC) «Juifs, confucianistes et protestants sont au top sur le plan économique, les catholiques sont loin derrière!», lance péremptoirement l’économiste Xavier Couplet (*). Pour le chercheur belge, certaines religions empêchent le développement, d’autres le favorisent.

Avec la fin de l’hégémonie intellectuelle du marxisme et de son explication matérialiste du monde, les spécialistes du développement explorent d’autres sentiers. Les mentalités, les valeurs, la culture, deviennent de nouveaux paramètres de recherche. Au palmarès des religions «économiquement performantes», le judaïsme, le confucianisme, le protestantisme. Le catholicisme vient en 4ème position, devant l’orthodoxie et l’islam, tandis que bouddhisme, hindouisme et animisme ferment la marche.

En moyenne un juif, un confucianiste ou un protestant produit 3 fois plus qu’un catholique, 8 fois plus qu’un orthodoxe, 14 fois plus qu’un musulman et 20 à 30 fois plus qu’un bouddhiste, un animiste ou un hindou, constate d’emblée Xavier Couplet, co-auteur avec son compatriote Daniel Heuchenne de l’ouvrage «Religions et développement» (Paris, Economia, 1998). Xavier Couplet analyse depuis plus de dix ans les multiples interactions entre religions et développement.

La thèse de départ, inspirée en droite ligne des travaux du sociologue allemand Max Weber au début du XXème siècle (cf. «l’Ethique protestante et l’Esprit du capitalisme», 1904), Xavier Couplet l’a remise au goût du jour. Le chercheur belge l’a exposée à la Maison du dialogue de l’Arzillier, à Lausanne. Il était l’un des invités du cycle de conférences «Mondialisation et partage des richesses», où les enjeux éthiques de la mondialisation sont présentés dans une perspective oecuménique et interreligieuse.

APIC: Pourquoi avoir abordé le développement sous l’angle des religions, alors que la plupart des auteurs accordent le rôle central à l’économie ?

Couplet : J’ai d’abord passé une décennie sur le terrain comme consultant pour le compte de la Coopération belge et néerlandaise et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement). Puis soudain «le déclic»: j’ai découvert que certaines religions permettent le développement, d’autres le bloquent. Une multiplicité de facteurs interviennent, qui n’ont souvent rien à voir les uns avec les autres; cela peut aller d’un texte fondateur à l’interprétation qu’en fait un théologien. Je me suis rendu compte que les processus de développement ne correspondaient pas du tout à ce que l’on m’avait enseigné dans les grandes universités, à savoir que l’apport de capital est seul gage de développement.

APIC: Vous rêviez de révolution en Haïti, après la fin du règne de «Papa Doc»…

APIC: Effectivement, j’ai travaillé en Haïti du temps de Jean-Claude Duvalier, «Baby Doc». On se disait qu’il fallait une révolution, mais on s’est rapidement rendu compte que cela ne changerait rien, car il n’y avait plus de base pour la réaliser. Le pays se relevait tout juste de la dictature de François Duvalier, qui avait fait table rase de toute opposition: les hommes valables avaient souvent été éliminés physiquement ou avaient pris les chemins de l’exil.

Pays le plus pauvre des Amériques, Haïti a le niveau de vie d’un pays africain, et ce n’est pas par hasard. Bien qu’en majorité catholique, le pays est très imprégné d’une culture religieuse animiste, le vaudou, qui coûte très cher à la population locale. Ainsi, s’il y a un problème, il faut d’abord sacrifier une poule, puis si cela ne fonctionne pas, du plus gros bétail. Ce n’est certes pas typique de la pensée vaudouisante, on rencontre beaucoup d’autres religions où les gens doivent encore faire des sacrifices qui leur coûtent très cher.

APIC: D’après vous, la mentalité animiste en général n’est pas favorable au développement ? Elle serait fataliste, magique et irrationnelle…

Couplet: Dans tous les cas, cette pensée n’est pas rationnelle. Ainsi, si l’on veut avoir du succès, on ne va pas d’abord penser à travailler, mais à jouer par exemple à la borlette, une sorte de loterie nationale très populaire. On va invoquer les esprits en espérant une fois pour toutes se sortir de la misère.

