Chine: L’an 2000 verra-t-il une percée vers la réconciliation des catholiques?

APIC – Dossier

Faire confiance aux catholiques «officiels», estime le P. Heyndrickx

Louvain, 9 janvier 2000 (APIC) Il faut faire confiance aux catholiques «officiels» en Chine, estime le Père belge Jeroom Heyndrickx, directeur de la fondation Verbiest, un ancien missionnaire en Chine. Sa requête, a été publiée dans la dernière livraison du «Courrier Verbiest», peu avant l’ordination, par l’Eglise «patriotique» chinoise, de cinq nouveaux évêques – non reconnus par Rome -, au cours d’une cérémonie organisée le 6 janvier dans la principale église catholique de Pékin, le jour même où le pape ordonnait à Rome 12 nouveaux évêques.

Défi lancé par la Chine au Vatican? A l’autorité du pape en matière de nominations d’évêques? Le Vatican avait aussitôt réagi, à l’annonce de ses ordinations, en exprimant sa «surprise» et sa «déception», qui «ajoute des obstacles» au processus de normalisation des relations entre la Chine et le Saint-Siège. Ces nouvelles ordinations ont été vue à Rome comme une manière de Pékin de braver, mais aussi comme une volonté de faire un «éclat», une «provocation» de la part du gouvernement de Pékin. Refroidissement dans les tentatives de rapprochement entre les deux Etats? Selon des rumeurs insistantes, les deux parties seraient en train de négocier un concordat prévoyant un système de nomination conjointe des évêques (ils seraient nommés par Pékin après approbation par le Vatican).

Mais la méfiance reste grande de part et d’autre. Et les affaires de nominations d’évêques contestés, en Autriche, en Belgique, en Suisse puis au Liechtenstein avec Mgr Haas, et au Brésil, notamment, sans parler du récent déplacement de Mgr Vera Lopez au Mexique, semble plutôt s’ériger en barrière qu’autre chose. Pékin soupçonne en outre le Vatican de vouloir faire disparaître l’Eglise «patriotique». Alors que le Saint-Siège redoute «l’élimination» de l’Eglise «clandestine» en cas de rétablissement des relations diplomatiques, affirmait récemment Fides.

Des pas corrects sur la route de l’unité

Pour le Père Jeroom Heyndrickx, «la nouvelle situation de l’Eglise de Chine exige de faire des pas corrects sur la route de l’unité» Son plaidoyer: «Cela implique que l’on fasse confiance aux catholiques «officiels» (»patriotiques») qui ont oeuvré à la normalisation de la situation de l’Eglise, encore trop souvent taxés d’»infidèles». Un rappel utile au moment où les ordinations épiscopales semblent démentir les rumeurs d’un rapprochement entre Pékin et le Saint-Siège.

Le Père Jeroom Heyndrickx, scheutiste flamand et ancien missionnaire en Chine, où il a vécu 35 ans, était auditeur du Synode des évêques pour l’Asie, au printemps dernier. Il dirige la Fondation Ferdinand Verbiest (Institut Chine-Europe), attachée à la K.U. Leuven, qui invite depuis plusieurs années des prêtres, des séminaristes et des laïcs de Chine pour des séjours de formation et de rencontre aux universités de Leuven et de Louvain-la-Neuve. Plusieurs évêques chinois sont aussi venus en Europe à l’invitation de la Fondation (la neuvième en mai dernier). Celle-ci a également organisé plusieurs visite en Chine, où le P. Heyndrickx a lui-même effectué une trentaine de séjours depuis 1982.

Le temps des attaques violentes de l’Eglise patriotique chinoise contre le Saint-Siège est révolu. Mais est-on assez conscient de la nouvelle situation? Le P. Heyndrickx n’en est pas convaincu, et c’est pourquoi il invite à «poser d’autres gestes», à «faire de nouveaux pas» pour encourager, au sein de l’Eglise chinoise, la réconciliation entre les «officiels» et les «non-officiels» (»clandestins»). Car si tous espèrent la normalisation des rapports entre le Saint-Siège et la République Populaire, en Chine et au dehors, des catholiques continuent à exprimer unilatéralement leur sympathie à l’un ou l’autre groupe. Il serait plus utile de poser «des actes concrets unificateurs», estime le P. Heyndrickx, pour qui «l’évolution positive de ces dix dernières années le demande de façon urgente»

Une situation nouvelle

Il y a une vingtaine d’années, on était généralement d’avis que l’Eglise de Chine était divisée en un groupe «fidèle» (non officiel) et un autre schismatique» (patriotique ou officiel). Depuis, des visites en Chine ont permis de constater que l’ouverture de grands et petits séminaires y était autorisée et les ordinations sacerdotales y étaient autorisées, que des noviciats étaient ouverts pour de jeunes candidates à la vie religieuse, que les catholiques chinois pouvaient prier ouvertement pour le pape durant les célébrations (ce qui fut longtemps un acte punissable, que la Bible, le nouveau Missel de Vatican Il et des dizaines de livres destinés à la catéchèse pouvaient être distribués dans tout le pays…

