APIC – Interview
Le mécanisme des pressions américaines sur les Etats occidentaux
Par Pierre Rottet, de l’APIC
Genève,
(APIC) La communauté internationale assiste, indifférente, au sacrifice de toute une génération en Irak, dénonce Hans C. Graf von Sponeck. Secrétaire général adjoint de l’ONU et, à ce titre, coordinateur du programme humanitaire des Nations Unies en Irak, ce diplomate allemand a démissionné de son poste ce printemps pour protester contre les sanctions imposées à l’Irak. Sanctions que les Nations Unies imposent en violation de la loi internationale, qu’il qualifie aujourd’hui de scandaleuses et d’inhumaines.
Implacable, Hans von Sponeck ne cache pas sa colère et son indignation face aux mécanismes des pressions anglo-américaines dont il donne un aperçu édifiant dans une interview accordée à l’APIC lors de son récent passage à Genève. Après avoir travaillé 32 ans à l’ONU, le diplomate s’interroge sur ce que cache en réalité la politique américaine dans le Golfe. Un changement de régime en Irak, souligne-t-il, obligerait Washington et Londres à cesser leurs raids aériens meurtriers sur le pays et peut-être à abandonner le terrain, qu’ils contrôlent, mais aussi à suspendre l’embargo qui coûte chaque mois la vie à 5’000 enfants. Il rappelle enfin la rencontre entre Saddam Hussein et l’ambassadrice des Etats-Unis à Bagdad, avant que n’éclate la guerre du Golfe. Et l’assurance alors donnée à l’Irak par cette ambassadrice: >.
APIC: Vous avez choisi de démissionner en février 2000 du mandat qui était le vôtre en Irak, et de claquer la porte de l’ONU un mois après. Quelle est la goutte qui a fait déborder le vase?
Hans von Sponeck: J’ai démissionné à l’issue d’un long processus et non pas à cause d’un événement, ou parce que je m’étais fixé une échéance. Sur le terrain et à travers mon travail en Irak, j’ai pris progressivement conscience que tout un pan d’information manquait dans la discussion sur la situation et que je ne pouvais m’associer ni m’engager plus longtemps dans une politique dont j’avais percé à jour les carences.
J’ai d’abord réalisé que le programme alimentaire mondial (Pam) était très important mais totalement inadapté. Ce programme «pétrole contre nourriture» ne correspondait en aucun point aux besoins réels de la population civile. Financièrement d’abord: avec 252 dollars par personnes et par année, on rétrogradait l’Irak au rang des pays en voie de développement, en rendant impossible l’acquisition des aliments et le recours aux soins nécessaires.
APIC: Washington et Londres ont tout fait pour torpiller les tentatives d’améliorer la gestion des sanctions…
Hans von Sponeck: Il y a eu c’est vrai la pression opérée par les Américains et les Anglais sur le Conseil de sécurité de l’ONU. Ils ont en effet boycotté toute tentative d’aboutir à une réelle amélioration de la gestion des sanctions. Puis est venue la résolution 1184, la fameuse résolution adoptée en dépit de l’abstention de la Russie, de la France, de la Chine et de la Malaise. L’élaboration de ce document avait pris une année. Elle constituait pourtant un retour en arrière par rapport aux résolutions précédentes. Aujourd’hui, tout le monde doit admettre que la résolution adoptée en décembre 1999 n’a rien résolu, en parlant de suspension des sanctions. La population civile est la victime de cette politique. La communauté internationale assiste, indifférente, au sacrifice de cette population. Quant aux médias, ils restent absolument silencieux sur les bombardements qui ont lieu chaque semaine en Irak. Tout cela au nom de la «realpolitik».
APIC: Comment expliquer cet acharnement contre l’Irak?
Hans von Sponeck: Il est difficile de ne pas conclure à une complaisance envers les Etats-Unis qui voient ainsi justifiées leur présence et leur politique au Moyen-Orient, l’exportation de biens et de services, en un mot tout leur système économique et géopolitique dans la région. Cela les autorise à s’ingérer dans la politique au Moyen-Orient et dans la vente d’armes. Si quelqu’un voulait réellement se débarrasser du gouvernement actuel en Irak, ce serait très facile. Rien de tel ne se passera cependant, car la pérennité du régime de Bagdad est dans l’intérêt des Américains. Avec un nouveau régime, ils perdraient la justification des bombardements en Irak et des sanctions.
APIC: Comment dès lors expliquer l’attitude des gouvernements européens, pour ne pas dire leur passivité?
Hans von Sponeck: Les Français ont montré moins de passivité que les Allemands. Le Parlement européen a essayé de discuter par deux fois des sanctions. Les députés ont voté des résolutions en mai et en juillet – qui sont restées sans effet. L’une demandait expressément l’abrogation des sanctions.
APIC: Pressions et manipulations semblent être les maîtres mots de la politique des Etats-Unis…
Hans von Sponeck: James Baker a décrit la manière dont la résolution 687 était devenue réalité et les manœuvres du gouvernement américain pour gagner un large soutien à ce texte, en augmentant la pression sur "ses amis" et finalement "en achetant leur vote >>. C’est une force de la démocratie que quelqu’un puisse écrire cela mais cela montre que l’immense pression exercée par les Etats-Unis se poursuit à l’heure actuelle. Lors de la session de l’ONU à New York, au début de cette année, la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright a demandé à tous les ministres européens d’écrire notamment au ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, de ne pas causer de problèmes à propos de l’Irak. L’ambassadeur du Yémen en Irak m’a expliqué que le téléphone avait sonné tard dans la nuit dans la capitale yéménite, juste avant la rencontre de l’ONU à New York. Madeleine Albright en personne prévenait le gouvernement de ne rien entreprendre qui puisse nuire aux intérêts américains.