APIC: Weber relève l’influence de l’éthique protestante sur la diffusion de l’esprit du capitalisme. Cette éthique privilégie un comportement ascétique qui satisfait tant au salut de l’âme puritaine qu’à la dynamique de l’accumulation… «L’esprit protestant» manquerait donc à Haïti et à de nombreux pays du tiers monde?

Couplet: 100 ans après, on s’inspire encore de Max Weber, car pratiquement rien n’a été écrit entre-temps sur les rapports entre religions et développement économique. La pensée webérienne a été éclipsée pendant tout le XXème siècle, dominé par le marxisme, qui a finalement montré ses limites. La pensée économique doit prendre davantage en considération les facteurs culturels. Les décideurs politiques et les analystes surestiment les causes économiques tout en négligeant le rôle de la religion.

De mon point de vue, si Haïti avait été protestant, le pays serait dans un tout autre état d’avancement, car le protestantisme favorise, bien plus que le catholicisme, la prise de responsabilité individuelle. Le protestant est responsabilisé dès sa jeunesse, plus que le catholique qui, lui, croit par personne interposée. Le protestantisme dans les pays anglo-saxons et scandinaves, le judaïsme, tout comme le confucianisme dans les pays asiatiques, favorisent le développement Ils laissent une grande liberté à l’individu et ont un rapport positif avec l’argent. Ils n’imposent pas de rituels communautaires coûteux en temps, en argent et en énergie comme d’autres religions. Pensons au ralentissement voire à la paralysie de l’activité économique dans les pays musulmans lors du ramadan (qui fait baisser la production d’environ 4% par an).

Quant aux pays catholiques, tant que leur population suit fidèlement l’enseignement de l’Eglise, ils ne peuvent se développer. Ce n’est qu’en changeant de mentalité, en se «protestantisant», qu’ils accèdent au développement. C’est ce qui se passe actuellement dans la catholique Irlande, en Pologne ou dans de nombreux pays d’Amérique latine.

APIC: Mais parle-t-on vraiment de religion ou plutôt de mentalité et de culture ?

Couplet: On parle de religion évidemment, mais mêlée à la culture et aux mentalités. Les mentalités sont en effet fortement marquées par les enseignements religieux. Dans les pays musulmans, bouddhistes, hindouistes ou animistes, où l’on rencontre un certain fatalisme, la société incite à reproduire des schémas du passé, plutôt qu’à transformer la réalité et à innover. Au cours de notre recherche, nous avons repéré 120 facteurs de développement, dont 75 qui découlent directement du religieux.

Des trois religions issues du christianisme, la branche la plus jeune est le protestantisme, qui a fortement contribué à la modernisation de la société, à la rendre plus démocratique, plus égalitaire, plus humaine. Les droits des femmes y sont mieux respectés. Pour les catholiques, l’autorité vient de Dieu par le haut; pour les protestants, elle vient tout autant de Dieu, mais par la base, par l’ensemble des croyants. D’un côté l’autoritarisme, la peur du changement, la crainte des idées nouvelles. De l’autre, au contraire, une grande diversité, un pouvoir toujours remis en question, l’apparition d’idées nouvelles.

APIC: A partir de constatations empiriques, vous avez développé un outil d’analyse.

Couplet: Notre définition est assez semblable à celle du PNUD pour qui le développement est «le processus d’amplification des choix de l’individu». Faute d’avoir un indicateur spécifique du développement correspondant exactement à cette définition et qui tiendrait compte des inventions, des brevets, des Prix Nobel, nous avons étudié deux indicateurs: le produit national brut par habitant (PNBH) et l’indice de développement humain.

A partir de là, nous nous sommes demandés s’il y avait effectivement un rapport entre religion, niveau et perspectives de développement. Pour le savoir, nous avons adopté une méthode simple, pour ne pas dire simpliste: une fois identifiée la religion dominante dans quelque 150 pays de plus d’un million d’habitants, nous avons évalué le PNBH, soit la richesse moyenne produite par habitant au cours d’une année (voir tableau).

