Visite de Jean Paul II en Terre Sainte
Visite historique à Yad Vashem, mémorial de l’Holocauste
De notre envoyée spéciale Caroline Boüan
Jérusalem, 23 mars 2000 (APIC) Au cours d’une cérémonie, marquée par des moments d’intense émotion, au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, dédié à la mémoire des six millions de juifs exterminés par les nazis, le pape Jean Paul II a déploré jeudi la «terrible tragédie de la Shoah». Son discours historique, tant attendu par le monde juif, mais également sa présence recueillie dans la crypte de la déportation du mausolée, feront sans aucun doute date dans l’histoire des relations judéo-chrétiennes.
Le chef de l’Eglise catholique a aussi condamné tous les actes d’antisémitisme perpétrés par des chrétiens au cours de l’histoire, avec l’espoir que cette tragédie mènera à de nouvelles relations entre chrétiens et juifs. Jean Paul II a souligné avec force que l’Eglise «refuse toute forme de racisme comme une négation de l’image du Créateur présente dans tout être humain».
Après son retentissant appel à Bethléem pour que le monde reconnaisse les souffrances du peuple palestinien – «qui ont duré trop longtemps» – et son vibrant plaidoyer pour «le droit naturel des Palestiniens à une patrie», Jean Paul II a rendu jeudi hommage aux millions de victimes de la persécution nazie. Le pape avait placé cette journée sous le signe de l’Holocauste et des rapports judéo-chrétiens, avec notamment la rencontre en matinée des deux Grands Rabbins d’Israël.
Accueil par le Premier ministre Ehoud Barak
Point d’orgue de cette journée, historique à plus d’un titre, l’arrivée du pape à Yad Vashem, le complexe érigé à la mémoire de l’Holocauste sur le mont Herzl, dans la partie ouest de Jérusalem. Il y a été accueilli par le Premier ministre israélien Ehoud Barak, dans un impressionnant déploiement de forces de sécurité. La cérémonie, retransmise en direct par la première chaîne de télévision israélienne, aura certainement un profond impact sur la population israélienne, encore peu au fait des nombreuses déclarations du pape condamnant l’antisémitisme.
C’est le visage grave que le pape s’est laissé guider par Ehoud Barak vers le sanctuaire du mémorial, où l’attendaient plusieurs centaines de personnes. Jean Paul II est alors entré dans un édifice rectangulaire de pierres sans fenêtre, la crypte de la déportation, où une tombe symbolique, près de laquelle brûle une grande flamme perpétuelle, contient les cendres de victimes des différents camps de concentration, tandis que les noms de ces camps y sont inscrits sur le sol. Dans la crypte sombre se trouvaient quelque 200 rescapés de l’Holocauste, dont une vingtaine originaires de la ville du pape, Wadowice, en Pologne.
Dans la crypte de la déportation
Un chœur d’enfants a alors entonné un chant de tonalité assez poignante, composé par un juif mort en camp de concentration, avant que Jean Paul II lui-même ne s’approche de la flamme de la tombe où il s’est recueilli quelques instants avant d’y déposer une couronne de fleurs. La lecture d’une lettre écrite par une femme juive pendant la guerre, recommandant son fils à une polonaise sachant qu’elle-même était sur le point d’être arrêtée, a suscité l’émotion de nombreuses personnes présentes dont beaucoup ne pouvaient cacher leurs larmes.
Rencontre avec Jerzy Kugler, l’ami d’enfance juif à Wadowice
Jean Paul II a alors traversé la salle pour s’approcher de quelques personnes rescapées des camps de concentration, provenant de différents pays. L’histoire de chacune d’elles, et de leurs familles décimées par la Shoah, a été présentée au pape, tandis que celui-ci leur parlait personnellement au milieu d’une émotion générale. L’ami juif du pape, Jerzy Kluger, avec lequel Karol Wojtyla avait passé une partie de son enfance à Wadowice, à quelques km d’Auschwitz, était présent également, ainsi qu’une vingtaine d’autres anciens habitants juifs de sa ville natale.
