Actualité: Mgr Pierre Mamie, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg durant 25 ans fête ses 80 ans le 4 mars prochain. Rencontre avec un retraité très actif.

APIC- Interview

Mgr Pierre Mamie a 80 ans

« J’ai enfin le temps de prier et de lire »

Maurice Page / APIC

Fribourg, 23 février 2000 (APIC) Evêque de Lausanne, Genève et Fribourg durant 25 ans, Mgr Pierre Mamie fête ses 80 ans le 4 mars. Installé dans un appartement de l’immeuble du Foyer Jean Paul II pour prêtres âgés, à Villars-sur-Glâne, il vit depuis un peu plus de quatre ans une retraite active. « J’ai enfin le temps de prier et de lire » se réjouit-il. Observateur attentif de la vie du monde et de l’Eglise, Mgr Mamie jette un regard critique mais serein sur les évolutions de la société contemporaine. Son grand projet est aujourd’hui de faire connaître l’œuvre et la pensée de son maître, le cardinal Charles Journet.

Au téléphone Mgr Mamie avait prévenu « l’idée de donner une interview pour mes 80 ans ne m’enchante pas. Je ne sais pas trop que dire. » Assis dans son fauteuil, au milieux des livres, journaux et revues, le téléphone à portée de main, la pipe à la bouche, il se confie en fait volontiers. L’homme est toujours le même, sensible, intelligent, aimant le contact, se plaisant à raconter ses rencontres et ses expériences. La conversation verra défiler de nombreuses personnalités religieuses bien sûr, mais aussi politiques, artistiques ou médiatiques. L’évêque a gardé ses contacts, mais a pris une certaine distance depuis son retrait en 1995.

Mgr Pierre Mamie : Le pape a accepté ma démission le lendemain de la béatification de Marguerite Bays, le 30 octobre 1995 soit quelques mois après mes 75 ans. Ma succession avait déjà été préparée entre-temps. Selon une formule qui m’est très familière, « quand le patron quitte son usine, il n’y retourne pas ». Un diocèse n’est pas une usine, mais j’ai toujours observé ce principe: je n’interviens que si on me le demande. Je ne suis pas inactif, mais dans ce sens j’ai un style de vie plutôt « cartusien ».

Quelques membres de la Conférence des évêques m’avaient sollicité pour poursuivre mon engagement au niveau des questions œcuméniques tant sur le plan suisse qu’européen. J’ai dit non, car j’ai tellement appris au contact des représentants d’autres communautés et religions que je crois qu’il faut aussi offrir cette grâce à un évêque plus jeune.

Mes relations avec les autres évêques sont fraternelles, je n’interviens pas dans leurs affaires. Je suis par exemple avec beaucoup d’attention les travaux d’AD 2000, mais je ne vais pas aux réunions. On ne m’y invite pas et je n’en suis pas blessé. Je n’ai plus à dire ce qu’il faut faire.

Je continue à faire un travail apostolique pour le diocèse parce que je crois à l’efficacité de la prière. Cela, je le fais quotidiennement. Je garde la même distance face aux questions politiques. Les responsables politiques ont aussi une grande place dans ma prière.

APIC: Etre à la retraite c’est aussi vivre des changements, adopter un autre rythme de vie ?

P.M. : Oui, un grand changement : j’ai enfin assez de temps pour prier. On peut s’étonner qu’un évêque dise cela, mais à l’époque de mes engagements diocésains, suisses, européens, africains ou romains, le temps suffisant pour prier paisiblement m’a toujours manqué.

Autre changement important : j’ai désormais beaucoup de temps pour lire. Depuis les journaux quotidiens à la littérature contemporaine en passant par les questions d’exégèèse, je me suis replongé dans les livres. Je privilégie aussi les lectures théologiques et exégétiques, mais sans m’y enfermer. J’écoute la radio, je regarde la télévision, surtout le soir et la nuit. Depuis que j’ai quitté l’évêché de la rue de Lausanne, il y a beaucoup de choses que je vois mieux, dans une vision plus globale.

J’ai en outre une correspondance assez abondante. S’il s’agit de continuer une aide spirituelle, je dis toujours oui. Mais s’il s’agit de conseiller un séminariste, je le renvoie à son supérieur.

APIC: D’autres choses vous manquent ?

P.M. : Oui ce sont les voyages en Europe, en Afrique ou en Amérique latine, non pas pour y faire du tourisme mais pour aller à la rencontre des autres, les connaître et les écouter. Quand on rentre de ces voyages, on est toujours enrichi de nouvelles manières de voir et de penser. L’œcuménisme en France n’est pas le nôtre, la vision des médias des Anglais n’est pas la nôtre. Lorsque je rencontre des jeunes qui ont décidé, en cours d’études, de faireun tour du monde, je les encourage toujours. L’intérêt n’est pas seulement les contacts avec les évêques ou les gens d’Eglise, c’est aussi la rencontre des cultures. Par exemple, aller à Berlin ou à Dresde avant la chute du mur m’a appris énormément.

