APIC – Interview
Le peuple otage d’une communication unilatérale
Par Pierre Rottet, de retour du Pérou
Lima, 11 mai 2000 (APIC) L’enjeu du second tour des présidentielles péruviennes n’est pas le président-candidat Alberto Fujimori contre Alejandro Toledo. le candidat de l’opposition arrivé en seconde position lors du premier tour, le 9 avril dernier. Le 28 mai prochain, les Péruviens seront placés devant une alternative bien plus importante: la dictature ou la démocratie. L’analyse est abrupte. Elle émane de Luis Iberico, récemment élu au Congrès sur une liste d’opposition. Il est surtout journaliste à «Liberacion» et bras droit de César Hildebrandt, le journaliste ennemi public numéro un du pouvoir.
De 1992 à 1997, Luis Iberico a dirigé le programme politique et d’enquête «Contrapunto», diffusé par canal 2 de «Frequencia latina». Face aux pressions du pouvoir pour aligner la presse, lui et son équipe ont préféré renoncer après 5 ans. Comme a dû le faire Hildebrandt avec son programme «Panorma» et des centaines d’autres journalistes. Luis Iberico parle du danger de «pinochetisation» que court aujourd’hui le Pérou. Il évoque les fraudes – seuls les membres d’une commission (ONPE) nommée par le gouvernement ont accès au système informatique chargé de recueillir les chiffres issus des urnes. Selon l’opposition, on a compté un nombre de votes supérieur de l’ordre de 1,3 million par rapport aux votants. Surtout, le journaliste péruvien parle de la liberté de la presse, bafouée et inexistante. Le public est pris en otage et la presse est séquestrée. A quelques exceptions près. Au soir du 9 avril, Alberto Fujimori avait frôlé l’élection avec 49,78% des voix, contre un peu moins de 42% àà son rival. Interview
APIC: La presse étrangère et les observateurs de l’OEA (Organisation des Etats américains) ont parlé du séquestre de la presse et de l’ensemble des canaux de TV non câblés par le pouvoir. Est-ce que les choses ont maintenant changé?
Luis Iberico: Non, rien n’a changé. Les sept chaînes de TV non câblées ont un seul langage, celui du pouvoir, fait d’attaques personnelles et de diffamations. Lors du premier tour, l’Association civile «Transparencia» a démontré que la couverture informative de l’ensemble des programmes des TV avait été de l’ordre de 80% en faveur du candidat Fujimori. Le reste est allé à l’ensemble des huit autres candidats. Mais la moitié de ces 20% a été consacrée à les «détruire». L’unique chose qui change pour ce second tour est que ces TV maquillent un peu plus leur allégeance au système. Les programmes dits d’information ou d’enquête ne reculent cependant devant rien. Tous les coups sont permis.
APIC: Les téléspectateurs non câblés, c’est-à-dire plus du 80% de lapopulation, peuvent-il encore se faire une opinion? Peut-on parler d’un peuple péruvien «otage» des programmes proposés?
Luis Iberico: Il faut savoir qu’au Pérou, la télévision est regardée par le 90% de la population. Près de 80% des familles parmi les plus pauvres des bidonvilles possèdent un écran, même noir et blanc. On imagine dès lors l’importance de ce moyen de communication, aujourd’hui converti en un redoutable appareil de propagande au service du seul pouvoir. Les radios ont pour leur part axé leurs programmes sur le sport ou la musique. Hormis deux d’entre-elles, «Radio programa del Peru» et «Radio CPN», où l’information et le débat sont réellement présents, aucune autre ne s’intéresse à l’actualité. Et si elles le font, c’est encore pour encenser Fujimori. Quant aux journaux, ils sont très peu achetés. Le taux de lecture est particulièrement faible. «El Comercio», le plus important quotidien du pays, tire à 200’000 exemplaires, alors que le Pérou compte 24 millions d’habitants.
Le gouvernement a financé la création d’une presse de boulevard, une presse à scandale, qui n’hésite pas à salir, comme lors du premier tour, le candidat Toledo ou quiconque se dresse comme un obstacle sur la route de la réélection de Fujimori. A la TV comme dans ces journaux, tout y passe, y compris de faire venir dans un programme de grande diffusion TV des enfants apeurés et pleurnichant, venus sur le plateau en compagnie de leur mère pour prétendre publiquement que Toledo, «leur papa», les a délaissés… Il n’y a ni barrière ni limite pour démolir, injurier, diffamer.
