Suisse: Mgr Ruiz reçu par le Conseiller fédéral Deiss et les oeuvres suisses d’entraide
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Berne, 16 février 2000 (APIC) Figure de proue de l’épiscopat latino-américain, mais évêque contesté par sa hiérarchie dans son pays, notamment, Mgr Samuel Ruiz, démissionnaire du diocèse de San Cristobal de las Casas, tente aujourd’hui de relancer le processus de paix pour le Chiapas. Hôte du Conseiller fédéral Joseph Deiss, chef du DFAE, l’évêque des «Indios» était mercredi à Berne pour plaider la cause des indigènes et pour dénoncer les injustices qui frappent les siens.
L’occasion d’un bilan, après 40 ans passé à la tête de son diocèse, encore secoué par le déplacement de Mgr Vera Lopez. Un déplacement dicté par le Vatican alors qu’il était appelé à succéder à Mgr Ruiz depuis 1995. Les œuvres d’entraide et les Eglises suisses soutiennent depuis de nombreuses années la recherche de solutions pacifiques au conflit du Chiapas. Elles ont notammant appuyé des programmes de promotions de droits de l’homme et d’aide d’urgence. De nombreuses ONG, nationales et internationales ont envoyé des observateurs dans cette région en voie de se «colombianiser». Depuis 1994, des missions suisses d’observateurs ont en effet été mises sur pied. Le travail de Mgr Ruiz, souvent saboté par le gouvernement central mexicain, incapable de respecter et d’appliquer les Accords de San Andrès, est pourtant largement reconnu à l’étranger, y compris en Suisse, par le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE). Interview.
APIC: Après le déplacement de Mgr Lopez, on est dans l’attente du nom de celui qui aura la tâche de vous succéder à San Cristobal…
Mgr Ruiz: Pour l’instant, je suis encore et toujours évêque de San Cristobal de las Casas. Cela jusqu’au moment où le pape acceptera ma démission et nommera mon successeur (réd: ces jours, murmure-t-on de sources sûres du côté de Mexico). C’est dire que je ne suis pas encore retiré.
APIC: Après 40 ans passés à San Cristobal, quel regard portez-vous sur votre diocèse, quel bilan l’évêque peut-il faire…
Mgr Ruiz: Je garde à l’esprit le troisième synode diocésain avec une participation sans précédent des communautés de base, caractérisées par une présence majoritaire d’indigènes, de «campesinos» imprégnés de la culture maya, plus de 78%. Ce qui est impensable dans les autres diocèses mexicains. Par une présence de gens généralement marginalisés ailleurs aussi bien par la société que par l’Eglise, malheureusement. Pour une raison: l’évangélisation du continent s’est faite parce qu’on y a imposé une culture occidentale comme unique mécanisme pour exprimer la foi, sans avoir jugé utile de dialoguer préalablement avec les religions précolombiennes. La problématique de cette marginalisation, fort heureusement, s’est faite sentir après le Concile, comme a émergé la présence de l’»Indio», après cinq siècles d’agression. Cristophe Colomb n’a pas chargé Dieu sur son bateau. Dieu était déjà présent en Amérique.
APIC: On ne peut pourtant pas vraiment dire que la situation de l’»Indio» est aujourd’hui enviable, y compris et surtout dans le Chiapas…
Mgr Ruiz: Dans le Chiapas comme ailleurs en Amérique latine, il faut travailler pour qu’émerge véritablement l’Indien comme un sujet de l’histoire à part entière. Un sujet qui parle, sans devoir cacher sa voix. Un sujet qui s’exprime, même s’il n’est pas encore écouté. Il n’en demeure pas moins que sa prise de conscience est aujourd’hui irréversible. C’est ce qui s’est produit en 1994 (réd: avec le soulèvement zapatiste), avec un groupe à la recherche de sa propre dignité face à la répression et au mépris.
APIC: Une Eglise autochtone passe aussi par la formation de laïcs. Une exigence qui est apparue très tôt dans votre labeur pastoral…
Mgr Ruiz: Dans le seul diocèse de San Cristobal, nous pouvons aujourd’hui compter sur la présence de 18’000 catéchistes indigènes et 500 diacres ordonnés, dont un seul n’est pas marié…
APIC: Avec votre expérience…que changeriez-vous dans votre diocèse, dans votre approche pastorale?
Mgr Ruiz: Rien. Les changements, nous les avons fait il y a des années déjà, avec une participation massive des laïcs et des indigènes à la vie de l’Eglise. Aujourd’hui, des indigènes s’affirment, comme s’affirment les femmes de cette région. On peut maintenant parler d’une Eglise participative, où les bases indigènes ont pris ce qui leur était donné: participer réellement au processus de décision à l’intérieur de l’Eglise. Le diocèse a aujourd’hui sa personnalité propre. Ma démission – et l’acceptation de celle-ci par le pape – ne changera rien, dans la mesure où le processus de participation des communautés de base est irréversible.
APIC: Avec le déplacement de Mgr Lopez, un net malaise s’est dégagé, pour ne pas dire plus. On a critiqué le centralisme romain et d’une décision plus proche de la «real politik» que du travail sur le terrain….
Mgr Ruiz: On mélange là plusieurs choses. Certaines sont vraies. D’autres peuvent être qualifiées d’affirmations fondées. Mais je pense qu’il y a beaucoup de méconnaissance dans tout cela. Reste qu’on ne peut pas non plus nier de possibles pressions. L’Eglise est composée d’hommes… Que je sache, on n’a pas déplacé Mgr Lopez sous prétexte qu’il n’a pas accompli sa tâche. Au contraire, Rome reconnaît clairement son travail pastoral à San Cristobal, et affirme en même temps qu’aucun pas en arrière ne sera fait dans le processus engagé dans mon diocèse. Aucune action en relation avec le travail pastorale indigène ne sera reniée, et Rome assure que le successeurs devra en tenir compte.
APIC: Les années à venir, comment les envisagez-vous?
Mgr Ruiz: Le travail pour la paix n’a pas de limite d’âge. Ce sera ma destinée après l’acceptation de ma démission. C’est là mon devoir. Ce devrait être aussi celui de tous les chrétiens. Je poursuivrai en outre ma tâche en faveur de la reconnaissance de l’identité des Indiens. Du Chiapas comme de l’Amérique latine. Je dois mériter la confiance faite par eux, le jour où ils m’ont remis un drapeau, symbole de la reconnaissance de mon labeur pastoral. (apic/pr)
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