Forum de Caritas Suisse à Neuchâtel: «Egalité des chances... une illusion?»

Précarité de l’emploi, chômage:

pour une nouvelle morale dans la politique sociale

Neuchâtel, 11 février 2000 (APIC) L’égalité des chances dans le domaine social et la question d’une nouvelle définition des valeurs morales dans ce domaine étaient au centre des débats du Forum annuel organisé vendredi à Neuchâtel par Caritas Suisse et l’Institut de sociologie de l’Université de Neuchâtel.

Dans la foulée des Forums précédents, celui placé cette année sous l’interrogation «La politique sociale à un tournant critique?», a tenté de faire le lien entre la réflexion théorique et la pratique. Quelque 100 personnes, professionnels du social, sociologue ou autres spécialistes ont l’espace de quatre conférences, posé une réflexion sur la question de l’emploi, de la solidarité. Une réflexion critique, aussi, sur les développements actuels dans le secteur du social, en discutant les conséquences de nouveaux principes d’une nouvelle morale dans la politique sociale.

Premiers thèmes au chapitre de cette journée: les «mutations socio-économiques» aujourd’hui, leurs problèmes… à défaut de solutions autres que théoriques. Professeur à l’Université Pierre Mendès France, à Grenoble, Chantal Euzéby est d’emblée partie d’un constat: le modèle de la famille traditionnelle s’estompe au profit de la famille à deux revenus, mais aussi au profit de la famille monoparentale. Ce qui impliquera, à l’avenir, si ce type d’instabilité prévaut, imaginer des systèmes de protections différents, davantage tournés vers l’individualité.

Pour la conférencière, le déferlement de la vague libérale des années 80, l’explosion des technologies de l’information et de la communication et la mondialisation des marchés ont fait du travail une variable d’ajustement. La guerre des prix, dit-elle, et la course à la productivité se soldent par des licenciements et des emplois précaires toujours plus nombreux et par une croissance économique plus économe en emplois. Dans le même temps, on assiste à une montée des déficits publics qui limite, selon elle, la marge de manœuvre des responsables politiques. «Ce dysfonctionnement persistant du marché affecte les institutions, particulièrement le système de protection social jusqu’ici bâti en référence étroite à l’emploi stable et à plein temps». Il ne fait pas de doute que la crise du travail a fait émerger de nouveaux risques sociaux.

Disparités salariales

Ces 25 dernières années, a insisté l’oratrice, l’emploi n’a plus progressé comme c’était le cas auparavant. Aujourd’hui, l’emploi est plus précaire, ce qui oblige le travailleur à plus de flexibilité, condamné qu’il est à alterner flexibilité de l’emploi et chômage. Parallèlement, constate-t-elle, on assiste à une augmentation des disparités salariales, ainsi qu’à la monté des inégalités: «La mondialisation se nourrit des inégalités». Ces mutations du travail sont génératrices de nouveaux besoins. Elles se manifestent par l’éclatement salarial, la rareté de l’emploi et la persistance du chômage, mais aussi par le recul de l’emploi à plein temps et la montée des inégalités sociales.

Et l’oratrice d’expliquer, à ses yeux, que l’ère industrielle, basée sur le travail à plein temps, à horaires et congés fixes, avec qualification et mobilité professionnelle limitées, est derrière nous. «Elle fait place à l’ère du tertiaire, du savoir, de la communication, de l’économie virtuelle et de l’emploi rare et instable. En d’autres termes, le salariat éclate. Une fraction croissante des travailleurs subit l’alternance chômage et emploi précaire, ou survit grâce à l’aide sociale… Autre danger: la dégradation du marché de l’emploi favorise elle-même l’ouverture vers le bas de éventail des salaires. Quant aux travailleurs indépendants et aux entrepreneurs individuels, leur statut professionnel est devenu plus fragile. Et de préciser, à l’appui, qu’en France, la moitié des entreprises créées sont condamnées à disparaître dans les cinq ans.

Les sources du ralentissement

Selon Chantal Euzéby, le manque relatif d’emplois s’explique surtout par l’affaiblissement de la dynamique des besoins et par la course à la productivité. «Le vieillissement de la population combiné à l’enrichissement global constitue une source latente de ralentissement du taux de croissance de l’économie».

Peu rassurant, mais inéluctable, aux dires de la conférencière, sous le double effet de la mondialisation et de l’européanisation, la segmentation du marché du travail déjà à l’oeuvre ne peut que s’accentuer. Et de schématiser son propos en trois points: «Le cercle des emplois à plein temps», stables, qualifiés, bien rémunérés et bien protégés va continuer à se restreindre; «Le cercle des emplois précaires», peu qualifiés et faiblement rémunérés et protégés (intérims….) se développe et devrait se développer davantage encore; «Le cercle du chômage» enfin, appelé à dépendre de l’évolution de la population active et des taux d’activité, mais aussi de la stratégie en matière d’emplois et de la conjoncture nationale et internationale. Corollaire, et tout aussi peu rassurant: la protection sociale ne pourra corriger complètement les inégalités croissantes du marché du travail.