APIC: Le Pérou a pourtant connu des programmes TV de qualité. On peut imaginer que ce qui se passe actuellement, c’est-à-dire la mainmise sur les médias, a été préparé de longue date…
Luis Iberico: La soumission des chaînes de TV ne date pas d’hier, en effet. Elle a été soigneusement préparée depuis 1996, soit un an seulement après la seconde réélection de Fujimori. Cette manœuvre visait à préparer le terrain. Elle faisait partie d’un plan appelé «bulldozer», mis en place par le régime pour assurer la réélection en 2000. Et bien au-delà encore, afin d’asseoir longtemps encore cette «dictature». Des personnages importants du gouvernement ont visité les médias, sous la responsabilité du ministre des Transports et Communications d’alors et, surtout, du président du Congrès de l’époque, Victor Joy Way. L’impact a été immense, incalculable. Victor Joy Way était en possession d’une liste des médias trop critiques à l’égard du gouvernement, sur lesquels se sont abattus une série de mesures répressives: investigations fiscales, amendes, hausses d’impôts, enquête de toute nature, sans parler du boycott des pages publicitaires.
Les représentants de ce système ont promis aux médias et surtout aux TV qui faisaient acte d’allégeance un paquet de publicité de l’Etat. Ils ont offert de fermer les yeux sur les dettes fiscales des chaînes; de les privilégier dans leurs programmes politiques ou leurs enquêtes. A l’époque, seul «Canal 2», appelé «Frequencia latina», avec l’actionnaire majoritaire Baruch Ivter, n’était pas redevable vis-à-vis du fisc. Baruch Ivter, un Péruvien né en Israël, a été dépossédé de sa TV et de sa nationalité. Son tort? Avoir autorisé la diffusion d’informations sur les liens entre militaires et narco-trafiquants; dénoncé la pratique de la torture; révélé le meurtre de Mariella Baretto, agent des services secrets, «coupable» d’avoir donné des informations sur le massacre des étudiants de l’Université «La Cantuta» et mis en garde la presse contre un complot visant à assassiner César Hildebrandt. Pour avoir enfin permis la diffusion des écoutes téléphoniques pratiquées par les Services de renseignement national, opérées notamment contre des personnalités du monde politique et du spectacle.
Gerardo Delgado Parker, chef d’entreprise, actionnaire majoritaire de «Canal 13», est lui aussi tombé dans un piège tendu par le gouvernement. Il a également été dépouillé de sa chaîne de TV pour n’avoir pas accepté l’obéissance inconditionnelle que le gouvernement exige aujourd’hui des médias.
APIC: Est-il encore possible de faire du journalisme au Pérou?
Luis Iberico: Beaucoup ont renoncé à exercer leur métier, face à l’impossibilité de pratiquer leur profession. Mon équipe de reportage «Contrapunto» a démissionné dans son ensemble le 19 décembre 1997. D’autres l’ont fait plus tard, comme le directeur du «Programme dominical» diffusé sur l’une des chaînes. Malheureusement, les autres ont fait acte de soumission, d’allégeance, par peur, chantage ou pression. Et parce que dans ce pays, des millions de personnes sont sans emploi, y compris des milliers de journalistes. Aujourd’hui, à part les professionnels des émissions de TV câblées et quelques journalistes de radio, aucun n’a vraiment le courage de s’opposer au gouvernement. Les rares quotidiens qui osent encore s’engager pour défendre la liberté de la presse et la démocratie ont notamment pour nom «El Comercio», «La Republica», «Ojo» et «Liberacion», fondé par Cesar Hildebrandt, avec qui je collabore.
APIC: Et cela continue aujourd’hui, malgré les critiques de l’OEA, des Etats-Unis, de l’Union Européenne et de Reporters sans Frontières… ?
Luis Iberico: Oui! On peut aujourd’hui salir un homme, le démolir, le calomnier en toute impunité. Et la personne visée n’a pas droit au chapitre. Le candidat Toledo a été séquestré par les services spéciaux il y a six mois, drogué et filmé saoul en compagnie de prostituées. Le poids des images, si elles sont diffusées, sont moindres par rapport à ce qui est suggéré. Car c’est cela que retiennent nombre de personnes simples, qui n’ont, elles, que les seules TV pour s’informer. La misère de l’ignorance. Les exemple ignobles abondent. Ils ont été utilisés au premier tour contre les candidats. Ils le sont aujourd’hui de manière répugnante en ce second tour.