De même, des évêques officiels ont pu rendre visite aux Eglises d’autres pays (dont Hong Kong, les Philippines, la Belgique et les Etats-Unis). Depuis 1994, des séminaristes et des prêtres viennent étudier en Europe et en Amérique. Les autorités chinoises permettent tacitement cette évolution. Mieux: des évêques «officiels» ont demandé personnellement leur reconnaissance à Rome et, après examen, l’ont obtenue. «Cela signifie, insiste le P. Heyndrickx, que non seulement leur sacre est reconnu valable (c’était d’ailleurs déjà ainsi) mais qu’ils sont désormais légitimés, c’est-à-dire pleinement en conformité avec le Droit Canon. Nous avons même appris que la majeure partie des évêques patriotiques est dans ce cas. Il n’y a plus non plus, de la part des évêques officiels, des critiques vis-à-vis du Saint-Siège. Personnellement, je n’en connais aucun qui s’oppose à l’union de l’Eglise de Chine avec l’Eglise Universelle et le pape».

Le directeur de la Fondation Verbiest n’oublie pas pour autant «la pénible réalité de la division interne de l’Eglise de Chine» et que «le dépassement de ces malentendus humains risque de prendre encore des années». En attendant il faut que ce soit clair, dit-il: «Dans le domaine de la foi il n’y a aucune division au sein de l’Eglise de Chine. Cela crée une situation nouvelle de laquelle nous et sans doute aussi les responsables de l’Eglise devons tirer quelques conclusions».

Un mérite partagé

Ces évolutions ont toutes eu lieu au sein du groupe «officiel». Elles ne sont pas intervenues de façon spontanée. Les évêques «souterrains» n’étaient pas à même d’y contribuer, vu leur confrontation avec le pouvoir chinois. Elles sont le fruit du travail fourni par des personnes du groupe officiel qui ont entamé le dialogue avec les autorités civiles. «Ils ont vraiment apporté une collaboration historique à la croissance de l’Eglise locale chinoise, souligne J. Heyndrickx. Le progrès réalisé est au bénéfice de toute l’Eglise, la non-officielle comprise. Il est d’ailleurs également évident que sans le témoignage obstiné de fidélité de la part du groupe non-officiel, les responsables chinois n’auraient peut-être pas fait les concessions que nous connaissons maintenant. Les deux groupes ont donc contribué au changement».

A-t-on vraiment mesuré les conséquences pratiques de cette évolution? Il n’y a pas de division de la foi dans l’Eglise de Chine, et cela invite tous les membres de l’Eglise Universelle, en Chine et en dehors, à dépasser le plus rapidement possible leurs suspicions et leurs questions du passé, écrit J. Heyndrickx, qui ne cache pas son dépit: «Malheureusement ce n’est pas ou peu le cas. La division interne de l’Eglise de Chine existe et est entretenue à l’étranger. Cela influence directement les chrétiens de Chine et c’est bien là notre souci majeur».

Le prix à payer

En visite en Chine, le scheutiste flamand a entendu un prêtre «officiel» l’assurer avec beaucoup de conviction que les «souterrains sont toujours les bienvenus», un prêtre de l’autre groupe se dire disposé à accueillir n’importe quel geste de la part des prêtres officiels, mais sans en prendre l’initiative. La question, dit-il, est de savoir dans quelle mesure un accueil passif est suffisant vis-à-vis d’un autre chrétien qu’on continue à dire de «l’autre bord». Et de s’interroger: «Ne faut-il pas dépasser cette ligne de démarcation ?»

Dans la période de reconstruction d’une Eglise détruite comme celle de Chine, l’organisation des diocèses, des paroisses, des séminaires, des noviciats… et certaines situations ne répondent pas pleinement à la norme du Droit Canon. Cela arrive sans doute chez les «souterrains» comme chez les «officiels», note le P. Heyndrickx, qui observe: «Notre communauté catholique semble cultiver un vieux préjugé qui recouvre du manteau de la charité tout ce qui est anormal dans le groupe (souterrain) persécuté. Mais, en même temps, on a tendance à crier sur les toits toute situation anormale dans le groupe officiel et même d’en rajouter un peu. On mesure avec deux mesures, ce qui ne favorise pas la réconciliation et suscite le ressentiment».