APIC: Marchandages et politique font bon ménage au gré des intérêts ?
Hans von Sponeck: Au moment des négociations autour de la résolution 1184, l’an passé, le gouvernement irakien a essayé lui aussi de se gagner des alliés. Un pays développé d’Afrique a été sollicité expressément afin qu’il s’oppose à cette résolution. Il a répondu que si l’Irak pouvait lui verser 300 millions de dollars, il lui donnerait sa voix.
APIC: Et cela au détriment de la vie de 5’000 enfants sacrifiés chaque mois en Irak.
Hans von Sponeck: La «realpolitik» ne fait pas référence à la conscience. Elle est seulement dictée par le pragmatisme, les intérêts économiques, la crainte et la peur. On oublie de baser les actions sur les instruments internationaux régissant le comportement comme la Convention des droits de l’homme, la Convention des droits de l’enfant ou encore la charte de l’Union européenne. Nous faisons de beaux discours aux Nations Unies sur la façon dont il faudrait vivre sur cette planète. Une fois confronté à des situations réelles, on justifie des attitudes condamnables sous prétexte de pragmatisme.
Je suis opposé à l’approche pragmatique mondiale dans le contexte irakien depuis que j’ai eu connaissance, comme tout le monde, des dommages énormes provoqués par ces sanctions. En continuant d’ignorer les faits établis du désastre humanitaire en Irak, on devient co-responsable de ce drame.
APIC: L’ONU, par Etats-Unis interposés, a prétexté le danger que représentait l’Irak pour la paix du monde. Qu’en est-il réellement, aujourd’hui. Et depuis quand, selon vous, ce pays a cessé de représenter un supposé danger ?
Hans von Sponeck: Les sanctions contre l’Irak étaient justifiables en 1990. Dix ans plus tard, elles ne sont pas seulement inefficaces, mais carrément illégales. Ceci dit, je ne suis pas l’idiot utile de Saddam Hussein. S’opposer aux sanctions ne veut pas dire qu’on soutienne ce régime. J’ai derrière moi 32 ans de carrière à l’ONU et j’ai passé en Irak suffisamment de temps pour savoir que l’embargo est un fiasco. Les documents des Nations Unies ne disent pas autre chose: les premières victimes des sanctions sont les enfants et les civils, soit justement ceux qui n’ont rien à voir avec l’agression de Saddam Hussein au Koweit.
Un professeur de Princeton a dit que l’Occident souffrait d’amnésie politique en oubliant la puissance économique et sociale que représentait l’Irak avant la guerre du Golfe. C’est Saddam Hussein qui a fait de ce pays un Etat fort.
Je pense qu’aujourd’hui les intrusions dans l’espace aérien irakien sont plus dangereuses pour la population que les sorties militaires d’une armée misérable hors de l’Irak. C’est simplement un élément de propagande et de désinformation.
Nous ne devons pas non plus oublier pas que Saddam Hussein et l’ambassadrice américain se sont rencontrés juste avant l’éclatement de la guerre du Golfe. L’ambassadeur avait alors déclaré: «C’est un conflit régional dans lequel nous n’entrerons pas».
APIC: L’Unicef évalue à 500’000 le nombre de morts chez les enfants de moins de 5 ans depuis le début des sanctions…
Hans von Sponeck: Confrontée à ce chiffre, la secrétaire d’’Etat américaine Madeleine Albright s’est permis d’affirmer que c’était là le prix à payer. A qui donc profite l’embargo? Et les bombardements des forces anglo-saxonnes ? Le pouvoir irakien n’a pas été ébranlé. Les droits de l’homme ne sont pas davantage respectés. La différence, c’est qu’aujourd’hui, les plus grandes violations viennent de l’extérieur et sont perpétrées au nom des Nations Unies.
APIC: Noël 2000 approche. En 1998, Tony Blair, expliquait aux Anglais devant un arbre de Noël, symbole de paix s’il en est, les raisons de la nouvelle escalade dictée par lui et Clinton…
Hans von Sponeck: Ce fut une grave erreur d’avoir soutenu un traitement punitif de l’Irak. Nous savons aujourd’hui beaucoup plus de choses et notamment que cette attaque de décembre 1998 a été le résultat d’une mauvaise information et d’une interprétation fausse de la réalité. Si certains acteurs, dont en particulier l’Australien Richard Butler (réd: chef de l’Unscom – Commission de l’ONU pour le désarmement de Irak – à l’époque e la seconde escalade armée) Accusé d’être un collaborateur de la CIA, c’est lui qui est à l’origine du feu vert anglo-saxon à ce nouveau déluge de feu. Son rapport, alarmant à dessein, sur le potentiel en armes de ce pays contredisait en effet la plupart des experts). Ce manque de clairvoyance a enlevé toute chance de déboucher sur une solution pacifique à la crise. Aucun progrès significatif n’a été réalisé depuis décembre 1998. Des améliorations minimes ont certes été apportées: plus d’argent arrive en Irak, les conditions de l’embargo ont été légèrement assouplies. Fondamentalement, rien n’a changé si ce n’est que la famine s’accentue dans ce pays, comme le dénoncent l’Unicef, le CICR et d’autres organisations d’entraide. (apic/pr/traduit de l’anglais par Marie-José Portmann)
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