L’Eglise polonaise prend ses distances par rapport à la politique

APIC – Interview

Lech Walesa? De l’histoire ancienne

Par Pierre Rottet

Marly, 30 octobre 2000 (APIC) Les dernières élections en Pologne ont sans doute mis définitivement Lech Walesa au rancard, lessivé politiquement le leader catholique et syndicaliste des années 80, le président du pays en 1990. Le représentant de la droite catholique n’a guère fait mieux en octobre. Ou à peine. Ce qui a fait dire aux observateurs de la vie politique en Pologne que l’Eglise avait subi un revers cuisant. Un avis que ne partage pas le cardinal Jozef Glemp.

Invité dans le cadre du 50e anniversaire de la Mission polonaise en Suisse, célébré dimanche 29 octobre à Marly, le primat de Pologne, a répondu à l’APIC. Sur la réalité de l’Eglise catholique de ce pays, mais aussi à propos des raisons qui l’ont amené à Fribourg.

APIC: On compte environ 7’000 Polonais en Suisse. Est-ce à dire que la Pologne compte une importante diaspora dans le monde.

Cardinal Glemp: Oui. Et en ma qualité de président de l’épiscopat et primat de Pologne, il est de mon devoir de m’en occuper. Cela fait maintenant près de 20 ans que je visite des centres polonais, en Europe en particulier, en Sibérie, en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie. Pour ce 50e anniversaire, j’ai tenu à être présent pour souligner l’importance de la pastorale des prêtres polonais en Suisse, rendue plus efficace grâce à la bienveillance des évêques suisses.

APIC: Plus de 100 prêtres travaillent dans les paroisses en Suisse. Est-ce à dire que la Pologne « produit » beaucoup de prêtres, alors que l’Europe en général est confrontée à un gros problème de vocations?

Cardinal Glemp: Grâce à Dieu, nous avons effectivement assez de vocations. Il y va de notre obligation de partager. Et d’envoyer nos prêtres en missions, en Afrique ou ailleurs dans le monde, de l’Amérique du Sud à la Sibérie, en passant par le Kazakhstan. Parallèlement, de nombreux prêtres accompagnent les migrants polonais, soit partout dans le monde.

APIC: En 79, c’est l’éclosion de « solidarnosc », avec un Lech Walesa qui se profile en leader catholique d’une lutte syndicale contre le communisme. Président de la Pologne en 90, il est balayé cinq ans plus tard. Et lessivé aux élections d’octobre, avec 1% des suffrages.

Cardinal Glemp: Pourtant, Walesa a beaucoup apporté avec son charisme à la révolution pacifique. « Solidarnosc » n’était pas un monolithe, mais ouvert à différents courants philosophiques. Quand les communistes ont été vaincus, « Solidarnosc » a perdu l’objet de son combat, alors que les communistes renouvelaient leur idéologie. Dès que les structures démocratiques ont été mises en places, puis stabilisées, les vieux communistes ont retrouvé leur organisation, tout en cherchant à s’exprimer aussi avec un langage libéral.

APIC: C’est ce qui s’est passé en 1995 et en octobre dernier…

Cardinal Glemp: Je ne suis guère ce qui se passe en politique aujourd’hui. Je sais que Walesa a perdu les dernières élections…

APIC: … avec 1% des voix, c’est peut-être de déroute qu’il conviendrait de parler. Qu’est-ce que cela peut signifier pour lui. Et son mouvement?

Cardinal Glemp: L’idéal de « solidarnosc » continue à exister, du moins au niveau éthique. Aujourd’hui, les questions politiques qui se posent à la Pologne sont nouvelles. Et là, ce sont des jeunes qui prennent la relève, l’initiative, pour tenter d’y répondre. On le constate aussi en Pologne, la gauche est aujourd’hui plus forte. Malgré la victoire des forces néo-communistes en 1995, confirmée en octobre avec Kwasniewski toujours, il n’y a pas de retour en arrière. Pour la démocratie, la victoire est assurée, mais ces forces sont toujours un obstacles. Pour nous ecclésiastiques, il s’agit de maintenir une éthique qui s’appuie sur des principes chrétiens, permanents et universels.

APIC: La Pologne compte 30 millions de catholiques, sur une population de près de 38 millions d’habitants. Ce qui n’as pas empêché la droite catholique de ne recueillir que 15% des suffrages et Lech Walesa de rentrer définitivement dans le rang, semble-t-il. Est-ce à dire que l’Eglise catholique est de moins en moins écoutée en Pologne?

Cardinal Glemp: …Oui et non. L’Eglise ne prend pas de position politique. Nous ne pouvons par conséquent pas conseiller nos fidèles. L’Eglise ne dispose pas d’un parti, de candidat. Elle regarde ce qui se passe avec une certaine distance. De là à dire qu’elle est moins écoutée… On ne peut pas toujours tout expliquer. Ce qui se passe dans le pays fait sans doute partie de l’évolution des peuples dans leur façon d’appréhender l’avenir et les questions économiques. Les changements intervenus en Russie et dans l’Union européenne sont aussi des facteurs qui ont changé la mentalité. Nous ne sommes pas en mesure de répondre précisément au pourquoi de ce phénomène qui est pour nous aussi une surprise.

