APIC – Interview
On attend un bébé au parlement
Pas sous la coupole fédérale, mais à Delémont
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Les Breuleux, 31 janvier 2000 (APIC) Il n’y aura pas de bébé sous la coupole fédérale, mais il y en aura un dans l’enceinte du Parlement jurassien. En mars prochain, Elisabeth Baume, 36 ans, mariée, mère d’un enfant de 6 ans, présidente en exercice du parlement jurassien, donnera naissance à un bébé. Un peu celui des Jurassiens. Une première en Suisse, pour une première citoyenne d’un canton.
Tout un symbole, après les déclarations de la démocrate-chrétienne Ruth Metzler, sitôt élue au Conseil fédéral, pour souligner que la maternité n’était pas compatible avec sa nouvelle charge. Mais aussi après le refus du peuple suisse et plus particulièrement des électeurs de suisses alémaniques, de l’assurance maternité. Pour Elisabeth Baume, assistante sociale et membre du parti socialiste, maternité et responsabilités politiques ne sont en rien incompatibles. Au contraire. Dans la mesure ou tant de choses restent à faire dans ce pays pour la famille. Notre interview.
APIC: Le ministre jurassien Jean-François Roth souhaite repeupler le Jura. Et projette 100’000 habitants pour 2020. Soit un accroissement de 45% – ou 10’000 familles de plus – par rapport à la population actuelle, de 69’000 âmes. Utopie? Vous allez en tout cas dans le sens de ses vœux…
Elisabeth Baume: Tout-à-fait, c’est un heureux hasard. Avec son idée, le ministre Roth veut donner une impulsion au canton. Pour grandir, il faut être plus. Par le biais des naissances, bien entendu, mais aussi grâce à des collaborations, et notamment avec notre partenaire du Jura bernois. Je ne crois pas que J.-Fr. Roth pense uniquement aux familles, aux femmes jurassiennes – ou domiciliées dans le canton – mais à toutes les mesures cadres qui permettraient de faire envie aux gens de venir s’y établir. Grandir? On peut accroître la démographie de plusieurs manières. Notamment en créant des emplois ou en évitant que les jeunes formés ne quittent le canton – parce que le Jura est quelque peu anémique en termes d’emplois pour les jeunes au bénéfice de formation supérieure. Il s’agit également de privilégier un environnement agréable, des infrastructures culturelles et sociales, des moyens de transport adéquats…
APIC: C’est un peu le bébé des Jurassiens, qui viendra au monde en mars…
Elisabeth Baume: Mettre au monde un bébé et assumer ma charge de présidente a une valeur de symbole, dans la mesure où cela rappelle qu’il s’agit d’une fonction de milice. Et puis, je ne me suis pas dit, voilà, je vais faire un bébé parce que je serai présidente. Cela s’est donné comme ça.
APIC: La Conseillère fédérale Ruth Metzler, membre d’un parti pourtant censé défendre les valeurs de la famille, l’a dit: avoir un enfant est incompatible avec sa fonction. Pas mal de dents ont grincé…
Elisabeth Baume: Incompatible avec sa fonction? Non, pas du tout. Combien de femmes très actives dans différents domaines arrivent à concilier vie de famille et vie professionnelle ou politique. En outre, j’ose souhaiter que son mari puisse, le cas échéant, aménager son temps afin de permettre, si le couple le souhaite, de concilier carrière politique et vie de famille avec enfant(s). On peut imaginer que l’un et l’autre trouvent les moyens de s’organiser.
APIC: Dans un pays ou la démographie est en chute libre, un «bébé sous la couple» aurait pu être vu comme un sacré signe, dans une société vieillissante. Une occasion manquée?
Elisabeth Baume: Je ne pense pas que le projet d’avoir un enfant doive faire l’objet de stratégie d’ordre politique. D’autant plus que le seul désir d’avoir un enfant ne suffit pas toujours. De par sa jeunesse, Ruth Metzler a visiblement donné un nouvel élan. Elle plaît. Pourquoi dès lors ne pas aller plus loin, avec un signe encore plus concret de sa féminité, avec une maternité. Si la Conseillère fédérale annonçait un jour qu’elle est enceinte, il ne viendrait à l’idée de personne de crier à la trahison. Ce qui m’agace, par contre, est qu’avec sa déclaration, elle a donné l’impression de faire une promesse solennelle: celle de ne pas avoir d’enfants pour être disponible pour sa tâche. Elisabeth Kopp n’a pas eu d’enfant durant sa période passée au Conseil fédéral, mais elle a eu un mari encombrant. Cela dit, on ne demande pas à un homme s’il projette ou non d’avoir un ou des enfants. Les mêmes règles devraient être appliquées pour tout le monde. Reste que Ruth Metzler a crié haut et fort qu’elle souhaitait s’occuper elle-même de son enfant, au cas où, sans nourrice ni autre intermédiaire. C’est terriblement dérangeant, car cette manière d’envisager la vie de famille me semble aujourd’hui dépassée et peu respectueuse de la réalité vécue par les couples qui, par obligation financière, sont amenés à s’organiser avec deux salaires.
APIC: D’autant que dans ce pays qui manque singulièrement de crèches, il faudrait sensibiliser l’opinion publique…
Elisabeth Baume: De nombreux d’enfants vont en crèche. Et beaucoup de femmes n’ont pas le choix. Par sa position, