Chiapas: L’héritage de Mgr Ruiz

APIC – Dossier

40 ans de lutte et un avenir pour un pays meurtris

San Cristobal, 3 janvier 2000 (APIC) L’après Ruiz, l’évêque de San Cristobal de Las Casas, dans le Chiapas mexicain, est porteur d’interrogations. Surtout après le déplacement, par le Vatican, de celui qui devait lui succéder, Mgr Vera Lopez, évêque coadjuteur désormais nommé à Saltillo, au nord-est du pays, loin du Chiapas et de la zone en conflit, écrasée par l’armée, les tenants du pouvoir et les grands propriétaires.

Les zapatistes, le mouvement rebelle du Chiapas, ont marqué dimanche le 6e anniversaire de leur insurrection. Une fête calme, discrète, à l’heure où le Chiapas et le diocèse de San Cristobal de Las Casas voient s’en aller la figure de proue, qui a marqué pendant près de 40 ans la vie des Indiens, même si, dans leur message de Nouvel An, les insurgés n’ont fait aucune allusion au départ prochain de l’évêque de «los Indios», Mgr Ruiz, et de Mgr Lopez. Ce dernier a du reste été reçu lundi 3 janvier par le pape, au cours d’une audience privée, dont rien n’a filtré. Notre dossier, avec le bulletin du Centre de diffusion de l’information sur l’Amérique latine (DIAL) et Andrès Aubry, directeur de l’INAREMAC (San Cristobal de Las Casas), afin de présenter les orientations et le travail effectué par Don Samuel au cours des quarante dernières années. Avec, notament, la naissance, dans les années 70, d’une Eglise populaire: l’Eglise des pauvres.

Don Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de Las Casas pendant ces quarante dernières années, avait présenté en fin d’année 99 sa démission conformément aux dispositions du Droit canon pour les évêques atteignant l’âge de 75 ans. Il est incontestablement l’une des très grandes figures de l’épiscopat latino-américain. Fervent promoteur d’une inculturation de la foi chrétienne dans la culture indigène, réformateur audacieux mettant en place un réseau extrêmement développé de responsables indigènes pour animer les communautés chrétiennes du diocèse, défenseur infatigable des populations pauvres et méprisées du Chiapas face aux injustices dont elles n’ont cessé d’être victimes, il a été médiateur officiel entre l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et le gouvernement fédéral jusqu’au jour où il a démissionné de ce poste pour interpeller une fois de plus le pouvoir en place et dénoncer l’inefficacité à laquelle la commission était vouée.

L’avenir aux agents pastoraux

Avant sa séparation d’avec Tuxtla, l’immense diocèse de Don Samuel, à l’arrivée de celui-ci en 1960, devait se contenter d’une douzaine de prêtres. Par la suite, le diocèse verra arriver des équipes entières d’agents pastoraux: des jésuites, des dominicains, des maristes, des religieuses de différentes Congrégations, qui ne tarderont pas à attirer de nouveaux volontaires du pays et de l’étranger. Don Samuel les mobilisera tous pour la formation de cadres dont le fruit en sera les milliers de catéchistes d’aujourd’hui et, dès 1975, les diacres.

Don Samuel a compris très vite que la Forêt était le nouveau Chiapas. En la parcourant, il a observé le peuplement récent de ce qui était le «désert» ou la «solitude» des «Lancandons» (peuplement commencé dans les années 50, avant son arrivée). Comprenant aussi que disparaissait progressivement dans les grandes propriétés le vieux système tyrannique du recrutement forcé qui était la règle et le fléau de la vie paysanne. Pour lui, la forêt est devenue un espace de construction sociale, que l’éloignement et l’isolement – ainsi que l’exode héroïque de pionniers – étaient le prix provisoire de la liberté, qu’en réalité les nouvelles colonies étaient en train de former une société paysanne alternative. Il y réfléchira avec ses catéchistes, et leur déléguera des pouvoirs. Un travail réalisé en alternance avec de nombreuses et régulières visites pastorales. En 1969, Don Samuel commence l’élaboration collective de la catéchèse appelée «Exode» dont l’impact marquera les années 70, catéchèse que l’illustration polémique parue dans «Lettres libres» présente comme le petit livre rouge du diocèse.

Le Congrès national du Chiapas

En 1970, alors qu’il est président du Centre épiscopal national de pastorale indigène (CENAPI), il organise la singulière Rencontre de Xicotepec, à la jonction des Etats de Veracruz, Hidalgo et Puebla. Non pour enseigner les 19 indigènes qui y assistèrent (tarasques, tzeltales, tojolabales, otomis et totonaques), mais pour les écouter. Don Samuel donnera ensuite à des agents de la pastorale des facilités pour aller étudier à Mexico avec d’éminents anthropologues et apprendre à manier les outils du dialogue interculturel.

