APIC-Dossier :
Un Indien andin contre le président Fujimori au 2ème tour?
De Lima, Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Lima, 27 mars 2000 (APIC) A moins de 2 semaines des élections présidentielles au Pérou, les sondages considèrent qu’un second tour sera nécessaire. Chose impensable il y a un mois seulement, ou tout laissait supposer une nouvelle victoire du président sortant Alberto Fujimori, candidat à une troisième élection. Malgré une campagne de presse menée massivement et unilatéralement en faveur du «Chino», allusion fait aux origines japonaise de Fujimori. Ce deuxième tour devrait opposer un «Cholo», à savoir un Indien andin, Alejandro Toledo, 54 ans, économiste, à Fujimori, 62 ans, fils d’immigrés japonais. Une situation totalement inédite dans l’histoire du pays.
Dans un climat lourd d’incertitude, Lima vit au rythme de la campagne électorale, en cet été déclinant. Le centre de la ville est plus que jamais engorgé de bus multicolores et bruyants. Moins visibles qu’au temps où le terrorisme aveugle frappait quand il voulait, les policiers et les militaires sont néanmoins présents. Plus discrets. De calme, la situation pourrait cependant se fragiliser. Seuls, en réalité, les enfants et les pauvres se «réjouissent» de cette campagne. Les cadeaux pleuvent sur eux : pour les premiers, quelques jours de vacances scolaires supplémentaires, pour ceux qui ont la chance d’aller á l’école, pour les seconds, la gratuité de l’inscription dans les établissements scolaires étatiques et la distribution par camions entiers d’aliments… sans compter le verre de lait gratuit. Ou plutôt en échange d’un vote. Le pouvoir ne recule devant rien. Pas même avec l`argent de l’Etat servi à des fins de propagande électorale.
Il reste pratiquement deux candidats
Sur une dizaine de candidats, seuls deux peuvent désormais briguer le mandat présidentiel. Laminé, Alberto Andrade, maire de Lima, de «Somos Peru», à qui d’aucuns accordaient pourtant une chance, a été et continue d’être la victime d’attaques personnelles et diffamatoires des principaux canaux de TV, des radios et de la presse écrite inféodés au pouvoir. Le candidat Luis Castañeda, de «Solidaridad national», a subi le même sort. Ecrasé, sans jamais avoir pu disposer du moindre droit de réponse. Si la tactique du pouvoir semble avoir produit ses fruits pour éliminer de la course ces deux dernières personnalités, elle est en voie d’échouer aujourd’hui. Et cela profite au candidat Alejandro Toledo, de «Peru Possible». «Trop, c’est trop… les propagandistes déguisés en journalistes ont largement dépassé l’admissible», commente le sociologue Eduardo Peña. L’effet «boomerang» s’est largement fait sentir. En moins de 10 jours, Toledo grimpait dans les sondages (32% à Toledo contre 43% á Fujimori, de «Pérou 2000»)..
Le second tour pourrait donc être inédit. Et si l’hypothèse se vérifie au soir du 9 avril, elle sera révélatrice de la profonde mutation démographique, sociologique et surtout culturelle du Pérou, au cours de la décennie écoulée. Le pays s’est à la fois – conséquence de la politique ultra-libérale – profondément occidentalisé et a vu en même temps l’émergence sur la scène politique de deux groupes ethniques, les Indiens et métis, appelés péjorativement – ou affectueusement «Cholos», et les fils de la première génération des immigrés japonais et chinois, désignés indistinctement sous le vocable, lui aussi péjoratif, de «Chinos». Elle signifierait aussi pour la première fois dans l’histoire du pays la mise á l’écart des descendants espagnols, formant l’oligarchie, qui, bien qu’ils constituent moins de 10% de la population, ont jusqu’à maintenant monopolisé la représentation politique.