APIC: Pourtant, en 1995, une partie du clergé en avait ouvertement appelé à élire « l’homme qui croit en Dieu ». Une lettre pastorale dans ce sens avait d’ailleurs été adressée à tous les prêtres de l’archidiocèse de Varsovie…

Cardinal Glemp: …Peut-être pensez-vous à « Radio Maria » (réd, une radio catholique traditionaliste couvrant l’ensemble du pays, connues pour ses remarques acerbes en 1995, notamment)…

APIC: Non, pas seulement à « Radio Maria »…

Cardinal Glemp: Alors je ne sais pas. Nous n’avons pas de parti catholique. Reste qu’il y a effectivement des candidats qui se déclarent effectivement très catholiques. Et c’est peut-être là qu’il convient de prendre de la distance.

APIC: On nous a longtemps présenté la Pologne comme un modèle pour l’Occident déchristianisé, mais on s’aperçoit que les tendances occidentales ont très vite pénétré dans le pays.

Cardinal Glemp: C’est vrai. C’est aussi notre préoccupation. Nous avons combattu pour la liberté, et nous sommes toujours pour une pleine liberté, mais bien comprise. La liberté est toujours un don de Dieu. Il ne faut pas en abuser et savoir en faire bon usage. La démocratie et la liberté sont nécessaires à la vie sociale, mais la liberté doit toujours être réalisée dans la vérité, avec pour objectif le bien, sous peine de causer beaucoup de dommages. On voit aujourd’hui ce à quoi peut aboutir une liberté mal comprise, qui tient plus du libertinage, dans des domaines comme l’éducation, la drogue, la famille.

Pour le reste, je n’ai jamais pensé que la chrétienté polonaise était un modèle. Il n’en demeure pas moins que les Polonais sont très pieux et très dévôts. Nous avons de bons prêtres, engagés dans la catéchèse, dans l’organisation de notre Eglise et dans nos mouvements ecclésiaux, nombreux. Cette assistance des prêtres, comprise comme une nouvelle expérience, avec aussi l’engagement des laïcs, ajouté à notre action caritative, est la force de l’Eglise en Pologne.

APIC: Pourtant l’adoption de la loi sur l’avortement aurait été impensable il y a 15 ans…

Cardinal Glemp: Sans doute ne sommes nous pas mieux écoutés qu’en France ou qu’en Suisse. Ce n’est pas faute de parler à voix haute. Il faut bien le constater, dans ce domaine aussi l’influence et les dangers arrivent chez nous. Nous ne sommes pas des bastions. Ce qui ne nous empêche pas de nous battre pour conserver les principes éternels, imprescriptibles, comme le droit à la vie, de la conception à la mort, la famille, la mort naturelle. Nous serons toujours tenaces là-dessus.

APIC: Finalement, la position de l’Eglise polonaise n’était-elle pas plus « facile » au moment où elle était persécutée sous le régime d’une société totalitaire, qu’à présent dans une société pluraliste?

Cardinal Glemp: Le moment est peut-être un peu plus difficile. L’ennemi était clairement désigné. Il est maintenant plus caché. Cela dit, nous avons vécu de nombreuses dures années difficiles, jusqu’aux années 80-81. La révolution avait commencé avec « solidarnosc ». Les gens se sentaient plus courageux et s’exprimaient lors de nombreuses manifestations contre le régime. Pourtant, tout n’est pas fini, car les communistes, s’ils n’ont plus la forme d’avant, existent toujours sur le plan des tendances.

APIC: Quels sont les défis qui se posent à l’Eglise en Pologne. Et que fait-elle face au « libéralisme sauvage »?

Cardinal Glemp: Ces défis ont pour noms famille, vie, homme. Pour le reste… Nous n’avons pas un programme, une réponse politique au social. Nous voulons toujours répondre aux problèmes à la façon de l’Eglise, avec notre catéchisme, notre pastorale des familles, nous mouvements religieux. Dans le futur, nous pensons mettre sur pied une Action catholique qui rassemble tous les laïcs catholiques et les institutions, de façon à avoir davantage de poids dans la vie publique. Il s’agit de créer des élites, à travers notre Université catholique de Lublin, les Académies de thélologe de Cracovie et de Varsovie et les trois Facultés de théologie à Poznan, Wroclaw et Varsovie. Nous voulons aussi créer une organisation catholique qui soit plus stable.

APIC: Certains propos de Mgr Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles sur l’opportunité ou non d’une démission du pape Jean Paul II ont suscité la controverse. Quel est votre sentiment?

Cardinal Glemp: La question n’est ni de mise ni actuelle. (apic/pr)

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