En 1994, à la suite du Congrès indigène du Chiapas mis sur pied par Mgr Ruiz, le monde des Indios et des laissés pour compte fait enfin entendre sa voix. Ainsi, de même que Xicotepec – une autre rencontre organisée par Mgr Ruiz en 1970 – le Congrès du Chipas a donné la parole aux indigènes dans l’Eglise. Les indigènes présents à ce Congrès se sont exprimés pour la première fois devant une audience nationale, sinon latino-américaine, dans le même esprit «polémique» qu’à Xicotepec, libre et critique; avec une parole structurée dans chaque session thématique par des dénonciations rigoureusement documentées et rendues publiques dans des conférences de presse, mais aussi par des propositions publiques. Ce Congrès fixera quatre thèmes: terre, commerce, éducation et santé (qui portent en germe presque tous les fameux dix points zapatistes).

Les leçons de l’histoire

La décennie suivante sera encadrée par deux dates: l’assassinat, en 1980, de Mgr Oscar Arnulfo Romero à San Salvador; en 1989, Don Samuel crée le Centre des droits humains Fray Bartolomé de Las Casas. Comme dans la décennie antérieure, les organisations de base diocésaines et avec elles d’autres organisations sociales, s’approprièrent ces événements et leurs leçons.

Plus qu’un centre avec tout le professionnalisme de son équipe centrale, c’est un réseau populaire qui ne va pas tarder à étendre ses mailles sur tout le territoire avec des paysans formés et des antennes villageoises comme celle de Chilon et d’Ocosingo; deux membres de cette dernière paient aujourd’hui leur activisme en prison et, de leur cellule, engagent un travail de terrain inattendu. Ces centres paroissiaux et diocésains de droits de l’homme ne sont pas une affaire de spécialistes – même s’il y en a – mais un patrimoine populaire que l’on défend et pour lequel on lutte. Ils deviennent à ce point connus qu’en juillet 1982, à Amparo Agua Tinta (sur la ligne frontière sud, aujourd’hui chef-lieu de la commune autonome Terre et Liberté), les quelque rares survivants du massacre de San Mateo au pied des montagnes couvertes de jungle des Cuchumatanes, au Guatemala, viendront s’y réfugier. Leurs hôtes, déjà expérimentés en médecine préventive, surent, sans médecins, extraire les balles des corps des réfugiés.

L’époque des pressions

En 1986, à l’apogée de la répression du gouverneur d’alors, Absalón Dominguez, Don Samuel combina une visite surprise épiscopale en plein pénitencier: dans un voyage éclair à la prison Islas Marías, en plein Pacifique, avec l’évêque de Tepic (de qui dépendait ce territoire), il rapatria les prisonniers du Chiapas. L’épisode marquant signifiait alors qu’un «non» à l’évêque du Chiapas était politiquement risqué. On en est loin aujourd’hui, à l’heure où les pressions économico-politiques prennent le pas.

Le gouverneur suivant, Patrocinio González Garrido, était de ces politiciens qui pensent que deux crocodiles ne peuvent pas vivre dans la même mare. En 1991, il décide de tenir Don Samuel en respect et il le défie par personne interposée, en arrêtant comme «prisonnier-suppléant» le curé de Simojovel. Présumé coupable de vol de 4 poules, le Père Joel Padrón fut incarcéré dans une cellule de haute sécurité de Cerro Hueco.

Don Samuel se trouvant dans un autre continent, son vicaire et le chancelier du diocèse essayèrent d’intervenir. Après des heures d’attente chez le gouverneur, celui-ci leur signifia que cette démarche était inutile parce qu’il voulait «parler avec le chef du cirque et non avec ses fauves». S’estimant des fauves, des milliers de Chiapanèques organisèrent des rassemblements mémorables devant la prison. Dans la foule il y avait des catéchistes et des fidèles de tout le diocèse, des pasteurs de diverses confessions et des membres d’une multitude d’organisations sociales indépendantes dont l’unique dénominateur commun était leur foi associée à la lutte pour la justice. Un nouveau mouvement populaire était né au Chiapas.

Echec à Mgr Prigione

Le gouverneur Patrocinio prétendait faire échec au tout nouveau centre des droits humains Fray Bartolomé de Las Casas. Mais les avocats de celui-ci, «dans une Pentecôte» hors du temps – exactement 49 jours entre octobre et novembre – obtinrent une remise en liberté du Père Joel sans aucune charge, et déclenchèrent dans la presse un mouvement d’opinion qui faisait du gouverneur le point de mire du pays et du centre de Don Samuel une célébrité nationale.