Ce n’est plus ma mission ni ma responsabilité, mais cela me manque. Il ne suffit pas de regarder 42 chaînes de télévision ou de lire 4 ou 5 quotidiens et quelques hebdomadaires pour avoir cette largeur du regard.

APIC: Vous avez tout de même gardé quelques responsabilités dans un dicastère romain.

P.M. : Je reste membre du Conseil pour la promotion de l’unité des chrétiens. Nous n’avons cependant pas eu de réunion récemment. J’ai gardé quelques très bons amis à Rome que je vais voir ou qui viennent me voir. Je suis ainsi régulièrement en contact avec le Père Cottier, théologien de la Maison pontificale, qui me tient informé des choses qui se passent à Rome, positives ou négatives. J’ai aussi gardé de très bons contacts avec les divers nonces, en particulier avec Mgr Rauber.

APIC: Vous avez toujours montré un intérêt certain pour le monde des médias. Quelles évolutions y voyez-vous ?

P.M. : Je suis presque toujours assez critique à l’égard des médias lorsqu’ils parlent de l’Eglise. Pour prendre un exemple actuel, je me demande si une partie des chrétiens qui suggèrent la démission du pape en se basant sur des raisons de santé ne le font pas parce Jean Paul II les « dérange » par son message prophétique, en particulier sur les questions de politique chrétienne. Je constate que le pape dérange bien des chrétiens et des catholiques, prêtres et laïcs. C’est un homme de prière qui décidera lui-même s’il veut partir. C’est une affaire entre Dieu et lui, personne ne le poussera. Je lui dois beaucoup.

J’ai suivi à la télévision les informations de Noël et de Nouvel an. J’ai été très mal à l’aise de voir d’une part les célébrations romaines avec toute leur pompe, avec le visage très fatigué du pape et immédiatement après l’exode des réfugiés en Tchétchénie, les ouragans en Europe et la prise d’otages en Afghanistan. Si j’avais été réalisateur des émissions romaines, j’aurais inséré dans ces cérémonies les images négatives du monde, parce que je suis persuadé que le pape les portait dans sa prière. C’est un bon exemple pour moi d’une distorsion de l’image de l’Eglise. Si je n’avais pas été un fidèle dévot du pape, j’aurais été blessé par cette cassure entre la joie du Jubilé et les femmes et les enfants sur les routes de l’exil.

APIC: Vous faites toujours partie du comité d’évaluation de « Chacun pour tous », l’émission d’entraide de la Radio Suisse-romande avec Jean-Marc Richard.

P.M. : Ce petit groupe a pour règle d’ouvrir les portes à ceux et celles qui ont trouvé devant eux des portes closes. Nous ne cherchons pas d’argent, nous essayons de donner des coups de pouce ou d’appeler au secours. Nous nous réunissons une fois par mois pour étudier les dossiers et donner des préavis. Je ne le fais pas au nom de l’Eglise. Je me suis uniquement contenté de signaler une fois ou l’autre des demandes qui apparaissaient trop liées à des mouvements sectaires. J’apprécie beaucoup ce milieu de la radio et la télévision, où j’ai aussi gardé de grands amis.

APIC: Un autre élément très important de votre activité est la publication des œuvres du cardinal Journet.

P.M. : Quand Charles Journet est mort, Paul VI m’a demandé explicitement de m’occuper de la publication et des rééditions des textes du cardinal. Nous avons donc créé une fondation basée ici à Villars-sur-Glâne qui rassemble tout ce qui concerne le cardinal Journet. Nous collaborons avec le Centre Jacques et Raïssa Maritain à Kolbsheim, en Alsace. En classant les archives, nous avons retrouvé toute la correspondance des deux hommes, de grands amis, soit environ 1’800 lettres sur 25 ans. Nous avons décidé de la publier intégralement. Trois volumes sont déjà parus, le quatrième est en préparation. La rédaction des notes – nous sommes cinq pour le faire – est un travail passionnant mais difficile. Cela prend beaucoup de temps pour rédiger toutes les notes. On nous demande aussi de préparer la publication des oeuvres complètes. Pour Maritain c’est déjà fait. Pour Journet, deux volumes de « l’Eglise du Verbe Incarné » ont paru. Le troisième va paraître. C’est un travail passionnant mais mon souci reste l’aspect financier de nos projets.

APIC: Journet et Maritain, ne sont-ils pas des penseurs d’une certaine époque, aujourd’hui révolue ? Ont-ils un intérêt autre qu’historique ?

P.M. : C’est vrai que pour certains milieux suisses ou français Journet – Maritain c’est « totalement dépassé ». Mais les questions liées aux exigences chrétiennes en politique par exemple restent encore d’une actualité permanente. Le communisme et le nazisme n’ont rien changé. Journet et Maritain apportent des réponses extrêmement claires qui valent encore pour aujourd’hui et pour demain. Cela a été parfaitement démontré récemment par l’intérêt pour les prises de position de Journet envers les juifs pendant la guerre.

