APIC – Interview
La rencontre du bouddhisme et de l’Occident
Paris, 29 mai 2000 (APIC) Le bouddhisme se diffuse en France et semble séduire pas mal de monde. Deux « spécialistes » français du bouddhisme ont expliqué ce phénomène lors de la récente rencontre de l’Association des journalistes de l’information religieuse (AJIR) à Paris.
Mathieu Ricard, chercheur en génétique cellulaire, vit depuis trente ans dans l’Himalaya, où il pratique le bouddhisme auprès de grands maîtres tibétains. Interprète du Dalaï Lama, il est le co-auteur de « Le moine et le philosophe », et de « L’infini dans la paume de la main: du Big Bang à l’éveil ». Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue des religions, est lui aussi l’auteur de deux récents ouvrages références. Leurs explications sur la diffusion du bouddhisme en France et la séduction qu’il exerce.
Pouvez-vous évoquer à grands traits la rencontre du bouddhisme et de l’Occident ?
Frédéric Lenoir: Le bouddhisme a intéressé depuis le milieu du 19e siècle des philosophes comme Nietzsche et Schopenhauer et des orientalistes qui ont fait école comme le Français Eugène Burnough. Au 20e siècle, cet intérêt a été circonscrit à des cercles ésotérisants. Ceux-ci, prompts à prêter toutes sortes de pouvoirs surnaturels aux Tibétains, ont entretenu le mythe du Tibet terre sacrée, terre refuge de la spiritualité. Le drame vécu par le peuple tibétain après l’invasion chinoise a relancé cet intérêt au confluent des années 60-70. Il est essentiellement le fait d’Occidentaux désireux de faire un travail empirique sur soi, sous la conduite d’un maître spirituel reconnu comme tel pour sa sagesse. De fait, les monastères tenaient depuis des siècles une place centrale dans la société contemplative tibétaine, et comptaient nombre de maîtres spirituels qualifiés. Un grand nombre d’entre eux ont pris l’exil et ont proposé aux Occidentaux une transmission orale de leurs connaissances. On a constaté que les pays de tradition catholique font une plus grande place au bouddhisme tibétain: même prégnance des notions de charité-compassion, du symbole et de la pensée symbolique, même place accordée au rituel. Ce qui a fait dire à des missionnaires que c’était le « catholicisme de l’Asie ». Les pays anglo-saxons sont plus attirés par le bouddhisme Théravada, plus « froid », plus intellectuel.
Mathieu Ricard: Les intellectuels qui ont découvert le bouddhisme ont hélas répandu l’équation bouddhisme = nihilisme+pessimisme. C’est tout à fait faux. Le bouddhisme explique que la souffrance est première mais pour mieux tracer un chemin de libération. Dira-t-on d’un médecin qu’il est pessimiste parce qu’il dresse un diagnostic réaliste et propose un mode de guérison? Je vois au contraire un optimisme intrinsèque dans le bouddhisme: chacun est appelé à dissiper les voiles de l’illusion, à mettre à nu la pépite d’or qu’il abrite en lui et à retrouver la bonté originelle. Au Tibet, de 20 à 25 % de la population vivait dans des monastères et des ermitages avant l’invasion chinoise. Cette proportion au sein des 130’000 tibétains en exil est aujourd’hui de 10 à 15 %.
Comment vous-même êtes-vous venu au bouddhisme ?
M.R: Je n’ai reçu dans mon enfance aucune éducation religieuse. Les circonstances m’ont amené à rencontrer en Inde des maîtres tibétains, garants d’une riche tradition spirituelle, auprès de qui j’ai vécu de longues années. Leur compassion et leur rayonnement ont déclenché mon parcours. Je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ce chemin de vérité. Mon rôle est aujourd’hui un peu un rôle « d’interface » entre l’Occident et l’Orient; je traduis notamment des textes bouddhistes extraits d’un répertoire philosophique, scientifique, médical et artistique d’une très grande richesse, hélas inconnue.
Combien compte-t-on de sympathisants du bouddhisme en France ?
