Paris: Parution du dernier livre du P. Calvez, «Les silences de la doctrine sociale catholique»

Un bilan critique de l’apport de l’Eglise sur les questions nouvelles

Jean-Claude Noyé, APIC

Paris, 22 février 2000 (APIC) A l’heure de la mondialisation et de la « nouvelle économie », la doctrine sociale de l’Eglise catholique est en retard d’une guerre. Dans son dernier ouvrage, « Les silences de la doctrine sociale catholique », le Père jésuite Jean-Yves Calvez dresse un bilan critique de l’apport de Jean Paul II dans ce domaine. La doctrine sociale chrétienne doit impérativement prendre en compte les questions nouvelles, car la réalité du monde économique et financier a bien changé depuis « Laborem exercens », une encyclique qui a déjà 20 ans.

Rédacteur en chef de la revue « Etudes » de 1989 à 1995, actuellement directeur du Département d’éthique publique au Centre Sèvres, le Père Jean-Yves Calvez est un fin connaisseur de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Il indique quatre questions sur lesquelles l’Eglise doit rompre le silence et combler les lacunes de sa réflexion.

Tout d’abord le problème de l’emploi: la société des services et le développement de nouvelles formes de travail et des emplois de proximité ont depuis longtemps supplanté l’emploi industriel. Ensuite la « financiarisation » de l’économie: dépourvue d’une réflexion éthique, elle engendre spéculation et mise en péril des entreprises et des emplois. Le capital des entreprises ne doit pas être diabolisé, mais partagé, notamment par l’actionnariat des salariés; les droits de l’homme et la démocratie sont également des champs où l’Eglise doit davantage s’exprimer.

APIC: Parmi les questions dont l’Eglise doit, selon vous, davantage parler, vous mentionnez le problème de l’emploi.

J.-Y. Calvez: En effet, la dernière déclaration vraiment importante de Rome sur ce sujet date de 1981, avec l’encyclique « Laborem exercens ». Celle-ci ne prenait pas en compte le chômage de longue durée, qui n’était pas encore une réalité si forte. Il y a donc là une lacune à combler.

Dans l’avenir du travail, il y a à l’évidence un amenuisement considérable du travail manufacturier qui résulte de l’automatisation. Est-ce désespérant ? Je ne le crois pas, car si les grands besoins classiques – se nourrir, se vêtir, etc. – sont aujourd’hui satisfaits à moindre coûts, des besoins cachés peuvent se manifester. Ils font appel à un travail effectué dans la relation de personne à personne. Partant, les emplois correspondants, appelés communément emplois de proximité ou emplois de service, ne seront pas « mangés » trop vite par l’informatique.

APIC: Ces besoins peuvent-ils générer beaucoup de travail ?

J.-Y. Calvez: J’en suis convaincu. Ils existent mais se manifestent encore mal. Considérez que l’industrie représentait en France 40 % des emplois en 1960 contre seulement 17 % aujourd’hui. Les emplois dits de service représentent désormais 70 % de l’emploi. Ce mouvement va s’amplifier. Ce qui est en jeu, c’est un changement de mentalité qui aboutira, à terme, à réévaluer l’utilisation de nos revenus.

Prenez le cas d’une personne âgée qui aurait besoin d’un ou de plusieurs employés pour l’assister à domicile – faire les courses, donner des soins, tenir compagnie… – et qui, faute de savoir à qui s’adresser ou même d’envisager cette aide, achète une voiture neuve qu’elle n’utilise presque jamais. Cet exemple est caricatural mais révélateur. Nous avons de moins en moins besoin de biens matériels, même si la publicité, et par derrière le secteur industriel et ses lobbies, veut nous faire croire le contraire.

APIC: Mais ces emplois de proximité ne créent pas de richesses !

J.-Y. Calvez: C’est un faux problème. Que l’on achète et fournisse des biens matériels ou des services, c’est, économiquement parlant, équivalent. Il faut faire émerger ces nouveaux besoins, favoriser dans un même temps l’offre et la demande. Ce n’est pas simple car le secteur industriel est encore un rude concurrent.

APIC: Que pensez-vous du partage de l’emploi via la réduction du temps de travail ?

J.-Y. Calvez: Personne ne sait de quelle quantité de travail on aura besoin demain ! Je n’exclus pas du tout un fort redéploiement de l’emploi. Ceci étant, il est impératif de restreindre autant que possible le nombre de gens qui en sont bannis. C’est pourquoi le partage du travail s’impose, dans l’immédiat du moins. Mais il ne faut pas l’opposer au développement potentiel de nouveaux emplois.

APIC: Vous suggérez également que l’Eglise ait une parole forte sur la question de la « financiarisation » de l’économie…

J.-Y. Calvez: Jusqu’à présent elle ne l’a pas fait. Or il y a là une donne majeure qui appelle une réflexion et des prises de position courageuses, susceptibles d’encourager les décideurs à ne pas être seulement des défenseurs des positions acquises. Au positif, cette « financiarisation » irréversible est source d’une plus grande souplesse dans les échanges commerciaux. Ce qui n’est pas acceptable, c’est que quantité de gens spéculent sur les flux financiers sans aucun souci éthique et mettent en péril par la seule spéculation la vie des entreprises. C’est cela qu’il faut limiter.

APIC: Comment ? En taxant ces flux, par exemple sur le modèle de la « Taxe Tobin » ?

J.-Y. Calvez: C’est une piste mais elle n’est pas simple à mettre en œuvre. Cela ne peut se concevoir qu’au niveau mondial, sinon les places boursières des pays qui adopteraient ces taxes seraient affaiblies. Reste à savoir quel usage on fait du produit de cette taxation ? Je verrais bien parallèlement l’instauration de garanties établies par des instances régulatrices internationales, via des codes informatiques alloués aux spéculateurs, afin qu’ils ne puissent pas prendre indûment des risques; qu’on s’assure qu’ils ne se livrent pas aux opérations financières sans un sou vaillant en poche et que, le cas échéant, ils paient les pots cassés. Je crois à la moralisation de la finance. Il y a bien en France la Commission des opérations en bourse (COB). Il faudrait aussi restreindre les paradis fiscaux.

APIC: Vous évoquez la nécessité de rechercher >. Qu’est-ce-à-dire ?

J.-Y. Calvez: Le capital des entreprises est contrôlé par bien trop peu de monde. Les salariés en sont exclus et, par conséquent, sont moins stimulés par leur travail, ce qui donne à nos sociétés une certaine apathie. L’objectif à atteindre, pour pallier à la précarité du travail face à la toute-puissance du capital, c’est la diffusion de la propriété de ce capital. L’actionnariat des salariés est une réponse satisfaisante à condition que les salariés aient comme visée la participation aux grandes décisions concernant la vie de leur entreprise – cela suppose qu’ils soient représentés aux conseils d’administrations – et pas seulement de réaliser de fructueux dividendes. Là encore, il y a tout un travail à faire de sensibilisation à la prise de responsabilité.

L’enjeu est de dire non à une tradition ouvrière qui refuse de s’occuper du capital. Qu’on le veuille ou non, le capital est nécessaire et source de dynamisme économique. Il faut non pas le diaboliser mais le partager. Ceci étant, les « stock-options » ne sont pas la seule réponse. Je suis partisan de favoriser davantage la création d’entreprises par des jeunes qui n’en ont pas les moyens faute d’héritage. Au demeurant, les gros héritages devraient être taxés plus lourdement. Plus généralement, il faut chercher les moyens de remettre les pendules à l’heure pour que tout le monde ait sa chance de créer de la richesse. Nous devons fortement encourager les placements éthiques. (apic/jcn/pr/be)

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