Isolement social

Difficulté de l’emploi et de l’existence conduisent inéluctablement à l’isolement social et à l’instabilité familiale, phénomènes de société en partie lié au chômage et àà la précarité des emplois, car ceux-ci déclenchent ou aggravent souvent les tensions familiales. Des solutions existent, à condition, relève la conférencière, de se tourner vers un redéploiement de la solidarité. A ses yeux, trois grandes orientations paraissent devoir être adoptées pour aller vers une meilleure harmonie entre efficacité économique et justice sociale: des droits fondamentaux universels – et individualisés – financés par des contributions assises sur le travail et le capital. Pour Chantal Euzéby, l’individualisation de ces droits sociaux permettraient trois types d’avantages: une sécurité minimale indépendante du statut familial et de l’activité professionnelle; elle opérerait ensuite un redéploiement vers l’impôt favorable à l’emploi; elle introduirait enfin un nouveau mode de reconnaissance social à côté de l’emploi et du statut marital.

La seconde de ses orientations pourrait aller vers une protection sociale plus favorable à l’intégration professionnelle, avec une réforme de la couvertue du chômage. L’idée, explique-t-elle, serait de transformer l’indemnisation du chômage en une sorte d’assurance employabilité; de favoriser ce qu’elle appelle «les incitations financières au partage du chômage», en explorant la piste de la réduction de la durée du travail. Un domaine où la politique suisse semble aller à contre-courant, avec la révision de l’AVS proposée par le Conseil fédéral.

La dernière orientation, relève l’oratrice, devait aller dans le sens d’une sauvegarde et d’une harmonisation de la protection sociale dans le cadre européen. Vaste programme, pour parvenir à un revenu minimum. «L’Europe, relève-t-elle, doit impérativement faire avancer le dossier – en suspens d’ailleurs – des clauses minimales sociales. Et de conclure: Faut-il se résigner à accepter qu’il y ait 250 millions d’enfants dans le monde condamnés au travail forcé, alors que 800 millions de chômeurs cherchent un emploi…?

Les coûts de la protection sociale

Seconde oratrice de la journée, Caroline Regamey, sociologue, chargée de recherche au Centre social protestant, à Lausanne, s’est attachée à explorer les inégalités de traitement et les tendances actuelles dans les logiques de solidarité. Les coûts de la protection sociale se sont accrus de manière plutôt vertigineuse, constate-t-elle. «Entre 1990 et 1996, les dépenses des assurances sociales ont augmenté d’environ 60%». A titre d’exemple, les dépenses de l’assurance chômage ont été multipliées par plus de 15 entre 1990 et 1997. Celles de l’assurance invalide ont presque doublé. Elle explique ce dernier phénomène par une aggravation des traumatismes d’ordre psychique lié aux séquelles que laisse l’insécurité de l’emploi, le chômage.

Les régimes des assurances sociales sont donc fortement sollicités par les personnes assurées. Plus inquiétant encore, relève Caroline Regamey, le nombre de personnes devant recourir à l’assistances ou l’aide sociale, considérée comme le dernier filet de protection sociale. Dans ce panorama contextuel, l’oratrice constate deux tendances difficilement conciliables voire contradictoires: le besoin croissant de prestations demandées au système de protection sociale, alors que dans le même temps, on demande aux professionnels de la branche des efforts de restrictions et d’économie budgétaire. Les stratégies des politiques visant en fait à ne pas augmenter les coûts qui s’exercent sur les régimes de protection sociale.

L’oratrice s’étonne enfin des disparités entre canton, et même entre communes, des prestations sociales Elle prône une harmonisation, ne serait-ce qu’au niveau des minimum vitaux, comme est harmonisée l’AVS en Suisse.

Les «années noires»

Troisième orateur, Sandro Cattacin, directeur du Forum suisse pour l’étude des migrations, à Neuchâtel, a abordé le problème de l’inégalité dans les politiques d’intégration cantonales, en brossant une analyse comparative du «fédéralisme intégrateurs». Après avoir évoqué la politique d’intégration en Suisse dans les années 70, des peurs suscitées par l’étranger, dans lequel le Suisse voyait un «danger culturel», puis parlé de la montée des mouvements xénophobes, l’orateur est remonté aux années 80. Des années que le conférencier n’a pas hésité à qualifier de «noires», avec les initiatives sur les étrangers rejetées les unes après les autres par le peuple.

Dernier conférencier de cette journée thématique de Caritas, Roland Sigg, directeur de recherche de l’Association internationale de la sécurité sociale, de Genève, a esquissé les changements d’orientation en Suisse en matière de sécurité sociale. Il a expliqué comment le pays est passé d’un système d’assistance à un système sélectif, incitatif à une reprise d’activités. (apic/pr)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/forum-de-caritas-suisse-a-neuchatel-egalite-des-chances-une-illusion/