Une autre bataille politique commençait ensuite contre Don Samuel. En mai 1993 à Mérida, l’évêque Ruiz remettait au pape sa dernière lettre pastorale: «Dans ce temps de grâce», (en fait une œuvre collective avec ses agents de la pastorale), laquelle en même temps récapitulait le processus diocésain et formulait un très sévère diagnostic de la réalité socio-politique du Chiapas. L’un des acteurs de la nouvelle bataille contre Mgr Ruiz a été Mgr Prigione qui inaugurait sa nonciature officielle: il exigea – sans résultat – la démission de l’évêque.

1994: année tourmentée

1994, année tourmentée avec le soulèvement zapatiste, mit en relief le poids politique et démocratique de Don Samuel. Face à la frayeur provoquée par les événements du 1er janvier, Mgr Ruiz convoque les autres évêques du Chiapas, lesquels, le 2 janvier, proposent publiquement de chercher une solution au conflit. Dans ces jours-là, des fonctionnaires du gouvernement fédéral demandent la médiation de Don Samuel, qui l’accepte, ainsi que l’Armée zapatiste de libération nationale (AZLN).

En octobre 1994, Mgr Ruiz décide de partager cette médiation et formule le projet collégial de la Commission nationale de médiation (CONAI), suggérant les noms d’autorités morales, populaires et intellectuelles du Chiapas et de tout le pays. Le 13 octobre, la toute récente CONAI présentait une nouvelle initiative pour la paix, consolidant Don Samuel dans sa position de médiateur reconnu.

En mars 1995, après deux échecs du dialogue de paix, (celui de la cathédrale en février 1994 et celui de la Forêt le 15 janvier 1995), le pouvoir législatif décidait de ne pas laisser le conflit entre les seules mains de l’exécutif et vota la Loi du dialogue du 11 mars qui faisait allusion à une médiation sans l’identifier. Devant l’hésitation de l’exécutif et la reconnaissance de la nouvelle loi par l’EZLN – qui demandait cependant que la communication et l’échange de documents continuent à circuler par le canal de la CONAI – la Commission de la concorde et de la pacification (COCOPA) la ratifia sans ambiguïté comme médiation officielle. L’épiscopat, les rebelles, le gouvernement, les législateurs et les personnalités de la société civile lançaient Don Samuel dans l’arène.

Mgr Ruiz ne cessera dès lors de manifester par sa parole et ses actes comment il comprenait la médiation, en insistant toutefois sur les points suivants: la paix ne se réduit pas à la fin de la guerre, c’est un processus. Ce processus implique tous les acteurs sociaux qui construisent une nouvelle société et un nouveau pays. C’est l’issue politique du conflit. Ainsi la voix de la CONAI sera l’expression de la société civile. Sans rester jamais indifférente devant l’injustice, en tout indépendance vis-à-vis des parties en conflit, la «neutralité active» de la CONAI se mesurera aux avancées du processus de paix, c’est-à-dire aux résultats du dialogue qui incluait la société civile aux «tables de négociation» de San Andrés grâce à une initiative que la médiation avait gagnée de haute lutte.

La fin de la CONAI

Ces présupposés irritèrent le président Zedillo qui somma la CONAI «de sortir le programme politique qu’elle avait dans sa manche». Une négociatrice du gouvernement dans le dialogue de la cathédrale, Alejandra Moreno Toscano, expliquera pourquoi: «une tradition autoritaire ne tolère pas qu’une force, un bloc social ou une coalition politique assument des responsabilités nationales qui, comme chacun sait, relèvent de la seule compétence du gouvernement – et du président». Quand la CONAI se rendit compte de la situation, elle décida le 7 juin 1998 de se retirer de la médiation. Don Samuel déclara: «ce n’est pas une démission; c’est une dénonciation».

Depuis, les bureaux de la CONAI se sont reconvertis en «Service et conseils pour la paix» (SERAPAZ) pour chercher par d’autres moyens les chemins du processus de paix, ouvrant une nouvelle étape du travail de Don Samuel qui ne sera pas sans intérêt alors qu’il ne sera plus évêque de San Cristobal.

Le diocèse commencera le nouveau millénaire sans Don Samuel. Son coadjuteur avec droit de succession, déplacé, s’était engagé en faveur de la continuité. Qu’en sera-t-il avec celui que la pape et ses conseillers nommeront? Il est vrai que beaucoup de forces populaires nées du processus ont conquis leur autonomie. Et que leurs motivations, parce qu’ils sont des mouvements collectifs, ne dépendent pas d’une seule et même personne. Aujourd’hui, le Chiapas est déjà autre, parce que sorti de son isolement. Et si la lutte pour la démocratie passe par le Chiapas comme l’ont répété Don Samuel et bien d’autres, c’est à la fois un horizon difficile à effacer et un puissant aimant. (apic/mk/pr)

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