APIC – Interview
Une présidence marquée par l’affaire des fonds en déshérence
Jacques Berset, APIC
Courtelary, 15 mai 2000 (APIC) Rolf Bloch, qui fêtera ses 70 ans en juin, quitte le 31 mai prochain la présidence de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), l’organe « politique » qui chapeaute la grande majorité des quelque 18’000 juifs de Suisse. L’industriel bernois, dont le mandat a été marqué par l’affaire des fonds en déshérence dans les banques suisses, ne laisse pas tout à fait le devant de la scène.
Pour quelque temps encore, Rolf Bloch reste président du Fonds spécial en faveur des victimes de l’Holocauste. Le temps d’achever le travail d’indemnisation des survivants de la persécution nazie. Jusqu’ici, 310’000 victimes – des personnes âgées ou malades, majoritairement juives, mais aussi des Sintis, des Romas et des membres d’autres groupes – ont reçu une aide de la part de ce Fonds doté de 285 millions de francs.
Président du conseil d’administration des Chocolats Camille Bloch SA, Rolf Bloch à la tête de la Fédération depuis 1992, a reçu l’APIC à Courtelary, dans la célèbre usine de chocolat du Vallon de St-Imier.
APIC: En dressant le bilan de vos douze ans au Comité de la FSCI, dont deux mandats de présidence, on pense d’abord à l’affaire des fonds en déshérence.
Rolf Bloch: Ma présidence a en effet rapidement été marquée par une période de turbulences avec l’affaire des comptes en déshérence dès 1995. Je dirigeais un bateau sur une mer tourmentée, pris entre deux feux: d’un côté les demandes juives et de l’autre les sensibilités suisses qui se défendaient contre des attaques venues de l’extérieur. Comme juifs et comme suisses, nous étions au milieu, solidaires des deux côtés.
Au début, les banquiers suisses étaient certes conscients de l’existence de fonds en déshérence, mais pas de l’ampleur du problème ni de sa dimension émotionnelle: n’oublions pas qu’il s’agissait de survivants des camps de la mort ou de membres de leur famille. Les banques suisses n’ont pas vu toutes les implications: elles ont été la plupart du temps très formalistes, demandant aux survivants de prouver leur identité, d’apporter les preuves que leurs parents étaient morts. A Auschwitz, on ne délivrait pas de certificats de décès! Cette fin de non recevoir a montré un manque de sensibilité à ce drame, qui a beaucoup contribué à l’idée que les banques avaient quelque chose à cacher.
D’autre part, des organisations, comme le Congrès juif mondial, sont intervenues en utilisant les règles du jeu américain, qui sont assez agressives. Elles essayent d’abord de créer des rapports de forces favorables avant de négocier. On ne connaît pas en Suisse le système des avocats américains qui lancent des « class actions », des plaintes collectives. J’ai essayé de faire comprendre cette mentalité: les Américains sont habitués à jouer au poker, tandis que les Suisses connaissent le jass; les règles ne sont pas tout à fait les mêmes! C’est ce qui explique qu’on ne pouvait pas se comprendre. J’ai dû jouer un rôle de médiateur, et nous avons peut-être contribué à trouver un meilleur climat.
APIC: Concernant le Fonds spécial en faveur des victimes de l’Holocauste, on a, à votre avis, beaucoup trop parlé d’argent, et pas assez des victimes.
R. Bloch: C’est vrai que les négociations entre les banques suisses et les organisations juives prennent du temps alors que les survivants ont un besoin urgent d’aide, car ils sont souvent malades et très âgés. Avec le fonds humanitaire suisse pour les survivants de l’Holocauste, nous avons décidé d’agir très vite. Nous avons attribué quasiment tout le fonds et la plus grande partie a été versée, de la Baltique à l’Amérique latine, d’Israël aux Etats-Unis. Nous avons 310’000 dossiers, de juifs et de non juifs, qui ont reçu ou doivent recevoir en moyenne près de 1000 francs suisses. Nous avons aussi distribué de l’argent en Suisse, où nous avons trouvé – à notre grande surprise – environ 150 survivants de l’Holocauste, dont près de la moitié dans le besoin.
Pour distribuer de l’argent, il faut du tact. Vous savez, je ne suis pas allé comme le Père Noël. Il fallait faire attention de respecter la dignité des victimes. Les bénéficiaires ont été très touchés, parce que, en particulier en Europe de l’Est, c’était la première fois qu’ils recevaient quelque chose. Imaginez ce que cela signifie de recevoir 400 dollars quand on a une rente – si elle est versée! – de 20 dollars par mois. Des gens ont pu pour la première fois se faire soigner les dents, acheter des médicaments, aller chez le médecin… Ces personnes n’attendaient pas de recevoir cette aide de la Suisse. La portée symbolique – immatérielle – était aussi grande que la possibilité d’améliorer leur qualité de vie. C’était très émouvant. Je suis allé sur place pour dire dans quel esprit nous apportions cette aide.