Quelle que soit l’aire géographique considérée, on retrouve généralement partout la même hiérarchie: en Europe occidentale, le PNBH des pays à dominante protestante est supérieur à celui des pays catholiques; dans l’ex-URSS, les républiques musulmanes arrivent derrière les pays orthodoxes. Les mieux classés des pays nés de l’éclatement de l’empire soviétique sont comme par hasard à dominante protestante: la Lettonie et l’Estonie, suivies de la Lituanie catholique…L’exemple de l’ex-Yougoslavie est encore plus frappant car le territoire est beaucoup plus homogène et plus petit que celui de l’ex-URSS. Comme il se doit, les entités catholiques (Slovénie, Croatie) ont les meilleures performances économiques; elles sont suivies des entités orthodoxes puis musulmanes.

Quant aux pays pauvres d’Afrique subsaharienne, ils sont presque tous à dominante animiste. Leur PNHB équivaut à 40 fois moins que les pays qui sont en tête, à savoir les pays asiatiques confucianistes (Chine, Corée, Hong Kong, Japon, Singapour et Taïwan). Etant le seul pays de religion juive, Israël, qui est en tête, n’est peut-être pas représentatif, mais la religion juive est de notre point de vue la plus performante: il suffit de tenir compte de la contribution du peuple juif au développement. Que serait en effet le monde moderne sans les Marx, Freud et autres Einstein ? Est-ce un hasard que les juifs reçoivent soixante fois plus de Prix Nobel que la moyenne ? Au vu des corrélations entre religions et indicateurs de développement, l’on s’aperçoit que le classement n’est pas dû au hasard.

APIC: Vous en avez ainsi conclu que la religion influençait le développement…

Couplet: La religion semble créer une matrice ne permettant qu’un seul type de développement… ou de sous-développement. Mais la relation n’est pas aussi simple. Nous avons tenté de la restituer dans toute sa complexité en rappelant les multiples dimensions du développement et les autres facteurs susceptibles de peser sur ce dernier: le système politique, la démographie sans oublier… le climat! Nous avons également distingué les différentes modalités par lesquelles s’exerce peu ou prou l’influence de la religion: les actes et préceptes religieux agissant directement sur l’économie tels que l’interdiction du prêt à intérêt, l’aumône obligatoire, les quêtes, la participation plus ou moins forcée à l’édification des églises, mosquées, temples, etc. On rencontre aussi des préceptes religieux agissant indirectement sur l’économie comme le carême ou le ramadan, la démographie, la place accordée à la femme dans la société, l’interdiction du jeu, de la représentation humaine, de certains aliments, etc.

Mais ce qui semble vraiment déterminant, ce sont les concepts religieux fondamentaux qui forgent la mentalité profonde de l’individu en conditionnant sa vie intellectuelle et sa façon de percevoir le monde, de nouer des relations avec l’autre et, bien sûr, avec l’au-delà: chaque religion crée son paradigme structurant l’individu, lui permettant ou l’empêchant d’agir, de découvrir, d’entreprendre, d’engendrer le développement. les préceptes à caractère économique (comme par ex. l’interdit du prêt à intérêt); les pratiques affectant les comportements démographiques ou de consommation (le jeûne); les concepts «qui forgent la mentalité profonde de l’individu» et, enfin, les effets sur l’inconscient collectif.

Du fait de l’effet combiné de ces modalités, l’influence de la religion sur le développement n’apparaît en définitive ni directe ni univoque: dans certains cas, la religion constitue globalement un obstacle au développement, dans d’autres cas, un vecteur positif. En résumé, de toutes les religions, c’est le protestantisme qui réunit le plus de facteurs favorables au développement, et l’animisme le plus de facteurs négatifs. A l’instar de Samuel P. Huntington dans son ouvrage «Le choc des civilisations», je pense que les disparités de développement liées aux religions sont une source de déstabilisation et de confrontation.

(apic/be)

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