APIC-Interview:
La théologienne féministe veut « rompre le silence »
Paulo Pereira Lima, correspondant d’APIC à Sao Paulo
Sao Paulo, 5 juin 2000 (APIC) La religieuse brésilienne Ivone Gebara veut ouvrir des espaces pour que les femmes puissent avoir leur véritable place dans l’Eglise catholique. Cette théologienne, très connue en d’Amérique latine, est l’auteur d’un livre récent: « Rompendo o silencio » (« Rompre le silence »), publié aux Editions franciscaines « Vozes ». Cet ouvrage un plaide pour une Eglise moins « machiste et moins cléricale ».
Son livre a déjà paru en français sous le titre « Le mal au féminin ». Dans une interview accordée au correspondant brésilien d’APIC, Ivone Gebara revendique l’ordination des femmes au sacerdoce catholique et une autre manière de parler de l’être humain et de Dieu, dans ses deux composantes ’masculin et féminin’. Elle réaffirme aussi que ses études théologiques ont été constamment confrontées à sa pratique pastorale avec les pauvres de la périphérie de Recife où elle habite et travaille, spécialement avec des groupes de femmes.
APIC : Comment définissez-vous le mouvement féministe au Brésil?
I. G. : Les mouvements en faveur de la dignité des femmes brésiliennes ont pris leur essor ces 40 dernières années. En 500 ans d’évangélisation, depuis l’arrivée des Portugais l’Eglise et la société, en vérité, n’ont jamais considéré la femme comme un sujet autonome et adulte. Mais comme une personne de deuxième catégorie.
Le mouvement féministe est certes souvent provocateur. Il critique la société civile, les structures de l’Eglise catholique et sa théologie et aussi d’autres Eglises chrétiennes.
APIC: L’accession des femmes au sacerdoce serait-il un grand pas vers l’égalité entre hommes et femmes dans l’Eglise catholique ?
I.G. : Oui, un pas très important. Mais tout ne serait pas terminé avec l’ordination des femmes à la prêtrise. Il faut en même temps revoir le contenu d’une ecclésiologie qui fonctionne d’une manière trop hiérarchique. L’ordination des femmes, sans un changement de la vision théologique, risque de mettre les futures femmes prêtres dans « un carcan clérical trop hiérarchisé ». Le modèle autoritaire de contrôle est bien présent dans nos Eglises. Nous n’avons pas encore changé suffisamment les bases d’une théologie faite principalement par des hommes et que j’ose appeler « une théologie machiste ». Pourquoi, dans l’Eglise catholique, la femme ne peut-elle pas encore consacrer le pain et le vin dans l’Eucharistie? Parce que nous sommes femmes! La tradition philosophique qui influe sur la théologie catholique est profondément hiérarchique. On nous rétorque que Jésus n’a choisi aucune femme parmi ses apôtres. Mais cette justification d’une pratique bi-millénaire reflète une interprétation limitée de l’être humain. Nous ne pouvons plus accepter en tant que femmes la manière traditionnelle de parler de l’être humain et de Dieu.
APIC: Que faire alors concrètement?
I.G. : Essayer de travailler sérieusement en ouvrant librement le débat partout dans l’Eglise. En dénonçant le caractère anachronique de la présentation anthropologique de Dieu. Affirmer de toutes nos forces que ce qui donne un sens à la symbolique du pain et du vin, c’est d’abord la communauté croyante. Nous devons avoir l’audace de mieux croire. Et nous n’avons pas besoin d’une bénédiction hiérarchique pour faire mémoire de Jésus. Il faut le faire concrètement et arrêter de douter de la validité de nos actes.
Je n’ai certes pas de recettes pour l’Eglise universelle, mais les communautés chrétiennes doivent sans cesse contester la question du célibat obligatoire. Et aussi du ministère sacerdotal masculin lié à l’Eucharistie. De plus en plus de catholiques pratiquants ne veulent d’ailleurs plus lier ce ministère exclusivement au visage d’un homme célibataire. Les moyens de communication ont une importance capitale dans ce débat qui doit sortir du cadre strictement ecclésial.
