Le Père Jean-Marie Benjamin viole l’embargo aérien décrété par les Américains contre l’Irak

APIC – Témoignage

L’Irak est à l’agonie: «un génocide silencieux et programmé»

Jacques Berset, APIC

Fribourg/Assise, 11 avril 2000 (APIC) Parce qu’un «génocide silencieux et programmé» frappe l’Irak depuis dix ans, trois Italiens et un Français ont violé la semaine passée l’embargo aérien contre l’Irak imposé par Washington. Si ces hommes ont risqué leur vie, c’est pour attirer l’attention sur ce drame qui a déjà coûté la vie à près d’un million et demi de personnes, dont 500’000 enfants innocents. Le vol de l’opération «SOS Iraq People» est le premier à défier de cette manière les zones d’interdiction de survol décrétées unilatéralement par les Américains et leurs alliés britanniques.

«L’Irak, ce sont 22 millions de personnes, on n’a pas le droit d’anéantir tout un peuple pour du pétrole, les nouvelles générations sont détruites physiquement et psychologiquement», lance le Père Jean-Marie Benjamin, l’âme de cette action spectaculaire et risquée. Prêtre français de 53 ans vivant en Italie, Jean-Marie Benjamin est un ancien fonctionnaire de l’ONU, aujourd’hui cinéaste et réalisateur. Il était accompagné dans cette aventure «à la James Bond» de l’euro-député italien Vittorio Sgarbi, de l’homme d’affaires Nicola Grauso – qui a financé la coûteuse opération qu’aucune assurance n’a voulu couvrir -, et du pilote Nicola Trifoni, qui a été emprisonné quelques jours à Amman pour avoir violé l’espace aérien jordanien. L’avion, affrété à Brindisi, est d’ailleurs toujours sous séquestre sur une base militaire hachémite.

Le prêtre français, qui a déjà effectué des missions spéciales pour la Secrétairerie d’Etat du Vatican, milite depuis plusieurs années contre l’embargo meurtrier décrété par l’ONU en août 1990 suite à l’invasion irakienne du Koweit. L’APIC l’a rencontré à Fribourg, où il témoignera le 12 avril prochain (Salle de la paroisse St-Pierre) à l’invitation de l’ACAT Fribourg Centre, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture.

«J’égrenais mon chapelet à 200 à l’heure»

Partis lundi 3 avril à bord d’un avion bimoteur privé d’Amman en direction de Damas, les activistes se sont déroutés vers Bagdad, malgré les possibles réactions de la DCA jordanienne et l’interdiction anglo-américaine de survol du territoire irakien. Quant à la défense antiaérienne irakienne, elle aurait pu facilement abattre l’avion qui ne volait qu’à la vitesse de 260 à 270 km/h à une altitude de 3’000 m… mais elle était avertie!

«Quand nous avons dévié de notre plan de vol à 100km de la frontière irakienne et avons annoncé que nous mettions le cap sur Bagdad, les aiguilleurs du ciel jordaniens nous ont traités de fous: «c’est interdit, vous allez vous faire abattre!». Nous avons répondu qu’ils ne pouvaient pas tirer sur une mission humanitaire, avec à bord un parlementaire européen, un prêtre du Vatican et un industriel italien…» Et quand l’orage a forcé le bimoteur à entrer dans la zone surveillée par les chasseurs américains, «j’ai commencé à égrener mon chapelet à 200 à l’heure, heureusement que cela n’a pas duré très longtemps», plaisante le religieux.

L’atterrissage sur un aéroport militaire de Bagdad – l’aéroport international est hors d’usage – s’est passé sans encombres: «Nous avons été reçus comme le Messie, avec des drapeaux italiens et français. Tous les médias étaient là et même CNN a interrompu ses émissions», souligne le Père Jean-Marie Benjamin, heureux de son coup médiatique. Le retour de l’avion à Amman s’est un peu moins bien passé: deux chasseurs jordaniens l’attendaient et l’ont contraint à se poser sur l’aérodrome militaire d’Azraq.

«A Amman, ce sont les Américains les patrons»

Si le député et l’industriel italiens n’ont pas été inquiétés, le pilote a été incarcéré et interrogé «sur ordre du Ministre américain de la défense William Cohen, qui se trouvait justement à Amman… Ce sont eux les patrons en Jordanie!», affirme le prêtre français. Lui-même à son retour dans la capitale jordanienne a profité du ramdam médiatique – et de la sympathie du peuple jordanien, solidaire des souffrances du «peuple frère» irakien – pour placer son message: «En Irak, la faim, les maladies et la contamination par les armes à l’uranium appauvri condamnent à mort 5’000 enfants par mois. Ce ne sont pas mes chiffres, ce sont les rapports de l’UNICEF, de la FAO et des autres agences de l’ONU qui le confirment!»

