APIC – Témoignage
Une région en voie de se «colombianiser»
L’Amérique latine est ces jours au centre d’une actualité marquée au Guatemala par l’arrivée au pouvoir de Portillo, l’homme de l’ex-dictateur Rios Mont, par l’annonce de la candidature de Fujimori au Pérou, qui avait, en 1993, foulé une première fois au pied la Constitution empêchant un président de briguer un second mandat. Mais aussi par une prise des locaux de la Croix-Rouge Internationale à Bogota par les sans-terre, par une guerre civile qui n’en finit pas en Colombie, et par le problème du Chiapas, au Mexique, en voie de se «colombianiser».
Depuis cinq ans, on ne déplore plus de disparitions dans cette région. On retrouve les corps! Le récent déplacement de Mgr Lopez, décidé par le Vatican, n’arrange rien. De retour du Chiapas, Erica Hennequin, de Courgenay, dans le Jura, revient d’une mission difficile au Mexique, ou elle s’est rendue en qualité d’observatrice des droits de l’homme au Chiapas. «Le Quotidien Jurassien " rend compte de son témoignage. Dossier.
La province mexicaine du Chiapas est au cœur d’une lutte pour son identité culturelle et la défense de son sol. De son côté l’Etat fédéral mexicain et son parti unique au pouvoir, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), tente par divers moyens de briser l’unité des indiens du Chiapas pour s’emparer des richesses pétrolières et minérales qui gisent dans le sous-sol de cette province, afin de pouvoir vendre des concessions à des compagnies étrangères et conséquemment diminuer la dette du pays.
Erica Hennequin revient précisément de cette région en ébullition, où elle s’était rendue en fin d’année dernière en qualité d’observatrice en compagnie de quarante personnes d’Amérique latine, de la Communauté Européenne, du Canada et de la Suisse, dans le cadre d’une mission de la Commission civile internationale d’observation des droits humains (CCIODH).
Le travail de cette mission n’a pas été facilité par l’Etat mexicain. Seuls onze de ses membres se sont vu délivrer un visa d’observateur. De ce fait, plusieurs accès ont été fermés à ceux qui ne disposaient pas du visa. La délégation était surveillée en permanence dans ses hôtels et suivie dans tous ses déplacements par l’armée mexicaine. Elle a subi de fréquents contrôles d’identité et de nombreux barrages ont été dressés sur sa route.
La guerre de basse intensité
Le but de cette mission d’observation était de faire une évaluation de la situation des droits humains dans cette partie du monde et de son évolution. Erica Hennequin et d’autres observateurs s’étaient déjà rendus au Chiapas pour une mission similaire en février 1998, après le massacre d’Acteal où quarante-cinq femmes et enfants furent tués sur le chemin de la messe.
La délégation a pu établir le constat que la situation, pour la population, s’est gravement détériorée depuis la première visite. Celle-ci subit les effets de la guerre de basse intensité.
Pour lutter contre les mouvements d’insurrection, le pouvoir politique forme des groupes de paramilitaires. Ces groupes opèrent un véritable terrorisme dans le pays. Les élections sont manipulées: ici, des voix sont achetées, là, des urnes disparaissent. On ne compte plus les assassinats et les disparitions.
Situation humanitaire catastrophique
On dénombre 17’000 réfugiés – réd: entre 30’000 et 50’0000 selon des organisations locales – qui sont des personnes déplacées depuis deux ans par les paramilitaires. Cette population dépend entièrement de l’aide humanitaire. Elle vit dans des camps et souffre du manque d’alimentation de base. De nombreuses pathologies apparaissent, liées au stress et à la malnutrition, maladies de la peau, maladies psychiques et intestinales. On y voit aussi des enfants à gros ventre. La population indigène n’a pas confiance en la Croix-Rouge mexicaine qui aurait distribué des médicaments périmés.
A l’écoute de tous les protagonistes
La délégation a rencontré de nombreux acteurs. En tout, ce sont sept organismes d’Etat, des communautés indigènes et vingt-deux organisations non gouvernementales qui ont été entendus, parmi lesquels on peut citer l’évêque Don Samuel Ruiz, des représentants des prisonniers politiques, la Croix-Rouge internationale et mexicaine et l’Association des familles de disparus. Erica Hennequin signale que, depuis cinq ans, on ne déplore plus de disparitions, on retrouve les corps!
Le conflits et ses acteurs
Dans son discours officiel, l’Etat mexicain parle d’une volonté de dialogue. Il affirme que la présence des 70’000 militaires cantonnés dans les zones de conflits du Chiapas sert à la lutte contre le trafic d’armes et de drogues. Il souligne que le rôle de l’armée est essentiel pour la distribution de l’aide alimentaire. Le gouvernement témoigne encore de sa volonté de développer le Chiapas par la construction de routes et la reforestation.
L’opposition, soit le Parti de la révolution démocratique (PRD) et l’EZLN dénoncent cette activité comme une manœuvre visant à diviser la population la plus démunie. Ils affirment que les routes ne sont pas construites pour l’usage des indigènes, elles ne sont utiles qu’à l’armée fédérale pour encercler l’Armée zapatiste de libération nationale. (EZLN).
Ils dénoncent l’action de l’armée qui empêche la libre circulation des indigènes. Cette obstruction a des conséquences catastrophiques pour le commerce local et l’accès aux soins.
Les communautés indigènes se disent prêtes à résister jusqu’à l’application des accords de San Andrès, qui traitent des droits et de la culture indigènes. Ces accords ont été signés par l’EZLN et le gouvernement fédéral, sans jamais être appliqués par le gouvernement. La très officielle et défunte COCOPA, commission de concordance et de pacification, avait fait des propositions concrètes à ce sujet. Son projet, accepté par les zapatistes, a été refusé par le gouvernement fédéral.
Les revendications des indigènes du Chiapas sont: la disposition des richesses du sol aux habitants, l’organisation de la politique et de la justice. Ils n’ont aucune volonté d’indépendance à l’égard du Mexique, au contraire, ils souhaitent être considérés comme des citoyens mexicains à part entière et pouvoir faire usage de leurs droits. (apic/gj/pr)
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