Cela a été pour moi le moment le plus fort que j’ai vécu à la tête de la FSCI. C’est parce que j’occupais la présidence de la Fédération que j’ai été appelé à présider le Fonds spécial en faveur des victimes de l’Holocauste. Pour la Fédération, c’était aussi un point très important: le fait d’être reconnue par le public suisse. Nous étions auparavant une minorité qui n’avait pas de voix…
APIC: Que signifie pour vous être un Juif suisse, en terme de vécu et d’identité ?
R. Bloch: En fait, rien de particulier. Nous nous sentons à la fois juifs et suisses. Nous avons tout à fait les mêmes droits que les autres citoyens suisses, tout en étant solidaires des juifs. Pendant la guerre, j’étais écolier à Berne, où je suis né en 1930. J’étais sur le qui-vive, certes, mais à part quelques événements pénibles, je n’ai pas eu de problèmes particuliers. Pas à l’école en tout cas, car si j’étais le seul juif, cela n’intéressait personne.
C’est chez les éclaireurs, les scouts, que j’ai eu pour la première fois les échos, à travers mes camarades, de ce que pensaient les parents. Un enfant n’a pas idée de dire « Je ne te regarde plus parce que tu es juif », il a dû l’entendre à la maison ! Après la guerre, c’était de moins en moins un thème, pas plus que d’être catholique ou protestant. Avec la laïcisation de la société, cela ne jouait plus un grand rôle, il n’y avait plus de partis pris.
APIC: Mais l’antisémitisme était tout de même latent, puisqu’il resurgit maintenant dans certains milieux d’extrême-droite…
R. Bloch: Pas seulement dans les milieux d’extrême-droite! L’antisémitisme a refait surface en Suisse il y a cinq ans, depuis l’éclatement de l’affaire des fonds juifs en déshérence. Et il a commencé à se manifester surtout après la déclaration du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz sur le « chantage » des organisations juives américaines. Là-dessus, les gens ont alors estimé que « si M. Delamuraz ose le dire, nous aussi!
L’antisémitisme resurgit en Suisse, c’est un fait. Il est articulé plutôt par des membres de l’extrême-droite. Bien que ces partis ne soient pas explicitement antisémites dans leurs programmes, ils sont par contre xénophobes. Et pour nous, c’est très inquiétant: car quand on est contre les étrangers, être contre les juifs, c’est tout près! Dans la Bible juive, on lit: « Souviens-toi, tu étais un étranger en Egypte! » Nous avons donc une sensibilité particulière au discours xénophobe. Le grand danger, pour les politiciens, est de jouer avec ces sentiments pour faire des voix, comme Jörg Haider en Autriche. J’ai toujours mis M. Blocher en garde contre sa responsabilité de ne pas aller dans cette direction. Je le lui ai déjà dit publiquement et aussi personnellement: il faut éviter les dérapages et ne pas attiser des feux dangereux. J’ai eu l’impression qu’il fait un peu attention. Quelquefois, il se laisse toutefois emporter par son public. Chauffé par la foule, on peut facilement franchir la ligne de démarcation.
APIC: Les réactions négatives se sont succédées aussi après le Rapport Bergier.
R. Bloch: J’ai à nouveau reçu des lettres anonymes. Mais le travail des historiens était un exercice nécessaire, une purification indispensable de la mémoire par rapport à ce qui s’est passé. Je comprends la réaction de certains qui ont fait la « mob », qui ont défendu les frontières contre l’ennemi – qui ne pouvait être à l’époque que l’Allemand – car la mémoire individuelle et l’expérience personnelle sont différentes de l’histoire documentée.
Ce que de nombreux individus ont vécu au plan personnel, c’est certainement que la grande majorité des Suisses étaient contre le nazisme. D’un autre côté, la mémoire du jeune Zagiel (voir encadré) qui a été refoulé en 1942 et a été déporté à Auschwitz est complètement différente. Il y a deux vérités qui ne seront jamais identiques. D’autre part, le fait d’être contre les Allemands ne rendait pas les juifs plus sympathiques aux yeux de nombreux Suisses. Le simple peuple ne connaissait pas l’ampleur de la persécution nazie, il avait d’abord des préoccupations de survie immédiate, car la vie n’était pas facile. Les autorités fédérales, par contre, disposaient de services de renseignements. Des informations, notamment sur les exterminations en cours sur le front russe, étaient disponibles. Une mission de médecins qui s’était rendue sur place a rédigé un rapport.