Les pauvres de la campagne et des villes
Retraçant l’histoire électorale du pays, le quotidien «Cambio» raconte que les Cholos, «les pauvres de la campagne et de la ville, n’avaient qu’un droit : celui de regarder les caudillos et les aristocrates blancs, les civils comme les militaires, qui se disputent (aient) le pouvoir . Ces deniers ne se souciaient des Indiens Quechua ou Aymara et des métis (80% de la population environ, contre 10% appartenant á la minorité asiatique) que pour s’en servir de «force de manoeuvre, de main-d’oeuvre, sous payée et sous-alimentée». Sans accès aux soins sanitaires et à l’éducation, pour la plupart. Une analyse que partage Lola Franco, candidate pour le Congrès sous la bannière de Castañeda. Originaire d’une province d’Ayacucho, grande comme la Suisse, elle constate les dégâts causés dans la Sierra (campagne montagneuse) par le centralisme voulu par le pouvoir. Par un homme pourtant ingénieur agronome de son état, avant son accession au Palais de la Place d’armes de Lima.
L’opposition parle de fraudes
Pour Mgr Oscar Cantuarias Pastor, évêque de Piura, «ce processus électoral est le plus sale que j’ai jamais vu». D’ores et déjà, l’opposition parle de fraudes. «Fujimori gagnera de gré ou de force», titre pour sa part la correspondante du «Financial Times», de Londres. Il ne se passe du reste pas un jour sans qu’un nouveau témoin ne vienne donner du crédit à la fraude constatée par «El Comercio», le plus important quotidien du Pérou. Une fraude de l’ordre d’un million de signatures récoltés en faveur de Fujimori pour lancer son nouveau Parti «Peru 2000». Les récentes démissions de Daniel Chuan et Oscar Medelius, membres de ce parti accusés d’être parmi les principaux instigateurs de la fraude, sont considérées comme un «implicite mea culpa» du gouvernement.
Des observateurs de l’OEA
Dans un troisième rapport, émis vendredi 24mars, la Commission d’observateurs de l’Organisation des Etats Américains (OEA) reconnaît qu’à «ce niveau, les dégâts causés á l’intégrité du processus électoral par les fraudes et les violations des droits de la presse sont irrémédiables». Quant à l’organisation «Reporters sans frontières», elle s’en prend en des termes particulièrement sévères contre le gouvernement Fujimori et le contrôle que ce dernier exerce sur la presse. Sur l’ensemble des institutions du pays. «A la manière d’un dictateur», titre pour sa part «Liberacion», qui reproduit le texte intégral de «Reporters sans frontières». Les membres du Centre Carter demandent de leur côté au gouvernement de protéger les témoins des fraudes.
Le Parlement européen a également fait part de sa préoccupation, en sollicitant une «égalité de traitement pour l’ensemble des candidats». Idem du côté de l’Espagne, où l’Association des journalistes de ce pays se montre «particulièrement préoccupée par l’information qui entoure cette campagne, totalement à l’avantage de président actuel». Ce dernier annonce du reste haut et fort qu’il entend se maintenir au pouvoir. Dans une interview accordée au «Washigton Post», il déclare : «Je n’accepterai jamais que quelqu’un vienne détruire ce que j’ai construit».
Alberto Fujimori est certes partiellement venu à bout du terrorisme – le MRTA est pratiquement moribond, mais on compte encore de nombreuses attaques du «Sentier Lumineux», dont la dernière, il y a moins de 10 jours, a tué au moins deux soldats en en a blessé plusieurs autres – a certes jugulé une inflation désastreuse, mais, son «militantisme en faveur d’une politique néo-libérale a laissé des millions de Péruviens sur le carreau. Au point que le pays compte sans doute plus de 70% de pauvres aujourd’hui. Une véritable bombe à retardement, si l’on songe que la délinquance n’a jamais été aussi violente et aussi redoutable qu’aujourd’hui.
