APIC – Interview
Pasteur Mitri Raheb: pour la paix, c’est la dernière heure qui sonne
Lucerne/Bethléem, 22 septembre 2000 (APIC) « Pour la paix, c’est la dernière heure qui sonne! », lance Mitri Raheb, directeur général du Centre International de Rencontres de Bethléem. Invité par l’Association suisse pour la Terre Sainte à l’occasion de son assemblée générale à Lucerne, le pasteur luthérien palestinien ne se fait aucune illusion sur le gouvernement Barak. Il poursuit allègrement l’implantation de colonies juives en territoire palestinien: « Une politique de ’bantoustans’ qui a des allures d’apartheid! »
Actuellement, les Palestiniens sont dans l’expectative, confie-t-il à l’APIC. Ils attendent la déclaration de l’Etat palestinien, le 15 novembre prochain. Elle a été repoussée à plusieurs reprises, notamment le 13 septembre dernier, pour donner une chance aux négociations. Mitri Raheb espère qu’un accord sera signé avant cette date, mais pour lui, les faits sur le terrain comptent plus que les belles déclarations pour l’opinion internationale.
APIC: Vous êtes très critique à l’égard du Premier ministre israélien.
Mitri Raheb: En effet, plus que la signature d’un traité, c’est sa mise en œuvre sur le terrain qui est importante. L’on doit malheureusement constater que le Premier ministre israélien Ehud Barak ne tient pas ses promesses en ce qui concerne les colonies de peuplement juives: les colons israéliens ont établi 45 petites colonies sauvages, au sommet des collines. Elles sont toutes considérées comme illégales par le gouvernement israélien. Barak a déclaré que 12 doivent être évacuées. Le monde entier s’en est réjoui, sans remarquer que 33 occupations illégales avaient été ainsi légalisées.
C’est un fait indéniable: sous le gouvernement Barak, on a construit davantage de colonies que sous Netanyahou. Ces colonies empêchent toute continuité territoriale pour le futur Etat palestinien, transformé en peau de léopard. Nous en sommes réduits à une politique de « bantoustans » comme en Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Chez nous, l’apartheid est déjà là, mais il sera cimenté par les colonies juives.
APIC: L’Etat palestinien va-t-il voir le jour avec Jérusalem pour capitale?
Mitri Raheb: Certes, l’Etat palestinien va voir le jour, il n’y a pas de doute là-dessus! La question est de savoir sur quelle portion de territoire palestinien il va pouvoir gouverner et de quelles ressources il va disposer. Le point le plus brûlant est Jérusalem, mais si la volonté de paix existait vraiment, on pourrait trouver des solutions créatives. Pas question de séparer à nouveau la ville et d’ériger un autre « Mur de Berlin », mais on peut imaginer que Jérusalem devienne la capitale de deux Etats souverains. Jérusalem doit rester ouverte aux deux peuples.
APIC: Pensez-vous que les Israéliens ont réellement la volonté de faire la paix dans la justice ?
Mitri Raheb: Difficile de généraliser. Il faut distinguer dans le peuple israélien ceux qui veulent la paix, ils ne sont pas la majorité, et les autres, qui préfèrent gouverner par la force. Tout dépend de la manière dont Barak vendra le projet de paix. Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, car les Palestiniens ne peuvent pas se le permettre. Il faudra encore beaucoup de travail et de créativité pour que la paix et la justice reviennent dans notre région.
APIC: Tandis que les négociations de paix piétinent, les chrétiens de l’Autonomie palestinienne et de Jérusalem cherchent toujours une vie meilleure à l’étranger.
Mitri Raheb: La tendance des chrétiens de Terre Sainte à émigrer n’a malheureusement pas diminué. Actuellement, les chrétiens en Palestine représentent moins de 2% de la population, soit quelque 50’000 âmes. Nous ne sommes plus que 9’000 à Jérusalem et 25’000 dans l’agglomération de Bethléem-Beit Jala-Beit Sahour. Dans ces dernières villes, les chrétiens ne sont plus que la moitié de la population, alors qu’au début du XXème siècle, ils en représentaient plus de 90%.
La situation de Bethléem, depuis que la ville se trouve sous la responsabilité de l’Autorité palestinienne, s’est beaucoup améliorée, si l’on compare avec la période d’occupation israélienne. La vie est beaucoup plus facile. A l’époque, près de notre église, il y avait presque tous les jours des affrontements entre l’armée et les jeunes, avec des blessés et parfois des morts. A l’intérieur de la ville, tout est calme. Bethléem vit un boom de la construction: infrastructures, maisons, hôtels, restaurants, etc.
APIC: Pourtant, nombre d’habitants de Bethléem ne voient pas d’avenir et partent…
Mitri Raheb: Bethléem est comme une nasse, encerclée par 18 colonies juives, qui se sont emparées de toutes les terres. La ville est étranglée, sans aucune possibilité d’extension. Nous n’avons toujours pas de libre accès à Jérusalem, car nous devons passer par les check-points israéliens, munis d’autorisation des militaires. Jérusalem-Est n’est distante de Bethléem que de 4 à 6 km, c’est notre centre naturel et nous n’y avons pas accès.
Depuis le 5 juin, je n’ai moi-même plus la possibilité de me rendre à Jérusalem, car les militaires israéliens n’ont pas renouvelé mon permis. Je n’ai eu droit à aucune explication. Il n’y a d’ailleurs pour eux pas besoin de justifier leur attitude, c’est l’arbitraire ordinaire. J’ai dû demander une autorisation spéciale pour venir en Suisse. Je me sens un peu comme un prisonnier à Bethléem.
APIC: Pour expliquer l’émigration des chrétiens, certains avancent le danger islamiste.
Mitri Raheb: On ne peut parler de véritable pression islamiste, mais nous observons le phénomène islamiste avec scepticisme. Naturellement, l’affaire de la mosquée de Nazareth est suivie avec attention. C’est en Israël avant tout que ce coup de force a troublé l’atmosphère entre chrétiens et musulmans. Les relations islamo-chrétiennes en ont été moins affectées dans les territoires de l’Autonomie palestinienne.
La question est de savoir comment les groupes islamistes tentent de jouer avec les sentiments religieux des gens pour mener à bien leur programme politique. Il s’agit vraiment d’une politisation de l’islam. Plusieurs côtés ont intérêt à diviser les chrétiens et les musulmans, notamment le gouvernement israélien, qui cherche à faire éclater le peuple palestinien en groupes aux intérêts divergents. Les groupes islamistes, qui reçoivent une importante aide financière de la région du Golfe, notamment de l’Arabie saoudite, cherchent évidemment à gagner du terrain. Sans cet argent, ils n’auraient pas autant d’influence, car il ne s’agit pas d’un mouvement de base profondément ancré dans le peuple. L’influence extérieure est déterminante pour le mouvement islamiste.
APIC: Avez-vous personnellement peur de l’islamisme en Palestine?
Mitri Raheb: Personnellement pas, mais d’autres gens sont inquiets. De toute façon, nous devons affronter le problème, et la peur n’apporte rien. D’autre part, en règle générale, nous avons le soutien de l’Autorité palestinienne; les chrétiens bénéficient en principe du même traitement que les musulmans. L’Autorité palestinienne a d’ailleurs fort à faire avec les islamistes, qui remettent son pouvoir en question. Elle sait qu’il ne faut pas jouer avec le fondamentalisme islamique. (apic/Jacques Berset)
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