L’autre aspect concret est bien sûr les problèmes théologiques. Quelques-uns ont été clarifiés, voire dépassés par le Concile. Mais les questions majeures sur le magistère, sur l’eucharistie, le mariage. sur l’engagement de l’Eglise dans le monde restent très actuelles. Nous sommes c’est vrai en désaccord avec certaines positions contemporaines. D’aucuns nous disent : ’Vous perdez votre temps et votre argent’. Mais nous continuons et nous continuerons. Nous avons par exemple repris des textes de ’Nova et Vetera’ sur la Trinité pour la préparation au Jubilé de l’an 2000.

Des gens qui n’ont pas connu Journet s’y intéressent et nous demandent des traductions, à Prague et à Moscou par exemple. Des séminaristes et des étudiants qui n’ont rien connu de l’époque de Journet se penchent sur sa pensée. Nous avons aujourd’hui plusieurs travaux universitaires sur son œuvre. Mais je reconnais que c’est un combat. Cette pensée est dérangeante car selon la formule de Journet « l’homme ne se nourrit pas d’hypothèses » et selon Maritain « l’homme est un animal qui se nourrit de transcendantaux ». Aujourd’hui dans la théologie, dans l’enseignement et dans la catéchèse, on multiplie trop d’hypothèses. A mon avis, on manque parfois de certitudes.

APIC: De trop grandes certitudes ouvrent la porte ou peuvent conduire aux intégrismes…

P.M. : Après mai 68, Journet était préoccupé du risque de dérive du côté progressiste. Maritain l’était beaucoup plus par l’intégrisme. Il a répondu un jour à Journet « les progressistes ce n’est pas grave, c’est comme la mode, ça change toutes les années, mais les intégristes, comme le dit saint Paul « ont rendu la vérité captive. » Ils détiennent le trésor de la révélation mais l’enferment dans leur immobilisme.

Aujourd’hui, Journet et Maritain sont capables de répondre au besoin d’Absolu que je vois dans la jeunesse. Maritain disait que les jeunes savent très bien où se trouve la vérité, mais « ils ont besoin de prétextes et ils en trouvent ». Or ce sont nous, les gens d’Eglise qui leur donnons des alibis. Je pense notamment à la question de l’indissolubilité du mariage.

APIC: Journet et Maritain insistent beaucoup sur la présence et l’engagement des chrétiens dans le monde, tout en défendant une vision forte du magistère de l’Eglise.

P.M. : Il y a chez certains gens d’Eglise la tentation de se replier sur le spirituel. C’est une chose à rectifier. Jean XXIII disait déjà « tout homme est mon frère ». Chez nous nous jugeons beaucoup trop l’Eglise à travers nos propres problèmes en ignorant bien souvent la réalité des autres Eglises africaines, latino-américaines ou asiatiques. Nous avons une vision trop européenne qui peut déformer le regard. En Europe de l’Est, dans des pays où il n’y a pas eu d’instruction religieuse depuis 40 ans, on a un autre regard sur les besoins de l’Eglise et des hommes.

Si Jean Paul II a béatifié autant de gens de toute condition, je pense qu’il veut surtout montrer que dans le monde d’aujourd’hui, il y a de grands saints, même si on ne les voit pas. Le pape veut faire connaître ces modèles qui ont mis Dieu au cœur de leur vie. Le procès de béatification de Madeleine Delbrel est un très bon exemple d’une femme laïque d’une très haute spiritualité, mais qui était plongée dans les difficultés du monde du prolétariat. C’est une espérance fondée sur des certitudes. Malgré les apparences tout ne va pas mal. Il y a tout ce que l’on ne voit pas. On voit les nuages et on ne voit plus le ciel bleu.

APIC: Les chrétiens ont donc quelque chose à dire et à faire y compris dans le monde économique ?

P.M. : Face au libéralisme dégénéré à la logique du rendement et du profit, je suis préoccupé de voir que des chrétiens ne sont pas assez sensibles aux souffrances qu’ils provoquent. « Il faut que les actions rendent ». Tant pis si cela cause du chômage. Je comprends qu’on doit restructurer les entreprises à cause de l’évolution des techniques, mais beaucoup de décideurs ne se posent pas la question de savoir que faire de ceux qui seront vieux à 45 ans et « inutilisables ». Il y a là un grave problème encore non résolu. Que fait-on ? On forme, me semble-t-il, les jeunes étudiants pour continuer à entretenir nos systèmes ! Je regrette que l’on ne tienne pas compte suffisamment de la doctrine sociale de l’Eglise. Sur le développement, la paix, le désarment. On a là aussi des textes exceptionnels, exigeants et lumineux. Il y a là une richesse inexploitée. L’idée de la rédaction d’un « catéchisme » de la doctrine sociale de l’Eglise que le pape a demandé est riche de promesses.

De même nous manquons de philosophes qui s’appuient sur une vision chrétienne. C’est la sociologie qui nous a envahis. Avec « notre » Maritain et « notre » Journet nous essayons de réintroduire la métaphysique et la théologie dogmatique, mais ce n’est évidemment pas très à la mode, sauf de belles et trop rares exceptions, et cela ne se vend pas facilement. (apic/mp)

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