Tchad: A la tête d’un tout jeune diocèse, Mgr Michele Russo mise sur les laïcs

APIC-Interview:

Les communautés de base, instruments de développement

Par Marie-José Portmann

Fribourg,

(APIC) Si nous creusons un puits, nous ne creusons pas un puits catholique, mais un point d’eau pour tout le village, explique Mgr Michele Russo, évêque du jeune diocèse de Doba, au sud du Tchad. Invité à Fribourg par les Œuvres pontificales missionnaires (MISSIO), pour lancer la campagne 2000, le prélat évoque l’avenir d’une Eglise en Afrique qui mise sur les laïcs en plaçant l’homme au centre du développement.

L’un des dix Etats les plus pauvres du globe, le Tchad est le pays hôte de la campagne 2000 des Œuvres pontificales missionnaires, dont le temps fort sera le dimanche de la mission universelle, le 22 octobre.

Membre de la Congrégation des comboniens, Mgr Michele Russo, âgé de 55 ans, souligne le rôle des communautés ecclésiales de base dans le développement d’un pays 32 fois plus grand que la Suisse, avec 7 millions d’habitants, dont les institutions ébranlées par des années de guerre civile ne fonctionnent pratiquement pas. Il évoque en premier lieu les perspectives d’autonomie ouverte par la commercialisation du pétrole découvert dans le sous-sol tchadien.

APIC: L’exploitation des ressources pétrolières découvertes au Tchad voici 20 ans ne risque-t-elle pas de rendre les riches encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres? Selon certaines sources, le gouvernement tchadien ne bénéficierait que de 15% des revenus tirés des gisements.

Mgr Russo: Le pétrole reste une valeur et une richesse s’il est exploité en faveur du pays. Nous avons eu le temps de réflexion depuis que le lancement du projet en 1979. Même trop faible aux yeux de certains, la part de l’Etat à l’immense chiffre d’affaire généré par la commercialisation du pétrole tchadien pourrait donner les moyens au pays de s’affranchir de sa tutelle économique et de faire face aux multiples pressions de l’étranger.

A l’occasion du jubilé de l’an 2000, le pape a souligné, à de réitérées reprises, la nécessité de remettre la dette aux pays pauvres. Ce premier pas ne dispense pas de remonter aux sources des problèmes. C’est au niveau international que les choses doivent changer, pour trouver un nouvel équilibre économique qui respecte les peuples. Le Tchad est l’un des dix pays les plus pauvres de la planète et pourtant, il a tout pour être prospère et il mène une politique budgétaire saine. Il est pourtant assujetti à la France pour ses besoins de base. Le pétrole représente un potentiel qui pourrait lui rendre son autonomie.

APIC: Depuis son indépendance en 1960, le Tchad a constamment été affaibli par des combats entre factions rivales. Après huit de pouvoir, le chef rebelle Hissène Habré a été renversé par Idriss Déby, chef du gouvernement actuel et imposé par la France alors qu’il n’était sorti que quatrième des élections présidentielles. Amnesty International dénonce la Chine, la France et les Etats-Unis qui arment les protagonistes, sans prendre en compte la situation des droits de l’homme. Est-ce que l’on vraiment tourné le dos à la guerre civile?

APIC: L’intégrisme islamiste qui a fait son apparition dans les années nonante au Tchad est-il lui aussi une menace?

Mgr Russo: Le Tchad a toujours été un carrefour de races, de populations et de religions. Venu du Nord, l’islam s’est implanté très tôt et aujourd’hui, plus de la moitié des Tchadiens sont musulmans, les chrétiens ne représentant qu’un tiers de la population. Les animistes, un habitant sur dix, se sentent proches d’eux.

Depuis 1990, les intégristes ont fait des percées en toute région. Des églises ont été profanées, des fidèles ont été tués pendant la prière. Le gouvernement a laissé la situation pourrir, se bornant à multiplier les barrières entre les communautés religieuses, qui n’ont par exemple pas le droit de construire des sanctuaires dans les mêmes endroits. Comment dépasser la peur et la défiance? Les communautés chrétiennes et musulmans essaient actuellement simplement de cohabiter et de se respecter. Dans le diocèse de Doba, des musulmans participent aux projets de développement lancés par les communautés catholiques de base (CB), au même titre que les autres Eglises chrétiennes ou que les animistes.

