Guatemala: La vérité sur l’assassinat de l’évêque Gerardi n’est pas prête à sortir
Guatemala,
(APIC) L’enquête sur l’assassinat de Mgr Juan Gerardi a du plomb dans l’aile. Malgré l’arrestation de cinq personnes et de multiples remplacements des juges chargés du dossier, beaucoup n’y croient pas. Les observateurs pensent que cette affaire ne sera jamais élucidée totalement, à cause de l’implication de membres des forces armées.
L’instruction de l’assassinat de l’évêque Juan Gerardi ressemblent plus à un «feuilleton télévisé» qu’à une enquête criminelle sérieuse. Tel est le sentiment de la majorité des guatémaltèques. Cette année, cinq personnes ont été arrêtées peu après la transmission du dossier à un nouveau procureur.
Evêque auxiliaire de Guatemala Cudad, Juan Gerardi a été assassiné en avril 1998, deux jours après avoir publié un rapport intitulé: «Guatemala Nunca Mas» (Guatemala, plus jamais). Il mettait en cause les forces armées et dénonçait leur rôle dans les violences et les atrocités durant la guerre civile qui a pris fin en 1996.
Le 1er avril, Flor de Maria Garcia, la dernière d’une succession des juges chargés de l’affaire, a estimé qu’il y avait des motifs valables d’inculper Mario Orantes, un prêtre qui habitait dans la maison de Juan Gerardi, ainsi que Margarita Lopez, une employée de l’évêque.
Le 18 mai, le magistrat a décidé de faire passer aussi en jugement trois officiers de l’armée, le colonel Disrael Lima Estrada, le capitaine Byron Lima Oliva et le sergent José Villanueva, ainsi que Margarita Lopez, accusée d’avoir dissimulé des preuves du crime.
Margarita Lopez et les officiers sont en prison. Le prêtre Orantes, qui souffre de problèmes de santé, est sous surveillance policière à l’hôpital Hermano Pedro, dans la capitale. Tous clament leur innocence.
Juges menacés de mort
Après avoir annoncé l’inculpation des trois officiers, la juge Garcia a reçu des menaces de mort. Un autre juge chargé du dossier a dû fuir le pays en 1999 à l’instar de plusieurs témoins et d’un procureur.
La juge Garcia s’est dessaisi de l’affaire et le dossier a été confié à un collège de trois juges, ce qui a provoqué une protestation des avocats de l’Eglise catholique. Pour ces derniers, le juge principal, Alexis Calderon, avait été trop indulgent en 1996 envers José Villanuevam, un membre de la garde présidentielle, reconnu coupable d’avoir tué Alvaro Arzu, un livreur de lait qui s’était trouvé sur le passage du président de l’époque,. En juin, ce juge s’est retiré, reprochant aux avocats de l’Eglise de lui avoir manqué de respect.
Les autorités judiciaires ont nommé un nouveau juge à la tête du tribunal: Eduardo Cojulun, qui a la réputation d’être «impartial et efficace». Mais il s’occupe déjà du procès très médiatisé des hommes accusés du rapt et du meurtre d’une étudiante, Beverly Sandoval, en 1996. Selon deux des accusés, des dignitaires de l’armée seraient également impliqués dans cette affaire.
«L’affaire Beverly», comme on l’appelle dans ce pays, ne sera pas close avant septembre prochain, ce qui veut dire que le tribunal ne pourra entendre les assassins présumés de Mgr Gerardi avant octobre. Les observateurs estiment que ce procès durera entre quatre et six semaines.
Les avocats de l’archidiocèse catholique assisteront au procès, malgré les menaces de mort reçues au cours des dernières semaines. Ils pourront présenter des preuves et faire comparaître des témoins contre les trois officiers, mais ils n’auront pas le droit de participer au procès des deux civils.
Les vrais coupables ne seront pas connus
Directeur exécutif du Bureau des droits de l’homme de l’archidiocèse de Guatemala fondé par l’évêque Gerardi, Nery Rodenas doute que le procès démasque les véritables assassins de l’évêque. «Il faudra attendre de nombreuses années avant de connaître toute la vérité’», a-t-il affirmé au correspondant d’ENI. «Ce procès ne résoudra la question de la responsabilité que dans une proportion de 10 à 20 pour cent. Parce qu’on risque de se heurter à des personnes qui occupent encore des postes élevés dans l’armée. «Le prix à payer pour ceux qui voudraient mener une enquête minutieuse serait très lourd» a t-il encore souligné.
Pour sa part, Celso Lara, professeur d’histoire et d’anthropologie à l’Université San Carlos remarque que «ce sera l’un des grands crimes jamais élucidés, parce qu’il touche les échelons occultes de la hiérarchie militaire. On n’atteindra jamais les vrais coupables. On nous livrera à leur place des boucs émissaires comme Mario Orantes et Margarita Lopez.»
Les militaires sont soupçonnés d’être impliqués dans l’assassinat du prélat. Le président Alfonso Portillo a affirmé que 11 officiers sont mêlés à cette affaire, mais il n’a pas cité de noms. Le 13 juillet, le procureur Leopoldo Zeissig a officiellement demandé que le président Portillo communique tous les renseignements en sa possession.
Un des accusés, Lima Oliva, a affirmé au quotidien El Dia que les procureurs devraient enquêter sur deux officiers supérieurs, dont un ancien ministre du gouvernement. Mais il s’est rétracté plus tard en affirmant que les procureurs devraient plutôt s’intéresser à un haut responsable de l’Eglise et à sa nièce.
L’engagement de l’Eglise visé
Selon plusieurs sources proches de l’enquête, la poursuite des cinq accusés repose sur le témoignage de Ruben Chanax Sontay, un sans-abri qui dormait souvent dans le parc en face de la résidence de l’évêque. Ruben Chanax a en effet déclaré que, la nuit du meurtre, il avait vu Lima Oliva et José Villanueva sur les lieux de l’assassinat, deux heures avant l’arrivée de la police.
Alors que les Guatémaltèques attendent l’issue du procès, de nombreux observateurs constatent que le meurtre de l’évêque a eu l’effet que recherchaient probablement les assassins: décourager l’Eglise de s’engager politiquement au Guatemala.
Malgré sa participation à l’enquête, le Bureau des droits de l’homme est aujourd’hui plus réservé. «L’assassinat de l’évêque Gerardi a envoyé un message aux hommes d’Eglise et ceux-ci l’ont bien entendu», a déclaré au correspondant d’ENI un prêtre étranger qui a requis l’anonymat. Ce bureau est maintenant sous la supervision de l’évêque auxiliaire Mario Rios Mont, qui a réduit l’influence des laïcs dans l’archidiocèse et rendu aux prêtres le contrôle des affaires ecclésiastiques.
L’évêque Rios s’occupe aussi de la gestion des programmes pastoraux de l’archidiocèse, car le responsable local de l’Eglise, l’archevêque Prospero Penados, prendra sa retraite l’an prochain. On s’interroge beaucoup sur son successeur. De nombreux observateurs s’attendent à ce que le Vatican nomme un conservateur au franc parler qui saura réaffirmer la doctrine traditionnelle de l’Eglise face aux avancées des Eglises évangéliques et des fondamentalistes mayas. L’archevêque Penados s’exprimait quant à lui souvent sur les questions sociales. (apic/eni/ua)
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