Le pape a voulu alors commencer son discours par une invitation au silence, «parce qu’il n’y a pas de paroles assez fortes pour déplorer la terrible tragédie de la Shoah». «Dans ce lieu du souvenir, l’esprit, le cœur et l’âme éprouvent un besoin extrême de silence», a-t-il insisté. «Silence pour se souvenir. Silence pour chercher à donner un sens aux souvenirs qui reviennent impétueusement».
«Je suis venu à Yad Vashem pour rendre hommage aux millions de juif qui, privés de tout, en particulier de leur dignité humaine, ont été tués au cours de l’Holocauste», a poursuivi Jean Paul II, dont le visage était uniquement éclairé par la flamme de la tombe. «Plus d’un demi-siècle est passé depuis, mais les souvenirs demeurent».
Personne ne peut diminuer l’ampleur de cette tragédie
«Moi-même, je me souviens personnellement de tout ce qui est arrivé quand les nazis ont occupé la Pologne pendant la guerre», a témoigné le pape. «Je me souviens de mes amis et voisins juifs, dont certains sont morts, tandis que d’autres ont survécu». «Ici, comme à Auschwitz et dans beaucoup d’autres endroits en Europe, nous sommes submergés par l’écho des plaintes déchirantes de tant de personnes», a poursuivi Jean Paul II. «Des hommes, des femmes et des enfants crient vers nous depuis les abîmes de l’horreur qu’ils ont connue. Comment ne pas prêter attention à leur cri ? Personne ne peut oublier ou ignorer ce qui est arrivé. Personne ne peut en diminuer l’ampleur».
«Nous voulons nous souvenir», a encore insisté Jean-Paul II. «Nous le voulons toutefois pour un but précis, qui est de faire en sorte que jamais plus le mal ne triomphe, comme cela est arrivé pour des millions de victimes innocentes du nazisme».
Pour le pape, si l’homme «a pu faire preuve d’un tel mépris pour l’homme» au moment de la Shoah, c’est «parce qu’il était arrivé au point de mépriser Dieu». «Seule une idéologie sans Dieu pouvait programmer et procéder à l’extermination d’un peuple entier» a-t-il affirmé.
Le mal n’aura jamais le dernier mot
Evoquant ensuite ceux qui ont agi héroïquement au moment de la seconde guerre mondiale, pour sauver la vie de juifs au prix de la leur, le pape a souligné qu’il y a là comme «une preuve que même aux heures les plus sombres, toutes les lumières ne se sont pas éteintes». «C’est pour cela, a-t-il expliqué, que les psaumes et toute la Bible, bien que conscients de la capacité humaine d’accomplir le mal, proclament que ce ne sera jamais le mal qui aura le dernier mot».
«Les juifs et les chrétiens partagent un immense patrimoine spirituel qui provient de la révélation que Dieu a faite de Lui-même», a alors affirmé Jean Paul II. «Nos enseignements religieux et nos expériences spirituelles exigent de nous que nous triomphions du mal par le bien. Nous nous souvenons, mais sans aucun désir de vengeance, et non pas comme une stimulation à la haine. Pour nous, nous souvenir signifie prier pour la paix et la justice, et s’engager pour leurs causes. Seul un monde de paix, où la justice est garantie pour tous, pourra éviter que ne se répètent les erreurs et les crimes terribles du passé».
Les regrets de l’Eglise
Après cette allusion au document sur l’Holocauste publié le 16 mars 1998 par le Saint-Siège sous le titre: «Nous nous souvenons, une réflexion sur la Shoah», le pape est revenu sur les regrets exprimés dans ce texte d’une quinzaine de pages, pour les attitudes des chrétiens qui «n’ont pas toujours offert toute l’aide possible aux persécutés et en particulier aux juifs», pendant la seconde guerre mondiale, notamment à cause de «préjugés anti-judaïques présents dans les esprits et les cœurs de certains chrétiens».