APIC: Quel rôle joue l’Eglise catholique dans ce pays en déficit d’infrastructure et d’alphabétisation, dont les surfaces cultivables sont rongées par le désert et qui compte de plus en plus de bouches à nourrir avec 42 enfants qui naissent chaque année pour mille habitants?

Mgr Russo: Les catholique bien que minoritaires ont un grand poids politique. J’irais même jusqu’à dire qu’ils jouent un rôle constructif et pacificateur reconnu par le gouvernement qui maintient un contact régulier avec les évêques. L’Eglise s’engage concrètement par le truchement des communautés ecclésiales de base, placées sous la conduite des laïcs. Cette façon d’intégrer tous les membres de la communauté et de les responsabiliser existe depuis les années septante en Afrique francophone, lancée en ex-Zaïre, au Mali ou encore au Burkina Faso. L’Eglise qui apparaît encore comme venue de l’étranger incite les autochtones à prendre en main le développement. Elle ouvre la voie à d’autres façons de se dire chrétien, d’exprimer sa foi, à la créativité africaine dans la liturgie. Elle s’appuie sur les valeurs traditionnelles africaines de la famille pour les élargir à la dimension de l’Evangile.

APIC: Nombreuses sont les communautés ecclésiales de base dirigées par les femmes. L’avenir du pays semble dans leurs mains. Ce processus ne risque-t-il pas de tourner court si les hommes n’évoluent pas au même rythme qu’elles?

Mgr Russo: C’est vrai qu’il existe quatre à cinq fois plus de groupements féminins que de mouvements masculins dans les villages. Les femmes ont la haute main sur les 130 communautés ecclésiales de base. Un millier d’entre elles sont engagés dans la catéchèse, encadrées par 120 catéchistes de secteur. Les femmes gèrent les finances. Elles ont la volonté de s’instruire et de progresser.

Je pense qu’il est aussi important qu’elles perpétuent les valeurs d’harmonie, de respect, de communion au sein des familles. Actuellement, ce sont elles qui prennent en charge, l’éducation des enfants et les soins aux malades.

Les chrétiens de leur côté s’appuient sur la Bible pour dominer leurs compagnes: sous prétexte que Dieu a fait l’homme à son image, ils vaquent à leurs propres occupations. Et dans la société, traditions musulmane et animiste obligent, les femmes n’ont pas leur mot à dire. Elles servent le maître de maison, préparent les champs aux semailles, font la «boule» de pâte pour le repas et vont quérir l’eau. Il faut que l’homme change lui aussi. La femme ne gagnera rien à s’émanciper toute seule. Les deux sexes doivent apprendre à se respecter. C’est pour cette raison que dans le projet pastoral Eglise-famille, né du dernier synode africain à Brazzaville, les familles au complet partent deux ans se former avant de revenir au village animer des projets de développement et d’éducation à la santé.

APIC: Au Tchad, comme dans le reste de l’Afrique, l’Eglise s’appuie donc d’abord sur les femmes?

Mgr Russo: Je serais heureux qu’elle le fasse vraiment. Le rôle de prêtre demeure toujours une prérogative masculine. Dans nos projets, il y a de la place pour chacun. Nous voulons que les femmes, qui représentent 80% de la population de certaines communautés, prennent la place qui leur revient. Les femmes doivent pouvoir apporter à l’Eglise ce qu’elles sont et ce qui les préoccupent.

APIC: Quelles sont les priorités du projet pastoral Eglise-famille dans le diocèse de Doba?

Mgr Russo: La scolarisation et la création d’écoles dans les villages. Actuellement, seuls 8% des adultes sont capables de lire et d’écrire. A l’âge de dix ans, un garçon sur dix et moins d’une fillette sur 100 sont scolarisées. L’école des capucins de Doba, par exemple, ne compte qu’une vingtaine de filles sur 100 élèves. Pourtant, la femme a une plus grande capacité à se battre, à souffrir pour atteindre son objectif. L’homme se décourage.

L’alphabétisation est le passage obligé pour que le peuple devienne l’artisan de son propre développement. (apic/mjp)

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