Dans les hôpitaux dépourvus de médicaments, on met à part dans une salle les enfants qui meurent, et on leur donne de l’alcool pour calmer les douleurs, faute de mieux, témoigne le religieux, qui parle de l’Irak comme d’un vaste camp de concentration: l’équivalent d’une petite ville d’enfants disparaît chaque mois! «L’embargo, imposé et maintenu par le veto de deux pays, est un génocide que les gouvernements ne peuvent plus et ne doivent plus tolérer». 17 machines pour le traitement de la leucémie – en progression foudroyante en raison de la contamination radioactive – sont bloquées depuis deux ans, «comme s’il s’agissait de matériel militaire…».

Le Père Benjamin sort alors toute une série de photos plus atroces les unes que les autres: des enfants mutilés et contaminés par les armes radioactives qui font des ravages des années après leur utilisation lors de la Guerre du Golfe. 700 tonnes d’uranium appauvri ont déjà été utilisées; les bombardements successifs qui frappent le pays quasiment tous les jours, font de nouvelles victimes civiles. La contamination radioactive provoquée par la dispersion de millions de micro particules pulvérisées lors de l’impact des projectiles et de l’explosion des matériels radioactifs, a de terribles effets sur la population civile et l’environnement. On remarque une ionisation de l’air totalement anormale, les nappes phréatiques sont touchées, les particules radioactives ingérées par les plantes et les animaux s’incrustent dans la chaîne alimentaire, contaminant lentement toute la population.

Cette «guerre propre» – comme l’a fait croire dix ans de propagande massive dans les médias – a des effets à très long terme. On en prend conscience en Occident… en raison des pathologies dont souffrent des milliers de soldats américains, anglais et canadiens engagés sur le théâtre des opérations sans véritable information sur la nature des armes qu’ils utilisaient.

Un véritable infanticide: 5’000 enfants meurent par mois

«Nous considérons que le massacre de ces enfants innocents est un infanticide», lance-t-il, en colère. L’Irak n’est pas un pays sous-développé, c’est un pays réduit au sous-développement par la volonté unique des Etats-Unis et de son allié britannique; si l’on mettait fin à l’embargo, l’Irak se relèverait rapidement. L’embargo a causé la destruction du tissu social et économique et des infrastructures scolaires et de santé, «faisant retourner au Moyen Age» ce pays autrefois développé et prospère.

«Le pays n’est pas victime d’une catastrophe naturelle comme le Mozambique, où il faut acheminer des vivres, mais d’une catastrophe voulue par quelques-uns qui convoitent ses richesses pétrolières. L’ONU, très au fait du désastre humain de l’embargo, ne peut rien faire en raison du veto américain. L’organisation est réduite à envoyer ses fonctionnaires compter les morts…»

Et de citer les chiffres de l’UNESCO: 53% des enfants qui survivent à l’embargo ne reçoivent plus aucune éducation, car sur 10’334 écoles que compte le pays, plus de 8’000 ont été détruites ou sont complètement délabrées. Les transports et les communications sont réduits au minimum par manque de véhicules et de pièces de rechange, les chemins de fer ne fonctionnent plus qu’à 15% de leur capacité et le transport aérien est cloué au sol en raison de l’imposition par les Américains de deux zones d’interdiction aérienne. Dans ce cas, comment acheminer des vivres à Bassora, une ville du sud entourée de désert et où il fait 54° à l’ombre. «Comment conserver de la nourriture ou des médicaments dans les frigos, quand il n’y a que 2 à 3 heures d’électricité en tranches de 20 minutes ?», demande finalement Jean-Marie Benjamin.

Et le Père Benjamin de s’exclamer: «A cause de l’invasion du Koweit, l’Irak doit rembourser 260 milliards de dollars, ses fonds à l’étranger sont bloqués, le pays ne peut payer sa décontamination. Doit-on continuer à punir tout un peuple à cause de son dictateur ? Avons-nous oublié que la guerre est finie depuis dix ans et que l’UNSCOM a inventorié et détruit pendant neuf ans les stocks d’armes de Saddam Hussein… Même un enfant de cinq ans ne croit plus que l’Irak menace la sécurité des Etats-Unis!» Le religieux français prévoit encore d’ici deux mois d’envoyer un nouvel avion briser l’embargo aérien. «Cette fois-ci, il sera plus gros. 60 à 70 personnes seront à bord, des parlementaires européens, américains, des Prix Nobel, des artistes… La conscience morale de l’humanité commence à se réveiller». (apic/be)

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