APIC: Vous rappelez que l’antisémitisme nazi a prospéré sur un fond d’anti-judaïsme chrétien. Comment avez-vous vécu les derniers développements dans les rapports entre chrétiens et juifs ?
R. Bloch: Comme le Rapport Bergier est nécessaire pour se rendre compte qu’il n’y a pas seulement sa propre mémoire, mais qu’il y a encore autre chose, nous constatons les immenses progrès qui se sont faits dans les milieux chrétiens. Au début de la persécution nazie et de la guerre, les Eglises suisses, tant protestantes que catholique, étaient assez indifférentes au sort des juifs. Elles s’occupaient, chacune de leur côté, de « leurs » juifs convertis. Pour les nazis, il ne s’agissait que de juifs travestis qui devaient eux aussi être éliminés. Le racisme nazi ne faisait pas la différence, dans la logique des lois raciales de Nuremberg. Il n’y a qu’a penser à la convertie Edith Stein, qui a été déportée à Auschwitz en tant que Juive.
Le cloisonnement de l’aide – les chrétiens suisses ne s’occupant que de leurs convertis et la communauté juive des autres réfugiés juifs – a duré jusqu’en 1942. La réaction est venue après la déclaration du conseiller fédéral von Steiger, chef du Département fédéral de Justice et Police, qui a dit, devant un parterre de la jeunesse protestante à Zurich, quelque chose comme « la barque est pleine » . Nous allons d’ailleurs participer avec une délégation juive à la commémoration par l’Eglise protestante, le 21 mai à Zurich, de la lutte du pasteur Karl Vogt, qui s’est battu, comme Gertrud Kurz et d’autres, contre cette idéologie de la « barque pleine ».
L’Eglise catholique devait faire face, plus que chez les protestants, à un anti-judaïsme historique: le Vendredi Saint, on priait debout pour les « juifs perfides », alors que pour les autres on s’agenouillait. Quand j’étais jeune, on me disait: « Vous avez crucifié le Christ ». Cela avait été inculqué dans les têtes, depuis des générations. C’est après la guerre que l’on a commencé à revoir les choses, avec la rencontre œcuménique de Seelisberg, en 1948, puis le Concile Vatican II, qui a abandonné cet enseignement sur les « juifs perfides » rejetés par Dieu et sur la substitution de l’ancienne alliance par la nouvelle alliance.
APIC: Le contentieux avec l’Eglise est-il terminé après la visite de Jean Paul II à Yad Vashem?
R. Bloch: Il faut relever ici l’impressionnant mea culpa du pape Jean Paul II, et la visite à Yad Vashem et au Mur occidental, que j’ai vécue avec une grande émotion. Contrairement à ceux qui pensent que le pape aurait dû faire plus, je vois les pas qu’il a faits, qui sont bien plus importants que ceux qu’il n’a pas faits. C’est toute une théologie qui a changé, et il faut maintenant que cet enseignement descende à la base et soit mis en pratique dans la catéchèse, la prédication et la prière. Cela durera peut-être encore une génération pour que tout soit enfin assimilé, mais rien ne sera plus comme avant. C’est une pierre sur laquelle le monde entier – pas seulement les juifs ou les catholiques – pourra construire l’avenir. JB
Un jeune écolier juif dans la tourmente
Pendant la guerre, la communauté juive de la ville fédérale était forte d’environ 500 membres, sans compter quelques immigrés. En ce temps-là, écolier juif à Berne, Rolf Bloch ressentait l’incertitude qui planait sur le sort de sa famille. « Qu’allait-on faire de nous si les Allemands prenaient la Suisse? Est-ce que nos voisins nous ’donneraient’ ou nous sauveraient ? On n’en savait rien, mais en 1942, un garçon de douze ans comme moi savait déjà beaucoup de choses. On avait des informations sur la déportation des juifs en France voisine, en Hollande… Même si on ne savait pas encore exactement ce qui se passait à Auschwitz. »
Le jeune Rolf Bloch écoutait les avis de recherche à la radio quand son homonyme Arthur Bloch, le marchand de bétail de Berne, « disparut » à Payerne. Comme beaucoup, il allait être marqué par le « crime de Payerne » ainsi que par l’histoire tragique des jeunes Zagiel, un couple de réfugiés juifs de Belgique retrouvé dans le cimetière juif de Berne en août 42. La communauté juive de Berne les a pris en charge et les a annoncés à la police. On ne savait pas que quelques jours auparavant, le 13 août, le Conseil fédéral avait décrété la fermeture des frontières pour les juifs. Ramenés à Porrentruy, ils ont été remis à la police française. Emmenés au camp de Drancy, ils ont été déportés à Auschwitz. Après la guerre, Rolf Bloch a su que la fille a été gazée à son arrivée. « Cette affaire m’a beaucoup travaillé. A l’époque, on était naïfs, on obéissait aux supérieurs en toute confiance, mais on ne connaissait pas les directives de fermeture des frontières. » Les autres frères et sœurs des jeunes Zagiel, qui avaient trouvé refuge en Suisse avant la date fatidique, ont survécu. « C’est l’autre partie de l’histoire des réfugiés, une réalité qui est ni tout à fait noire ni tout à fait blanche. » JB
