L’Eglise suisse est demeurée passive et timorée pendant la guerre

Berne: Déclaration des évêques suisses sur l’attitude de l’Eglise à l’égard du peuple juif

Berne, 14 avril 2000 (APIC) Durant la Deuxième guerre mondiale, la Suisse n’a pas fait tout ce qu’elle aurait dû pour protéger les réfugiés juifs, ainsi que d’autres réfugiés, contre la calomnie, la persécution et la mort. «Il est douloureux de constater que l’Eglise catholique en Suisse, elle aussi, est demeurée pendant cette période bien trop passive et timorée», peut-on lire dans une déclaration publiée vendredi par la Conférence des évêques suisses (CES). Elle porte également une responsabilité non négligeable dans la diffusion de préjugés antijudaïques qui ont fait le lit de l’antisémitisme.

La déclaration de la CES d’une vingtaine de pages sur «l’attitude de l’Eglise catholique en Suisse à l’égard du peuple juif pendant la 2ème Guerre mondiale et aujourd’hui», a été largement débattue par les évêques suisses lors de leur assemblée plénière du 6 au 8 mars dernier. «Les évêques sont tous unanimes derrière ce document», précise Mgr Kurt Koch, évêque de Bâle et vice-président de la CES.

Montée de nouvelles bouffées xénophobes et antisémites

Ecrite grâce au concours de théologiens et personnalités proches du judaïsme (notamment les Prof. Adrian Schenker, de l’Université de Fribourg, et Clemens Thoma, de la Hochschule Luzern) et aux conseils de personnalités juives, cette déclaration s’inscrit dans la droite ligne du Grand Jubilé qui incite à entreprendre des démarches concrètes de conversion. La déclaration est d’autant plus nécessaire dans le contexte sociologique actuel en Suisse, où l’on constate la montée de nouvelles bouffées xénophobes et antisémites. La publication de ce document – «c’est une demande de pardon à Dieu, car on ne peut pas s’excuser pour la shoah», a précisé Mgr Koch – a d’ailleurs été mal reçue dans quelques milieux catholiques conservateurs et de droite. Ils qualifient cet acte de «traîtrise» à l’égard du «bon peuple suisse censé n’avoir commis aucune faute durant la période de la guerre».

«Pas un Rapport Bergier catholique»

«Nous n’avons pas voulu rédiger un Rapport Bergier catholique», a précisé pour sa part le professeur Adrian Schenker. Il ne s’agit pas seulement, dans une rétrospective historique, de reconnaître des fautes et des manquements passés, mais bien de contribuer à un changement des mentalités pour qu’une telle tragédie ne puisse plus jamais se reproduire. Le message s’adresse d’abord à un public catholique, car il a pour but d’éradiquer une fois pour toutes – par l’étude du judaïsme, la catéchèse et la sensibilisation aux racines juives du christianisme – les préjugés fortement enracinés des chrétiens à l’égard des juifs.

«Le peuple juif reste le peuple de Dieu, l’Alliance de Dieu avec Israël n’a jamais été interrompue; la nouvelle Alliance établie par Jésus-Christ par sa mort sur la croix n’a pas aboli la première Alliance, elle la porte à sa complétude», précise le Père Schenker, qui plaide pour une théologie au service de la compréhension et du respect du peuple d’Israël.

Le racisme contredit les fondements mêmes de la foi chrétienne

Le document rappelle qu’à l’époque, dans la prédication et la catéchèse, les nombreuses condamnations du national-socialisme et de ses persécutions contre l’Eglise n’ont presque jamais mentionné les crimes contre le peuple juif et contre d’autres groupes humains. «Lorsque – trop rarement – l’idéologie raciste était fustigée, la condamnation portait davantage sur la prétention à se proclamer la «race des seigneurs» que sur ses conséquences dévastatrices pour les hommes de «race inférieure». Et pourtant un tel enseignement contredit les fondements mêmes de la foi chrétienne selon laquelle tous les hommes, sans exception, sont à l’image de Dieu et, par là, égaux en dignité.

Durant toute cette période, a rappelé Mgr Koch, rien ne fut fait non plus pour retirer de la liturgie les textes contre les Juifs et on a continué à qualifier ces derniers, dans la prière officielle du Vendredi Saint, de «perfidi Judaei», ce qui revenait à dire «Juifs déloyaux».

Le vice-président de la CES a rappelé qu’à l’époque ni les théologiens, ni les écrivains catholiques, ni les professeurs de religion, ni les représentants de la hiérarchie ecclésiastique «se sont vraiment opposés à l’anti-judaïsme religieux et n’ont condamné non plus l’antisémitisme rampant dans le peuple suisse».

«Le racisme est un péché grave»

Les évêques suisses invitent tous les fidèles de Suisse à prendre position face à ce bilan négatif de l’histoire récente de l’Eglise. «Cela ne doit pas nous amener à blâmer nos devanciers et à prétendre pouvoir mieux juger qu’eux; cela doit plutôt nous aider à nous prémunir, pour le présent et le futur, contre des attitudes coupables du même genre.»

L’un des collaborateurs des évêques pour la rédaction du document, le Prof. Clemens Thoma, membre de la Commission de dialogue judéo-catholique (JRGK), a souligné pour sa part que le racisme est un «péché grave» et que l’Eglise avait attendu trop longtemps avant de condamner officiellement cette «hérésie».

Un instrument efficace contre toute forme de discrimination

Spécialiste du judaïsme engagé dans le dialogue avec les «frères aînés dans la foi», le professeur lucernois a déjà reçu des échos positifs à ce document: «Vous dites enfin clairement ce qui s’est passé!». Le Père Roland-B. Trauffer, secrétaire général de la CES, a souligné qu’après une longue période d’obscurité, «c’est aujourd’hui vraiment le printemps»: ce document des évêques, auquel a travaillé depuis des années la Commission de dialogue judéo/catholique-romaine, est un instrument en vue d’un combat efficace contre toute forme d’antijudaïsme, d’antisémitisme, de racisme et de discrimination.

Pour les évêques suisses, a-t-il remarqué, les jugements récents contre le «négationniste» Gaston-Armand Amaudruz et l’historien révisionniste britannique David Irving «sont des signes réjouissants et encourageants allant dans ce sens». Saluant le nouveau pas des évêques suisses, Rolf Bloch, président de la Fédération suisse des communautés israélites, s’est réjoui et déclaré impressionné par la déclaration de la CES. (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/berne-declaration-des-eveques-suisses-sur-l-attitude-de-l-eglise-a-l-egard-du-peuple-juif/