Jura: Conflit autour de la « croix de la Transjurane »
Volées de bois vert pour un règlement de comptes politique
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Delémont, 11 octobre 2000 (APIC) Le projet, déposé cet été, de placer une croix, un signe chrétien, au bord de la Transjurane, entre Delémont et Bassecourt, suscite des réactions controversées dans le Jura et dans la presse jurassienne. Le courrier des lecteurs du « Quotidien Jurassien », de Delémont, révèle des positions tranchées entre partisans et adversaires d’une telle idée. Une question est posée: un symbole religieux a-t-il sa place dans l’espace public d’un Etat laïc? Le débat, qui relève aujourd’hui du domaine public, est lancé. Une table ronde réunira lundi 16 octobre à Delémont nombre de personnalités, religieuses et politiques.
Le débat semble ranimer de vieux démons, les uns évoquent le retour en arrière, dans l’histoire du catholicisme politique dans le Jura, d’autres encore de nouveaux obstacles à la réunification – dont il est toujours question – du Jura avec le Jura demeuré bernois. Comme si la réunification des deux régions devait dépendre aujourd’hui de l’antagonisme religieux supposé entre protestants du Sud et catholiques du Nord. Ou encore d’un pseudo conflit né d’une croix, attisé par des personnes qui ont sans doute encore la création du canton du Jura au travers de la gorge.
Les mots se lâchent aujourd’hui, les uns après les autres, définitifs, comme autant de comptes politiques à régler: « Cette croix est un acte revanchard »; « on se croirait revenu aux heures chaudes qui ont conduit aux plébiscites ». On croit rêver. Et cela, pour une croix qualifiée sottement de « croix de la discorde ».
Une idée « vieille » de 8 ans
La sculpture aura 15 mètres de hauteur. Elle sera réalisée en tôle d’aluminium thermolaquée en blanc pour éviter les effets de brillance. Son symbolisme? Elle consiste en un épi de blé composé de douze grains qui figurent à la fois les douze tribus d’Israël et les douze apôtres. Au cœur de l’épi, une croix aux dimensions réduites. L’œuvre est de l’artiste peintre et sculpteur Camillo, de Soulce (JU). Elle sera érigée sur la commune de Courfaivre. Le projet, déposé le 14 juin 2000 au secrétariat communal de Courfaivre, n’a suscité aucune opposition. La commune a donné un préavis favorable au Service cantonal des constructions qui vient de délivrer le permis de construire. Aucune opposition du côté du canton n’avait été enregistrée à la date échéance du 7 octobre. L’idée est née il y a 8 ans. Elle est venue d’un groupe de chrétiens de la Vallée de Delémont. Catholiques et protestants confondus.
La création artistique, de 4 tonnes, devrait être posée aux abords de la Transjurane, l’autoroute qui relie désormais en un clin d’œil Delémont à Porrentruy. Le président du groupe à l’origine du projet, Jean-Marie Mahon, assure que le financement de l’entreprise, 250’000 francs, sera assuré dès la fin de l’an prochain, et que « l’œuvre d’art » aura alors trouvé sa place. Il avance en outre que les autorisations nécessaires ont été données, et que rien ne s’oppose plus au projet.
Optimisme pas partagé
Cet optimisme n’est de loin pas partagé dans le Jura. « Aujourd’hui, l’ennemi a changé de camp. On ne se bat plus autour d’un drapeau, mais pour ou contre une croix », déclare à « L’Illustré » Yves Petignat, porte-parole du gouvernement jurassien. Ce dernier qualifie le projet « d’œuvre saint-sulpicienne de style stalino-mussolinien », et il estime que toute cette histoire révèle « un retour en arrière, une remontée du catholicisme politique dans le Jura. C’est un signe mal pris par nos amis du Sud, à l’heure où l’on reparle de réunification ». Comme si la réunification devait dépendre davantage de la pose d’une croix, fût-elle monumentale et coûteuse, que d’actes politiques et de coopération économique, culturelle et sociale entre les parties concernées. Sans oublier que les adversaires les plus acharnés de la création d’un canton du Jura étaient à la fois catholiques et de la région du Nord du Jura. Et que nombre de leaders historiques du séparatisme, de Roland Béguelin à Virgile Rossel, étaient des protestants bon teint. Du Sud.
Yves Petignat, qui dit parler à titre personnel (?), estime encore qu’il s’agit là d’un « acte revanchard qui démontre que nous n’avons pas encore résolu chez nous le problème de la laïcité ». Et de lancer: « Le conservatisme politique et religieux a été le support du nationalisme jurassien et on le paie aujourd’hui… » Le Kulturkampf à l’envers, en quelque sorte.
Affaire public: débat public
Plus sérieux! Beaucoup penchent pour un débat dans une affaire qui relève incontestablement du domaine public. Ainsi, Pierre-André Chapatte, rédacteur en chef du « Quotidien jurassien », à Delémont, relève qu’une croix au bord de l’autoroute, même payée par des fonds privés, et dressée sur domaine privé, ressort du domaine public. « N’importe qui ne peut pas imposer n’importe quoi dans aux abords immédiats d’un espace public », assure-t-il à « L’Illustré ». Et de poser la question: « Un symbole religieux a-t-il sa place dans l’espace public d’un Etat laïc?, fût-il de culture judéo chrétienne? »
Table ronde
Pas étonnant, dès lors, que le débat souhaité s’ouvre sur cette question délicate autrement que par voix de presse, y compris sur les interrogations à propos de l’emplacement de ce projet, de son prix et de sa dimension. Le Centre St-François à Delémont organise une table ronde publique lundi 16 octobre sur le sujet. Ce débat réunira des personnalités des Eglises et du monde politique: l’abbé Jacques Oeuvray, membre du comité d’initiative du projet, Marcel Berthold, conservateur des monuments historiques du canton du Jura, Odile Montavon, députée au Parlement jurassien, Jean-Claude Zwahlen, président de Pro-Jura, Simone Brandt, pasteure de l’Eglise vaudoise du Piémont, de Porrentruy, l’abbé Jean-Marie Pasquier, responsable du Centre catholique romand de formation permanente (CCRFP), l’abbé Pierre Rebetez, vicaire épiscopal. Pierre-André Chapatte, rédacteur en chef du « Quotidien Jurassien », sera l’animateur de la table ronde.
Une conception artistique
Quant à l’artiste Camillo, il explique son œuvre: « Afin qu’un signe chrétien touche les passants que nous sommes, une croix, jaillissant d’une conception artistique qui se réfère à une symbolique chrétienne profonde, nous paraît être l’expression la plus audacieuse, la plus appropriée ». Pour l’ingénieur Pierre Froidevaux, « construire une autoroute à travers monts et vallées, c’est remodeler profondément la terre reçue du Dieu créateur. Alors naît le désir de rencontrer ce Dieu, de partir à sa recherche pour connaître son visage et vérifier tout ce qui a été dit de lui ». (apic/pr)
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