Pérou: Vers un troisième mandat pour le président Fujimori?

APIC – analyse

Manifestations de masse contre la « dictature du Chinochet »

Du riz et du lait contre un vote

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Lima, 12 janvier 2000 (APIC) Pour la première fois dans l’histoire du Pérou, un président pourrait cumuler 15 ans de pouvoir en trois périodes successives. Divisée, l’opposition crie au scandale, et dénonce les manipulations du gouvernement Fujimori qui, dit-elle, n’hésite pas à interpréter la Constitution à sa convenance, mais aussi à se lancer dans la bataille électorale du 9 avril prochain, grâce à son puissant appareil d’Etat. Pour les plus pauvres des bidonvilles, les présidentielles 2000 ont d’ores et déjà commencé. Eux qui voient arriver par camion les vivres qui font quotidiennement défaut en-dehors des périodes électorales…

Une opposition plus forte mais plus divisée que jamais pourrait « offrir » sur un plateau le troisième mandat présidentiel à Alberto Fujimori, lors des élections générales du 9 avril prochain. Aux yeux de l’opposition, ces élections sont d’ores et déjà entachées par la manipulation, la fraude et les manœuvres d’un gouvernement qui se sert de son appareil d’Etat. Cela, pour que « El Chino », devenu pour la rue le « Chinochet », arrive à ses fins: un troisième mandat successif. « Grâce à une Constitution modifiée par le pouvoir. Et interprétée par le seul pouvoir qui, sous le couvert de la démocratie, agit comme une dictature… en habit civil », dénonce cette même opposition.

Mardi matin 11 janvier, quelques heures après la clôture du dépôt des candidatures à la course aux présidentielles, 11 candidats étaient présents sur la ligne de départ, dont les plus importants: Alberto Andrade, de « Somos Perù » (Nous sommes le Pérou), Luis Castañeda, de « Solidaridad Nacional » (Solidarité nationale), Alejandro Toledo, de « Perù Posible », partisan d’une candidature unique de l’opposition, et Alberto Fujimori, sous l’étiquette de « Perù 2000 », cette fois. Après s’être fait élire en 1990 et 95 sous les étiquettes respectives de « Cambio 90 », soutenue par les évangéliques, puis de « Nouvelle Majorité ».

Main mise totale

Pour l’opposition, divisée, il s’agira d’obtenir un second tour. Une chose d’être acquise, en raison des divergences, certes, mais aussi des atouts en possession de « el Chino »: un appareil de propagande parfaitement rodé, une main-mise sur l’ensemble des registres électoraux, des équipes à l’œuvre sur le terrain, pour distribuer ces jours riz, lait ou autres vivres à grand renfort de camions en cette période électorale, à qui fait acte d’allégance, le contrôle de certains médias, y compris chaînes de télévision. L’argent enfin, y compris les ressources de l’Etat.

Depuis que le président a annoncé en décembre dernier sa décision de briguer un nouveau mandat de 5 ans, le pays est entré dans une étape complexe d’affrontements entre l’ »officialité », qui déclare cette candidature légale, et l’opposition. Celle-ci la combat en accusant le gouvernement et Fujimori de « mépriser » la Constitution et de manœuvrer pour « s’accrocher » au pouvoir au-delà de 2005 encore. Le président Fujimori, d’origine japonaise, ne fait pas mystère de sa volonté de se maintenir à la présidence « jusqu’au retour de son fils », actuellement aux Etats-Unis pour y étudier. Il ne cache d’ailleurs pas la fascination qu’exerce sur lui le pouvoir. Il le clame haut et fort, en martelant ses succès – réels – contre la subversion, en vantant son système néo-libéral pur et dur. Mais en taisant les hordes de pauvres qui rejoignent les miséreux, la masse des travailleurs qui grossissent quotidiennement les rangs des chômeurs et les laissés pour compte entassés dans les bidonvilles.

