Rome: Entrevue avec R. Royal, auteur de l’ouvrage «Les martyrs catholiques du XXe siècle»

A Rome pour la commémoration des témoins de la foi

Caroline Boüan, pour l’APIC

Rome, 7 mai 2000 (APIC) L’Américain Robert Royal est venu de Washington pour participer à Rome à la « commémoration des témoins de la foi » présidée par Jean Paul II au Colisée dans la soirée du 7 mai 2000.

C.B: Deux autres livres ont été publiés à l’occasion de la commémoration des « témoins de la foi » du 7 mai, celui d’Andrea Riccardi, en italien, et celui de Didier Rance, en français. Comment se situe le vôtre par rapport à eux ?

R.R: Le livre d’Andrea Riccardi, « Le siècle du martyre, les chrétiens du XXe siècle », est né de l’initiative du Comité central pour le Grand Jubilé. C’est le cardinal Etchegaray lui-même qui a invité Andrea Riccardi à préparer un document permettant de donner une idée de ce qu’a été le martyre à notre époque.

Le mien en revanche est né de manière spontanée, même si j’ai également travaillé en lien avec le président de la commission des « nouveaux martyrs » du Comité pour le Jubilé, Mgr Michel Hrynchyshyn. C’est en effet à la suite des recherches effectuées par un groupe de paroissiens américains que j’ai commencé à écrire ce livre. Ils avaient été frappés par le passage de la lettre apostolique « Tertio Millenio adveniente » dans lequel Jean Paul II fait remarquer que « au terme du deuxième millénaire, l’Eglise est devenue à nouveau une Eglise de martyrs », et que « c’est là un témoignage à ne pas oublier ». Ils ont donc commencé à rassembler une documentation importante sur les chrétiens morts pour leur foi au XXe siècle, ce qui m’a permis de rédiger cet ouvrage relativement rapidement.

Par ailleurs, je me suis uniquement concentré sur les catholiques dans mon livre, tandis qu’Andrea Riccardi s’est également penché sur les martyrs des autres Eglises. Enfin, mon livre est également un peu différent de celui de Didier Rance. Le sien, « Un siècle de témoins », se présente davantage comme une réflexion sur le martyre, illustrée de quelques exemples. Mon livre suit un plan plus géographique et historique. Tantôt il se focalise sur des pays, le Mexique, la Russie, l’Ukraine, le Vietnam, tantôt sur des personnages, comme Charles de Foucauld ou Edith Stein. Mais à chaque fois, ces pays ou ces personnes sont l’occasion d’évoquer d’autres témoins, y compris certains qui sont encore vivants. Ainsi, j’évoque dans le chapitre sur le Vietnam Mgr François-Xavier Van Thuan, qui est aujourd’hui président du Conseil pontifical Justice et Paix mais a passé treize ans en prison. D’un autre côté, j’ai consacré un long chapitre à Mgr Oscar Romero, intitulé « Meurtre dans la cathédrale », qui m’a donné l’occasion de parler d’autres martyrs latino-américains, parmi lesquels je mentionne Mgr Gerardi, du Guatemala.

C.B: Vous utilisez le terme de martyrs…

R.R.: Je l’utilise au sens large. Bien sûr, c’est l’Eglise qui décide, selon des critères bien précis et dans le cadre des procès de béatification et de canonisation, qui peut être officiellement défini comme un « martyr ». Je pars pour ma part d’une approche différente, en cherchant seulement à préserver le souvenir de ceux qui ont souffert de façon héroïque pour témoigner de leur foi.

C.B: Comment avez-vous choisi les personnes dont vous parlez ?

R. R.: Je me suis efforcé de décrire certaines situations, en mettant l’accent sur des figures de pointe qui peuvent les symboliser. Par exemple, je consacre un chapitre à « Saint Maximilien Kolbe et quelques Polonais victimes du nazisme ». De manière générale, je n’ai pas beaucoup développé les sujets qui ont déjà beaucoup été traités, par exemple ce qui concerne la Pologne justement, ou bien la Tchécoslovaquie ou la Hongrie. En revanche j’ai insisté davantage sur des pays encore peu étudiés. J’ai ainsi consacré un chapitre à l’Albanie, « le premier Etat athée », un autre à la Corée du Nord, et un autre encore à la Chine, dans lequel j’ai parlé notamment du Père suisse Maurice Tornay, missionnaire au sud du Tibet, tué en 1949 alors qu’il n’avait pas quarante ans.

La quantité des documents que l’on possède sur les martyrs d’un pays ne correspond pas forcément au nombre des victimes. Ainsi, il est très difficile de retrouver les traces des martyrs africains, parce que les persécutions continuent, que beaucoup de choses se transmettent uniquement par oral, et que dans des pays comme le Soudan ou le Burundi, les gens sont davantage occupés à essayer de survivre qu’à rassembler des archives. J’ai pourtant essayé de donner quelques noms dans mon dernier chapitre qui concerne l’Afrique.

Mais un volume entier serait insuffisant pour donner une idée des souffrances qui ont été ou sont encore vécues là-bas. Paradoxalement, ce sont souvent les moments où les persécutions religieuses ont été les plus brèves et les plus intenses sur lesquelles on peut rassembler le plus de documents. C’est ainsi que l’on en a beaucoup pour les victimes de la guerre civile espagnole par exemple, où la répression a surtout eu lieu pendant les six premiers mois. En revanche, pendant les longues périodes de persécution, les noms ont été cachés plus facilement. En Amérique latine par exemple, on trouve fréquemment des indications sur des religieux qui ont simplement « disparu », et on ignore comment ils sont morts.

En général, ce sont les congrégations religieuses qui sont les meilleures sources d’information. Les religieux conservent précieusement la mémoire de leurs confrères qui ont été tués. C’est le cas des Marianistes par exemple.

C.B.: Quelles conclusions tirez-vous de vos recherches ?

R.R.: Il est impressionnant de constater que le XXe siècle surpasse de loin tous les autres quant au nombre de martyrs – au sens large -, puisque l’on en compte plus que sur l’ensemble de l’histoire de l’Eglise. Les chiffres les plus importants sont incontestablement ceux des victimes du communisme et du nazisme. Mais la plupart des centaines de milliers de personnes qui ont été tuées pour leur foi ne sont pas connues par leur nom. J’ai réalisé qu’il faut du temps pour commencer à « étudier » l’histoire de ceux qui sont morts de manière brutale. On a vu cela pour les juifs par exemple, qui n’ont commencé à se pencher sur la Shoah que 25 ans après la fin de la seconde guerre mondiale.

Pour les chrétiens, c’est la même chose. C’est seulement maintenant que l’on commence à s’intéresser aux martyrs du XXe siècle. Le Concile Vatican II curieusement en a à peine parlé. On peut dire que c’est Jean Paul II qui a lancé ce mouvement. Il faut donc poursuivre ce travail de mémoire qui est aujourd’hui tout juste ébauché. Enfin, j’ai été frappé de voir que très peu de gens ont abandonné leur foi pour sauver leur vie, et cela dans tous les continents. Et pourtant ceux qui ont été tués n’étaient pas forcément à l’origine des personnes héroïques. Mais ils se montrés néanmoins à la hauteur des chrétiens des premiers siècles de l’histoire de l’Eglise. (apic/cb/imed/be)

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