APIC: Il existe une Association de la presse nationale, comme il en existe une pour les correspondants étrangers. Le Pérou ne connaît-il pas de conseil de la presse pour mettre de l’ordre dans la maison et faire respecter les droits les plus élémentaires du journaliste? En d’autres termes, on peut impunément s’en prendre à quiconque ose être critique à l’égard de Fujimori et de son système?
Luis Iberico: Il existe un Conseil de la presse. Mais il ne fait rien, ou le fait trop mollement. Pour le reste, la presse au service du pouvoir peut effectivement tout faire en toute impunité. Cela ne servirait du reste à rien de porter l’affaire devant un tribunal. Un jugement est impossible à gagner: le pouvoir judiciaire est constitué dans sa grande majorité de magistrats «provisoires» mis en place par le système. Le même système, sous prétexte de réformes judiciaires, a créé une Commission exécutive transitoire devenue éternelle; le procureur de la nation «travaille» avec des attributions particulièrement réduites. A quoi il faut encore ajouter l’absence d’un Tribunal constitutionnel.
APIC: Et comment font les quelques rares journaux, 4 ou 5 au maximum, pour ne pas céder et pour conserver leur indépendance?
Luis Iberico: Des tentatives de muselage ont été exercées contre «El Comercio». Ce quotidien est d’ailleurs sous la menace d’une douzaine de poursuites judiciaires. La tentative du gouvernement a cependant échoué. «La Republica», a été la cible de la presse «basura» (ordures). Une campagne terrible contre son propriétaire et directeur Gustavo Mohme, décédé début mai, est allée jusqu’à l’accuser d’homosexualité. S’agissant de notre journal «Liberacion», les journalistes ont été contraints de dormir aux portes de l’imprimerie peu avant le 9 avril. Cela pour protéger l’unique entreprise à avoir eu le courage de l’imprimer. L’Etat avait en effet décrété la saisie des biens appartenant à l’imprimerie, donc la rotative.
APIC: Quels sont les moyens de pression utilisés par le système et les services de l’ombre du «fameux» Montesinos, bras droit du président Fujimori?
Luis Iberico: Journalistes menacés, comme leurs familles, journalistes emprisonnés. A Lima, la situation est encore vivable. Du moins nous sentons-nous plus ou moins protégés contre la répression exercée par les services spéciaux. Ce qui est loin d’être le cas dans les provinces du pays, où la situation est grave. On ne compte plus les journalistes enfermés, les agressions physiques, les manœuvres d’intimidation, les licenciements. Au nord de Lima, on a retrouvé un journaliste avec une balle dans la jambe. Le journaliste, pour ce qu’il avait osé écrire, a été dénoncé par un responsable du mouvement «fujimoriste», aujourd’hui directeur de «Canal 7», c’est-à-dire de la Télévision dite «nationale du Pérou».
APIC: Si les choses ne changent pas et que les dés continuent à être pipés, à quoi sert donc d’aller au second tour? Peut-on dire que le Pérou court le risque d’une guerre civile si rien ne se fait pour rendre plus limpide ce processus électoral?
Luis Iberico: Oui. Mais je ne suis pas fataliste sur la question des moyens de communication. Ils sont terriblement puissants. Mais pas déterminants. Le premier tour l’a d’ailleurs démontré: malgré la manipulation à grande échelle, le candidat Toledo a été de taille à faire front. Et s’il n’y avait pas eu fraude au premier tour, Toledo serait aujourd’hui président. Ces prochains jours, Toledo et son équipe devront évaluer l’impact des moyens de communication dans la campagne. Et si réellement, lui et l’opposition dans son ensemble se rendent compte que la fraude sera effective comme lors du premier tour, que les dés sont définitivement pipés, il est question qu’il renonce à poursuivre sa campagne. On vivra alors une situation terrible et dangereuse. Il est difficilement imaginable que le peuple péruvien puisse accepter sans broncher qu’un candidat soit dans l’obligation de renoncer à cause de la tricherie. Raison pour laquelle, avec les observateurs internationaux, nous devons exiger un accès au système informatique, aujourd’hui exclusivement en mains de l’Office nationale du processus électoral (ONPE), mis en place par le système, à l’instar du Jury national pour les élections. Si tel n’est pas le cas, c’est-à-dire obtenir des conditions minimales de supervision et de contrôle, ce serait mener Toledo et l’ensemble du pays à l’abattoir. La situation est dangereuse, tant la polarisation entre Péruviens est grande. L’enjeu du 28 mai n’est pas entre Fujimori et Toledo, mais entre la dictature qu’entend imposer un régime et la démocratie que veut le peuple. (apic/pr)
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