Appel à l’insurrection

Depuis que le « Jury National pour les Elections » (JNE) – sorte de tribunal suprême composé de 5 magistrats savamment triés sur le volet par Fujimori en personne – a déclaré début janvier « légale » la candidature de son mentor, le Pérou est en ébullition. Leader du Parti centriste de l’Action populaire, Valentin Paniagua en appelle à la désobéissance civile. « Devant la fraude en marche, dit-il, il ne reste rien à faire sinon l’insurrection ».

Le mot n’est pas passé inaperçu. Il y a quelques jours, plus de 30’000 personnes sont descendues dans les rues à Lima. Et des dizaines de milliers d’autres dans la plupart des villes, du nord au sud du pays, de la côte aux régions amazoniennes. Aux cris de « non à la fujimorisation du Pérou », « la dictature tombera » et « Chinochet ne passera pas », les manifestants ont brûlé cercueils et effigies des deux hommes forts du Pérou: Fujimori et Montesino, l’homme de l’ombre et des services clés de l’Etat. Y compris ceux chargés de la répression.

Du maxi coup d’Etat aux minis coups d’Etat

Elu président du pays une première fois en 1990, Alberto Fujimori n’avait pas hésité à organiser un auto-coup d’Etat le 5 avril 1992. Appuyé par les blindés de l’armée, il avait suspendu la Constitution, et dissous le Parlement en prenant la tête d’un « gouvernement de reconstruction nationale ». Deux ans après, en 1994, il récidivait, de manière moins frappante, certes, en détournant à son profit la Constitution afin de briguer un second mandat en 1995. En toute illégalité déjà, puisque la loi interdisait à l’époque à un président en exercice de se succéder à lui-même. Modifiée depuis lors, la Constitution y a remédié. D’où l’interprétation du JNE, qui suscite l’ire de l’opposition: « Au regard de la nouvelle Constitution, soutient le JNE, il s’agirait du second mandat pour Fujimori », après celui de 1995. Oublié, celui de 1990… puisqu’il résultait de la défunte application de la Carta Magna de 1979.

Avec l’opposition, l’ensemble des institutions à caractère social ou de défense des droits de l’homme, ainsi que la plupart des ONG se mobilisent. Et vont jusqu’à parler de nouvelle « guerre sale électorale sans précédent, avec des actes d’intimidation et d’hostilité contre la presse non officielle ». Quant à la hiérarchie de l’Eglise, à quelques exceptions près, elle n’oublie pas la campagne de stérilisation menée dans les Andes par Fujimori. Et sa politique néfaste en matière de famille.

Seul un miracle de tous les saints

L’ampleur des récentes manifestations de rue a du reste surpris les milieux politiques. Qui annoncent d’autres mouvements et un durcissement de la lutte pour ces prochaines semaines, face au rouleau compresseur de la propagande gouvernementale. Selon Javier Pérez de Cuéllar, ex-secrétaire général de l’ONU, le gouvernement est suspect de ne pas offrir les garanties pour un processus électoral transparent ». Il met en garde: si l’opposition va dispersé au combat, « seul un miracle de tous les saints pourraient rendre possible un second tour ».

Pour le candidat Toledo, « le tribunal électoral est l’otage d’un gouvernement autoritaire doté d’un monopole politique sans précédent ». Quant au Conseil de la presse, il a exprimé sa « plus profonde préoccupation » pour des actes qu’il estime « suspects contre les médias indépendants ». Ces faits, estime le Conseil, ne font qu’affecter davantage la liberté de presse et embrouiller plus encore le processus électoral ».

Conscient qu’un second tour pourrait lui être fatal, le président Fujimori a lancé une campagne pour convaincre les Péruviens de l’inutilité de recourir aux urnes une seconde fois, et de l’urgence à tout résoudre le 9 avril. Actuellement favori, le « Chino » ne semble pourtant pas être en mesure d’atteindre la moitié des voix plus une afin de vaincre lors du premier rendez-vous. Ce qui laisse à l’opposition une marge pour élaborer une stratégie qui lui éviterait, pour le moins, la dispersion de 40% de l’électorat qui n’a pas l’intention de voter en faveur du gouvernement actuel.

D’être réélu en avril prochain Fujimori cumulerait 15 ans de pouvoir potentiel. Un fait sans précédent dans l’histoire de ce pays andin. (apic/pr)

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