Le peuple des Moluques ne croit plus les militaires ni en la paix

Indonésie: Interview du P. Ulahaiyanan, du Centre de Crise du Diocèse d’Amboine

Amboine, 19 juillet 2000 (APIC) Réfugiés en fuite; forces de l’ordre impliquées dans les affrontements; habitants sans espoir de retrouver la paix; exploitation ininterrompue des sentiments religieux: ce sont les éléments clefs du conflit qui sévit dans les Moluques. Dans un entretien accordé à l’Agence vaticane Fides, le Père Agustinus Ulahaiyanan, 42 ans, recteur du séminaire xavérien d’Amboine et responsable du Centre de crise du diocèse d’Amboine, analyse la situation.

Q.: Vous avez demandé récemment au gouverneur Saleh Latucosina des bateaux afin d’évacuer les réfugiés. Quels sont les perspectives à venir?

Père Agustinus: Je n’ai pas encore reçu de réponse positive. Nous ne disposons que de deux ferrys. C’est insuffisant et de plus, ceux-ci ne peuvent transporter qu’un nombre restreint de personnes. A Amboine, nous sommes en contact permanent avec le gouverneur, mais pas avec les autorités militaires. Le commandant local, I Made Yasa, se montre réticent à communiquer avec nous: il a érigé une barrière entre nous et lui et se refuse à parler.

Q.: Pourquoi la population veut-elle quitter Amboine?

Père Agustinus: Elle est convaincue que la situation ne s’améliorera pas, et craint qu’après une brève période de calme due à la pression exercée par le président Wahid et à l’attention internationale, les pillages et les incursions reprennent de plus belle. Beaucoup ne voient que la fuite comme solution, parce qu’ils ne croient pas au rétablissement des conditions de sécurité. La plupart des fuyards sont des étudiants. Plus de 100’000 personnes veulent quitter Amboine. A Passo et Walong, ils sont plus de 50’000 à vouloir fuir les attaques. Parmi eux, on compte 6’000 catholiques.

Q.: Les habitants d’Amboine ne sont-ils pas inquiets du sort de leurs habitations ?

Père Agustinus: Si, mais il s’agit d’un problème secondaire. Dans l’état actuel des choses, ils ne peuvent pas rester parce qu’ils ne peuvent pas résister: les gens ne peuvent pas se protéger parce qu’ils n’ont pas d’armes et ne sont pas préparés comme le sont leurs agresseurs. Ils préfèrent fuir pour avoir la vie sauve.

Q.: L’armée est accusée de prendre part aux affrontements. Avez-vous constaté un changement après la relève des troupes?

Père Agustinus: Les militaires font l’effort de réaligner leurs hommes, mais la population n’a plus confiance en les forces de l’ordre. Ces derniers jours, des coups de feux ont été déclenchés dans le district musulman de Benteng, mais il est difficile d’en identifier les auteurs et les objectifs. Cela alimente la tension parmi la population.

Les musulmans ont tendance à se ranger du côté des militaires, parce c’est à leur avantage. La police, elle, est accusée de défendre les chrétiens. Les brigades mobiles de la police locale semblent impartiales: elles font comme il se doit leur devoir de mettre fin aux affrontements. Mais étant donné que cela ne soutient pas les intérêts des musulmans, ceux-ci accusent la police de prendre le parti des chrétiens. La police a été menacée par les extrémistes. Le pouvoir de ces groupes dépasse de loin celui des forces de l’ordre et du gouvernement. Ils disposent même d’armes plus sophistiquées que les militaires. Du reste, il est important de maintenir l’équilibre entre les membres musulmans et chrétiens parmi les militaires: ils se contrôlent ainsi mutuellement.

Q.: Pourquoi la communauté chrétienne a-t-elle demandé une aide internationale?

Père Agustinus: Bien qu’étant peu optimistes sur l’arrivée de cette aide, nous n’avons pas d’autre choix: il nous faut dire au monde que nous ne faisons confiance ni aux responsables de la sécurité ni au gouvernement local et central. Le gouvernement et les militaires promettent beaucoup mais ne font rien. Les faits sont détestables et incompréhensibles. Il existe des preuves de complicité des forces de sécurité dans le conflit.

Q.: Comment peuvent-ils mettre fin aux affrontements s’ils y prennent une part active?

Père Agustinus: C’est devenu très clair suite aux violences de Pokatiga et de Waai. Ignorance stupide ou cruauté délibérée? Je pencherais pour la seconde hypothèse. Nous avons tenté de rétablir la confiance des gens envers les nouvelles troupes, mais les attaques ont continué.

Q.: On a collé sur ce conflit une étiquette d’»affrontements religieux»…

Père Agustinus: Je regrette que l’opinion internationale ait toujours eu ce point de vue. A l’origine, les causes du conflit n’étaient pas religieuses. Les sentiments religieux ont été exploités à des fins maléfiques, et la population s’est laissée influencer. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous apprécions beaucoup la conscience transparente de certains musulmans. Ceux-ci, malheureusement ne peuvent pas faire grand chose : ils sont menacés comme tous les autres. Même les membres du conseil local des ulama sont impuissants. Toutes les communications sont interrompues et il est très difficile d’entrer en contact avec les leaders musulmans. Nous avions commencé à travailler avec des jeunes chrétiens et musulmans (»le Groupe 24»), afin de créer un nouveau modèle de coexistence. Mais nos efforts pour créer un Centre de réconciliation sociale ont été vains. Nous étions sur la bonne route, ayant proclamé que l’islam et le christianisme ne sont pas des adversaires inconciliables et ayant réalisé que des forces cherchent à nous diviser. Si les musulmans ne sont pas convaincus qu’il faut que nous nous battions ensemble contre un ennemi commun, il sera très difficile de revivre ensemble dans la paix.

Q.: Les adversaires s’accusent mutuellement d’avoir déclenché le conflit…

Père Agustinus: La dynamique de la violence est la suivante: une attaque est lancée pour inciter les chrétiens à réagir. Ensuite, sur la base de l’accusation des chrétiens d’avoir provoqué le conflit, les militants de la jihad lancent une grande offensive contre les villages chrétiens, comme s’est arrivé à Laha. Lors des incidents au village de Pokatiga, détruit la semaine dernière, il a été difficile d’identifier les auteurs de l’incendie d’une maison musulmane. Si ce n’était pas clair, pourquoi tout le village chrétien a-t-il été attaqué et rasé? A Waai, il est évident que les milices musulmanes ont délibérément organisé une offensive pour détruire le village. Il ne s’agit plus de «désordres», mais d’actes criminels.

Q.: Les combattants de la jihad disent qu’il faut empêcher les chrétiens de se séparer de l’Indonésie. Comment commentez-vous cette phrase ?

Père Agustinus: Cette affirmation prouve que, depuis le début du conflit, des idées fausses circulent sur les Moluques. C’est absurde de dire cela. L’accusation des chrétiens d’avoir déclenché la violence est tout aussi fausse: le fait que la majorité des victimes et des destructions soient chrétiennes le prouve. Les musulmans ont dit que les chrétiens avaient dénigré les fêtes musulmanes. Mais ce qui a provoqué le conflit, en janvier 1999, a été une bagarre entre deux musulmans. Pourquoi ces représailles contre les chrétiens ? C’est clair à présent: la réalité est déformée… (apic/fides/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/indonesie-interview-du-p-ulahaiyanan-du-centre-de-crise-du-diocese-d-amboine/