APIC: Quelle est la relation entre le modèèle hiérarchique et la situation concrète de l’Eglise catholique au Brésil en l’an 2000.
I.G. : Nous sommes en train d’assister chez nous à un renforcement du modèle hiérarchique et clérical. Nous avons eu la grâce de vivre, durant environ 30 ans, avec la théologie de la libération, les communautés ecclésiales de base, le mouvement biblique populaire et les pastorales liées aux conditions réelles sociales et politiques du peuple appauvri. Nous avons vécu, avec une grande ferveur et un grand enthousiasme cette période où des évêques ont montré un visage moins clérical et respecté les initiatives des laïcs. Cette attitude était certes minoritaire, mais elle s’est manifestée et a marqué profondément le cheminement de notre Eglise dans le continent latino-américain et dans le monde entier. Malheureusement ce visage d’Eglise diminue, voire tend à disparaître dans certains diocèses. L’Eglise catholique apparaît à nouveau terriblement cléricale et masculine. Il y a incontestablement un retour aux concepts théoloiques et pastoraux traditionnels.
APIC : La Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) a publié récemment une lettre pastorale sur les 500 ans d’évangélisation au Brésil. Avez-vous été invitée à participer au processus de préparation?
I.G. : Non, et à ma connaissance, aucune autre théologienne n’a été invitée. Ce n’est pas le plus important bien que la CNBB, par définition, soit très masculine…Les évêques n’ont pas pris au sérieux la théologie féministe en Amérique latine. Ils estiment que cette théologie est une excroissance momentanée. Les féministes sont, à leurs yeux, excessives dans leurs revendications et la mode va bientôt s’essouffler…
Ce qu’on peut attendre des évêques, c’est d’en parler leurs discours ou leurs homélies. Mais la femme n’est pas un thème, ni un appendice, ni un paragraphe. C’est malheureusement de cette façon que nous sommes traitées dans les documents d’Eglise. Dites-moi, qui a dans les mains la parole théologique? Qui a l’autorité et le pouvoir de décider dans l’Eglise? Poser la question, c’est y répondre. Nous sommes encore loin d’obtenir pleine participation aux décisions dans l’Eglise. Mais je crois que nous devons lutter, encore et toujours, pour être protagonistes et partenaires à part entière.
APIC: Quels sont les points-clefs de votre dernier livre » Rompendo o silencio »
I.G. : Il s’agit en vérité de la reprise de la thèse que j’ai rédigée durant mes études en Belgique, en 1995. Il a déjà été traduit en français à Paris avec le titre « Le mal au féminin ». Ce livre ne traite pas du mal que chacun commet personnellement, mais du mal souffert, du mal supporté, que l’on n’a pas choisi. Il évoque le mal présent en certaines institutions culturelles et sociales qui le favorisent. Dans ce combat pour une place juste de la femme dans l’Eglise, nous voulons « abolir ce mal de non-pouvoir, de non-avoir, de non-savoir, de non-valeur », même si la hiérarchie s’évertue à nous redire que nous sommes tous égaux devant Dieu…
A partir d’une analyse des termes « masculin-fééminin », j’ai essayé de démontrer que les relations entre les deux genres, comme constructions sociales, sont encore capables de produire un certain type d’oppression et d’exclusion des femmes. J’ai coutume de dire: « Quand on parle de féminin et de masculin, il faut présenter la relation qui existe entre les deux. On imagine que nous ne faisons que défendre la femme ou revendiquer ses droits. Or c’est toute personne humaine, quelque soit son genre, qui mérite d’être valorisée. Un jour viendra, quand l’égalité des droits sera vraiment réalisée dans tous les domaines, où nous pourrons enfin nous atteler à d’autres tâches prioritaires ensemble, femmes et hommes. D’ailleurs beaucoup d’hommes sont avec nous dans ce combat pour l’égalité dans l’Eglise catholique ». (apic/plp/ba)
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