«Comme évêque de Rome et successeur de l’apôtre Pierre, a en effet lancé le pape, j’assure le peuple juif que l’Eglise catholique, mue par la loi évangélique de la vérité et de l’amour, et non par des considérations politiques, est profondément attristée par la haine, les actes de persécutions, et les manifestations d’antisémitisme qui ont été dirigés contre les juifs par des chrétiens de tous temps et de tous lieux. L’Eglise refuse toute forme de racisme comme une négation de l’image du Créateur présente dans tout être humain».
Le pape a conclu alors son discours en se tournant vers l’avenir. «Dans ce lieu de mémoire solennelle, je prie avec ferveur pour que notre douleur face à la tragédie soufferte par le peuple juif au XXème siècle conduise à une nouvelle relation entre chrétiens et juifs», a-t-il affirmé. «Construisons un avenir nouveau dans lequel il n’y ait plus de sentiments anti-juifs parmi les chrétiens, ni de sentiments anti-chrétiens parmi les juifs, mais plutôt le respect réciproque demandé à ceux qui adorent l’unique Créateur et Seigneur, et considèrent Abraham comme leur père commun dans la foi».
«Le monde doit prêter attention à l’avertissement qui vient des victimes de l’Holocauste et du témoignage des survivants», a enfin lancé Jean Paul II. «Ici, à Yad Vashem, la mémoire est vivante et brûle dans nos âmes. C’est elle qui nous fait crier – comme dans le psaume 31 – : «j’entends les calomnies des gens, je suis envahi par la terreur ! Mais moi j’ai confiance en toi Seigneur, je dis: c’est toi mon Dieu !»
Ehoud Barak rend hommage aux «justes parmi les nations» qui ont aidé les juifs
En s’adressant au Souverain pontife, le Premier ministre israélien a évoqué ses propres grands-parents, tués pendant la seconde guerre mondiale parmi les six millions de juifs victimes de la Shoah, ainsi que les 1,5 million d’enfants auxquels un monument spécial est consacré à l’intérieur du mémorial de Yad Vashem.
Ehoud Barak a tenu en outre à rendre hommage solennellement, à cet occasion, à ceux «qui ont secrètement risqué leur vie pour sauver celles d’autres personnes» pendant la seconde guerre mondiale. «La plupart étaient des fils de votre foi», a-t-il affirmé à Jean Paul II. «Leurs noms sont écrits sur les murs qui nous entourent, et sont à jamais inscrits dans nos cœurs». Le pape lui-même, au moment où le Premier ministre prononçait ces mots, semblait difficilement retenir ses sanglots.
Remerciements pour la cérémonie de repentir au Vatican
Ehoud Barak a par ailleurs remercié le pape pour la cérémonie de repentir célébrée au Vatican le 12 mars dernier, qui comprenait une demande de pardon concernant les fautes commises par des chrétiens envers les juifs. «Nous apprécions très profondément cet acte noble», a-t-il affirmé à Jean Paul II. «Vous avez agi plus que tout autre pour permettre un changement historique dans l’attitude de l’Eglise envers le peuple juif». «Votre visite ici, aujourd’hui, est un sommet dans ce chemin historique de guérison».
«Sainteté, ma nation est une nation qui se souvient», a finalement conclu Ehoud Barak, en présentant la création de la nation d’Israël comme «une réponse définitive et permanente à Auschwitz». «Nous sommes maintenant résolus à trouver des chemins pour une réconciliation historique», a-t-il assuré. «Nous sommes au milieu d’un effort énorme pour assurer paix et compréhension avec nos voisins palestiniens, avec la Syrie et le Liban, et avec l’ensemble du monde arabe», a encore souligné le Premier ministre, en promettant à Jean Paul II «l’engagement absolu» des Israéliens pour «garder Jérusalem libre et ouverte comme jamais à tous ceux qui l’aiment».
Quelques instants plus tard, le pape signait devant tous le livre d’or de Yad Vashem, tandis que le chœur juif entonnait une dernière prière. Avant de quitter le mémorial, le pape a pris le temps de saluer un peu plus longuement les habitants juifs de sa génération ayant habité sa ville natale de Wadowice. (apic/imedia/jpost/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/visite-de-jean-paul-ii-en-terre-sainte/