Apprendre à vivre avec des menaces
Dans le cadre de l’affaire des fonds juifs, Rolf Bloch a reçu de nombreuses menaces. S’il ne les a pas prises toutes au sérieux, il a tout de même modifié un peu ses habitudes et son mode de vie: « Vous savez, dans un climat surchauffé, on ne sait jamais: je ne suis pas seul, j’ai une famille. Si une lettre piégée était envoyée à la fabrique, des collaborateurs pourraient être touchés, car ce n’est pas moi qui vais chercher le courrier à la poste ». Des mesures de précaution ont été prises notamment pour le personnel de l’entreprise chargé de la réception du courrier. JB
Berne: Nouveau président pour le synode de l’Eglise catholique-romaine
Mieux tenir compte de la « multiculturalité » de l’Eglise bernoise
Berne, 15 mai 2000 (APIC) Walter Riedweg, un économiste de 58 ans de Thörishaus, près de Berne, est le nouveau président du synode de l’Eglise catholique-romaine du canton de Berne. Le synode – le parlement de l’Eglise – de 96 membres tenait samedi à Berne sa première séance de la législature 2000-2003.
Les élections pour renouveler le parlement de l’Eglise catholique-romaine bernoise ont eu lieu l’automne dernier dans les 35 paroisses du canton. Le synode dans sa nouvelle composition s’est réuni le 13 mai, au centre paroissial de la Trinité à Berne.
Progression des femmes, les étrangers toujours peu représentés
41 des 96 délégués sont de nouveaux élus; les femmes sont 36, soit sept de plus que dans la dernière législature. Bien que le plus jeune parlementaire soit âgé de 21 ans, la moyenne d’âge des membres du synode est passée de 52 à 55 ans. A noter que bien que près d’un tiers de la population catholique du canton de Berne n’ait pas le passeport suisse, seuls six étrangers sont membres du synode.
Le doyen d’âge, Georges Mégel, de Moutier, 86 ans, a présidé la séance jusqu’à la nomination du nouveau président du synode. Walter Riedweg, de Thörishaus a été appelé à succéder à Hellmuth Gallati qui a assuré la fonction depuis la création de l’Eglise nationale en 1982. Peter Probst, de Bellmund, a été réélu à la vice-présidence.
Le Conseil synodal, l’exécutif de l’Eglise nationale, devait également être renouvelé. Onze des quinze membres se sont mis à disposition pour une nouvelle législature, dont le président, Traugott Rüttimann, reconduit dans sa fonction comme le vice-président, Guy Chalverat, de Moutier, le co-doyen de Bienne, l’abbé Pierre Girardin et le vicaire épiscopal du Jura pastoral.
Léger déficit
Les comptes de l’exercice 1999 de l’Eglise cantonale se soldent par un excédent de dépenses de quelque 3’000 fr., les recettes s’élevant à 3’113648 fr. Le budget prévoyait un bénéfice de 28’000 fr. L’assemblée avait invité le secrétaire général de la Conférence centrale catholique-romaine (RKZ), Alois Odermatt, à présenter cette fédération suisse des différentes organisations cantonales de droit ecclésiastique. Comme les autres Eglises régionales, l’Eglise nationale bernoise apporte sa contribution fixe au financement des postes de travail suprarégionaux qui sont de la compétence de la RKZ.
Difficultés et spécificités de la région francophone
L’an 2000 mettra à l’épreuve le nouveau règlement du Conseil synodal, qui a l’ambition d’accomplir ses tâches « séculières » en harmonie avec la mission fondamentale de l’Eglise. Le bureau du Conseil sera formé par le président, le vice-président et le secrétaire. Les autres membres du Conseil synodal sont affectés à l’un des quatre ressorts, animation et spiritualité, diaconie, pastorale, communication. La commission régionale Moutier – St-Imier – Bienne met en évidence dans le rapport annuel 1999 les particularités et les difficultés de la région francophone, financières et pastorales. Le synode et son Conseil devront mieux en compte la notion de « multiculturalité » qui a été citée samedi. Notons que la préparation de la Diète du diocèse de Bâle est en cours pour le mois de mai 2001 à Berne. (apic/sic/com/be)
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