Franchir le pays et essayer d’abandonner ses préjugés est évidemment difficile, le directeur de la Fondation Verbiest en est bien conscient: «S’engager sur la route de la réconciliation ou, selon l’idéal de Confucius, «le chemin doré du milieu», rend vulnérable aux accusations ou reproches des deux parties en présence. C’est cependant une réalité qu’il faut pouvoir affronter. Notre foi chrétienne est une foi de conversion, de pardon et de réconciliation. Poser des gestes de réconciliation peut être pénible mais si nous ne les posons pas nous manquons à notre vocation chrétienne. Si, par contre, nous nous engageons sur ce chemin, nous avons à souffrir comme le Christ a souffert sur la croix. La situation actuelle en Chine est à ce prix, aussi bien de la part des chrétiens chinois que de ceux qui se préoccupent de la Chine».

Une percée en l’an 2000?

Pour le P. Heyndrickx, chacun devra y mettre du sien. «La grâce de !’Esprit Saint nous manquera sûrement pas, écrit-il, mais elle ne nous sera pas donnée si l’homme lui-même ne supprime pas les obstacles à l’Unification. C’est là notre tâche à nous. «Il s’agira d’abord de mieux informer les Eglises locales en dehors de la Chine sur la situation réelle et sur l’évolution qui s’opère dans l’Eglise de Chine. C’est ainsi qu’on pourra ééviter que les prêtres «officiels» – mais que signifie encore ce nom ? – qui étudient en Europe et des évêques en visite chez nous ne soient considérés comme des «demi-schismatiques» et obligés de faire un «serment de fidélité’» avant de pouvoir célébrer l’Eucharistie».

«De leur côté, les catholiques chinois ne pourraient-ils se mettre d’accord (et être encouragés dans ce sens) pour pouvoir, en Chine, participer à l’Eucharistie dans n’importe quelle église sans distinction? L’autorité de l’Eglise ne pourrait-elle mieux leur faire comprendre qu’il est faux d’affirmer que la participation à la messe dans une église officielle, c’est se rendre coupable de péché mortel? Cette théorie, toujours répandue à l’heure actuelle, a cours en Chine, mais aussi dans des publications étrangères qui exercent une grande influence jusque dans les villages les plus reculés de Chine. «Avec de semblables pratiques, nous ne pouvons que difficilement prétendre prendre au sérieux l’unification de l’Eglise de Chine ainsi que l’appel u pape à la réconciliation», souligne le scheutiste flamand.

La loi oblige les catholiques de Chine à faire enregistrer officiellement leurs églises et lieux de rencontres. Les «souterrains» s’y refusent. Pourtant, ce règlement s’applique à tous les Chinois, même à un simple restaurateur ou à un coiffeur. Par ce refus, encouragé du dehors, on pousse à l’illégalité et on donne à l’autorité un motif d’intervenir et de fermer des églises: comment oeuvrer à la normalisation de la situation de l’Eglise en Chine et donc à la collaboration avec l’autorité civile quand les lois civiles ne sont pas respectées?

Rendre hommage à ceux qui le méritent

En conclusion, le Père Heyndrickx souligne les mérites de tous les catholiques de Chine qui ont collaboré à la reconstruction de l’Eglise dans leur pays «Personne ne peut douter de notre grande sympathie pour les catholiques souterrains, écrit-il. Ils la méritent et nous les soutenons. Ils ont souffert dans le passé et souffrent encore de nos jours. Mais, affirmer qu’eux seuls ont souffert n’est pas exact non plus. Ceux qui voyagent en Chine rencontrent aussi beaucoup d’amis parmi les catholiques officiels, qui ont passé des dizaines d’années dans les prisons et camps de travail et qui, à leur libération, ont décidé de collaborer à la reconstruction de leur Eglise».

«Ce n’était pas possible à partir du groupe souterrain et c’est pourquoi ils ont rejoint l’Eglise officielle, explique le directeur de la Fondation Verbiest. Par ce choix ils visaient le bien de l’Eglise et non le leur. Même après avoir fait ce choix, la souffrance ne leur a pas été épargnée. Leur travail pour l’Eglise leur a valu beaucoup de soucis, et ce n’est pas terminé. Nombreux sont encore leurs coreligionnaires en Chine et dans l’Eglise Universelle qui les regardent avec mépris et suspicion. Ils sont considérés comme des «infidèles», et rejetés deux fois: la première suite à une condamnation par leur pays, et ensuite, après leur libération, lorsqu’ils se sont intensivement engagés dans la reconstruction de l’Eglise. Ce sont cependant eux qui, derrière les coulisses, ont insisté auprès des autorités civiles pour arriver à la normalisation de la situation de l’Eglise. Ne méritent-ils donc pas notre confiance pour tout ce qu’ils ont réalisé? «

Et le P. Heyndrickx de conclure: «Accorder du crédit et rendre hommage à ceux qui le méritent fait partie du processus de réconciliation auquel le pape invite. Les catholiques officiels comme les non-officiels méritent la confiance de tous à cause de leurs apports et mérites respectifs». (apic/cip/pr)

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