L’arrogance gouvernementale
Plus grave. Selon les observateurs, les effets désastreux de cette campagne, la haine quotidienne semée par les propagandistes attachées au pouvoir, à commencer par des médias à la solde du gouvernement en place. L’arrogance ainsi affichée pourrait bien laisser de graves séquelles dans la société. Un policier soupçonné de sympathie avec l’opposition en a déjà fait les frais. Tombé, une balle dans la tête. Gerardo Le Chevalier, directeur pour l’Amérique latine et les Caraïbes, de l’Institut national Déémocratie, membre de la Commission de l’OEA, est inquiet : «Si aucun contrôle n’est exercé, il est à craindre que tout cela ne dégénère».
Au pouvoir depuis 10 ans, le président Alberto Fujimori a bafoué la Constitution près d’une dizaine de fois, procédé par le biais d’un auto-coup d’Etat à la dissolution du Congrès et de la Cour suprême en 1992. Il a totalement ignoré les attaques de la presse internationale et des défenseurs des droits de l’homme. Tout a été bon pour exercer son pouvoir sans partage, sinon avec la tête pensante du régime, Vladimiro Mentesinos, l’homme de l’ombre, qui règne sur l’ensemble des services de l’Etat, secrets ou non, avouables ou non. Avec lui, Fujimori passe pour avoir favorisé l’enrichissement de son puissant clan.
Le bilan de ces dix dernières années ne plaide guère en faveur de la «démocratie». Celui de ces derniers mois est encore pire: «Congrès sous la coupe d’une majorité sans faille des représentants de la politique officielle ’fujimorienne’; pouvoir judiciare constitué dans sa grande majorité de magistrats «provisoires» nommés par le seul président, manipulables à souhait», écrit à ce propos «Dial», le Bulletin de l’information sur l’Amérique latine, à Paris . Ce dernier dénonce également la Commission exécutive transitoire devenue éternelle; le procureur de la nation avec des attributions particulièrement réduites et l’absence d’un Tribunal constitutionnel. Enfin, particulièrement grave en ce moment crucial pour le Pérou, un système électoral sous contrôle.
Des médias sous la coupe du pouvoir
Au cours de 1999, note encore «Dial» et les rares journaux qui osent encore se «commettre» avec l’opposition, tous les indicateurs qui, les années antérieures, révélaient déjà de graves problèmes en matière de liberté de presse, sont allés dans le sens d’une sérieuse aggravation. A moins de deux semaines du scrutin du 9 avril, les attaques personnelles les plus inqualifiables pleuvent sur les trois principaux candidats : Toledo, Andrade et Castañeda. Les 7 canaux de télévision, y compris la chaîne dite nationale, sont tombés dans les mains du pouvoir. La plupart des radios ont subi le même sort. Et sur la vingtaine de journaux – certains, vendus presque gratuitement – ont été créés de toutes pièces pour ces élections. Seuls quatre ont résisté aux pressions et aux chantages : «El Comercio», «La República», «Ojo» et «Liberación», fondé par Cesar Hildebrandt, le «journaliste ennemi» numéro un du pourvoir, interdit d’antenne sur l’ensemble des chaînes de TV et des radios.
Pour «Dial», du fait même qu’il s’agit d’un régime qui porte atteinte continuellement á la démocratie et aux droits de l’homme, Fujimori ne peut pas se payer le luxe d’autoriser un contrôle de l’extérieur, même s’il a bien a été placé dans l’obligation de le faire en ce qui concerne la Commission de l’OEA. C’est pour cette raison que, en 1999, Fujimori a ordonné que le Pérou se retire du Système interaméricain, afin d’éviter de rendre des comptes sur une série d’irrégularités en matière de justice. Pourvoir sans partage ? Les foudres du président ont lourdement touché trois magistrats du Tribunal constitutionnel qui n’ont pas voté en faveur d’une «interprétation authentique» de la Constitution, qui autorisait le président á se présenter une troisième fois aux élections présidentielles.