F.L: Les pratiquants réguliers sont évalués entre 10 et 20’000. Les trois quarts d’entre eux s’intéressent d’abord au bouddhisme tibétain puis au bouddhisme zen, véhiculé lui aussi, dans les années 60-70, par de grands maîtres comme Taizen Deshimaru. Les moines et moniales bouddhistes d’origine occidentale engagées dans le bouddhisme tibétain sont environ 1’000 dans le monde entier, dont 200 en Orient et 100 en France. Dans ce même pays, on estime à 800 le nombre de personnes qui ont fait la fameuse retraite de 3 ans, 3 mois et 3 jours (40 mois). Les personnes dites « proches » du bouddhisme sont estimées à 60’000: leur pratique est ponctuelle. Enfin de 3 à 5 millions de nos concitoyens s’intéressent de loin en loin au bouddhisme: ils lisent les livres du Dalaï Lama, sont séduits par les notions bouddhiques de compassion, de tolérance et d’interdépendance. Cet intérêt est plutôt d’ordre philosophique. L’enseignement du bouddhisme apparaît comme crédible et proche de celui des sciences humaines et des sciences exactes, contrairement à l’enseignement du catholicisme, perçu comme décalé.
M.R: L’engouement pour le bouddhisme gêne le Dalaï Lama: il répète à l’envie qu’il ne veut pas froisser ses frères et soeurs chrétiens. Il se défend de tout prosélytisme et cherche plutôt à faire partager les valeurs fondamentales du bouddhisme, valeurs propres à toutes les grandes religions. Dans sa perspective, le pluralisme religieux ne pose pas problème.
Quel sens revêt à vos yeux la fuite du Karmapa ?
M.R: Ce jeune homme de 14 ans a un charisme et une maturité étonnants. Très gâté par les autorités chinoises – voitures luxueuse, etc. – et privé d’éducation religieuse, il a néanmoins organisé lui-même sa fuite, avec l’aide d’un comité restreint. Il a bien évidemment été accueilli avec beaucoup de joie. D’aucuns affirment qu’il pourrait suppléer, le moment venu, au Dalaï Lama. Ce n’est pas exclu mais encore prématuré et dépendra, à dire vrai, de son développement spirituel. L’école religieuse à laquelle appartient le Karmapa – l’école Kagyupa – est celle qui a le plus essaimé en France et aux Etats-Unis. Pour les centres tibétains de ces pays, sa fuite n’est donc pas anodine. Les Chinois espèrent encore le récupérer comme ils ont longtemps pensé récupérer le Dalaï Lama, avant de l’accabler des pires noms. Désormais 7 millions de Chinois vivent au Tibet contre 6 millions de Tibétains. On peut parler d’un génocide silencieux: entre 1960 et 1980, pas une lettre n’est sortie du Tibet, pas un observateur étranger n’y est entré. La politique officielle chinoise vis-à-vis du Tibet est résumée dans le slogan: frapper fort sur la culture tibétaine. Le Dalaï Lama s’emploie pourtant à délivrer le message suivant: ne haïssons pas les Chinois mais la haine qui les anime.
Le christianisme nourrit un fort engagement de ses fidèles dans la société. Il n’en va pas de même du bouddhisme
MR: Fondamentalement, le bouddhisme considère que pour mieux agir sur le monde, il faut être capable d’agir sur soi. C’est un travail de longue haleine qui, pour ceux qui veulent le mener loin, peut impliquer de longues retraites en solitude. Ceci étant, il est vrai que les bouddhistes ne s’impliquent pas assez pour corriger les travers de la société. Le Dalaï Lama cite souvent l’exemple des chrétiens. Au Tibet, les populations étaient très dispersées et ne souffraient pas de disette car le système traditionnel d’entraide fonctionnait bien. Maintenant le décalage entre la prospérité des diverses communautés tibétaines établies au nord de l’Inde appelle des corrections et nous allons vers des réseaux d’entraide d’un monastère à l’autre.
FL: C’est là un des grands enjeux de la rencontre entre le bouddhisme et le christianisme et, par-delà, un enjeu pour la mondialisation. Le bouddhisme peut apporter toute une tradition, très fine et précise, de travail sur soi qui a été peu ou prou abandonnée par les Eglises. Le primat de l’intellect et de l’action sociale a gommé celui de la libération intérieure. A l’inverse, le christianisme peut rééquilibrer le bouddhisme en l’aidant à mieux prendre en compte la nécessité de travailler à changer le monde. (apic/jcn/pr)
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