Manipulations et chantage
Dans un rapport émis récemment à Washington, le «Comité pour la protection des journalistes» (CPJ) émet de sérieuses critiques. Il condamne le Service de renseignement du puissant Montesinos, coupable, selon ce Comité, d’être à l’origine des manipulations, des chantages et des graves atteintes aux droits de la presse : élimination presque totale dans les médias de masse – TV non câblée – et radios de tout ce qui peut ressembler á un débat contradictoire sur des thèmes politiques ; utilisation permanente de ces mêmes médias pour faire de la propagande en faveur du régime et contre tout ce qui pourrait signifier opposition ou désaccord ; utilisation de la publicité d’Etat et des dettes envers l’Etat pour favoriser les médias soumis et placer tout le reste sous surveillance; manipulation du pouvoir judiciaire en faveur de la presse soumise et contre la presse critique – «El Comercio» est sous la menace d’une douzaine de poursuites judiciaires – harcèlement et agressions contre la presse locale.
«Tu marches avec le pouvoir, sinon…»
Ces derniers temps, affirme Roberto Mejia Alarcon, président de l’Association des journalistes péruviens – qui groupe 8’000 journalistes, sur 20’000 que compte le pays – nous avons eu à déplorer une trentaine d’agressions physiques, du chantage, des menaces téléphoniques et des diffamations… La pression sur le journaliste est totale et permanente: «Tu marches avec le pouvoir, sans oser critiquer l’action du gouvernement et de son président ou tu peux te chercher un nouvel emploi»… Et dans un pays ou plus de 53% des Péruviens cherchent un emploi…, ainsi que le soutient «La República», on peut aisément imaginer le choix du journaliste face à cette grave atteinte à la liberté de la presse, face à ce qu’il faut bien considérer comme une insulte à l’intelligence humaine, à la dignité du journaliste…», s’insurge Roberto Mejia.
La colère de Fujimori, du «Chinotchet», ainsi désigné par l’opposition, est implacable contre quiconque exerce avec rigueur son métier de journaliste. Outre Cesar Hildebrandt, journaliste d’enquête de TV, les exemples abondent : Baruch Ivter, Péruvien. né en Israël, propriétaire du Canal 2, a perdu la nationalité péruvienne et «sa» TV après avoir autorisé la diffusion d’informations sur des écoutes téléphoniques pratiquées par les services de renseignement national; Gerardo Delgado Parker, chef d’entreprise, a lui aussi été dépouillé de son canal de TV pour n’avoir pas accepté l’obéissance inconditionnelle que le gouvernement exige aujourd’hui des médias. A Huaras, au nord de Lima, le directeur du journal «La Jornada» et deux de ses collaborateurs ont été priés de prendre la porte pou les mêmes raisons. A Juanjui, en Amazonie, ce sont des policiers qui ont signifié à un journaliste qu’il n’avait désormais plus d’emploi, après une critique du système Fujimori. «Les cas sont à multiplier par 100 ou par 1’000…. Il faut savoir que l’Etat est le principal pourvoyeur en publicité, rappelle Roberto Mejia. Selon lui, Victor Joy Way, alors président du Conseil des ministres et ex-ministre de l’Economie et des Finances, était en possession d’un plan et d’une liste des médias trop critiques á l’égard du gouvernement, sur lesquels s’abattaient une série de répressions : examen fiscal, amendes, hausses d’impôts, enquête de toute nature, sans parler du boycott des pages publicitaires.
Vote ethnique ?
Dans le cas d’un second tour, l’Indien Alejandro Toledo, économiste formé aux Etats-Unis, issu d’un milieu très pauvre, disputera en quelque sorte le monopole du vote «ethnique» à Alberto Fujimori. La lutte s’annonce serrée. Et la perplexité est grande face à l’argent engagé, aux moyens de communications pratiquement inexistants sinon pour soutenir l’officialité, dans une campagne que Cesar Hildebrandt, de «Liberacion», a d’ores et déjà appelée, «La Caca Nostra», en référence au nouveau «nom de la mafia». (apic/pr)
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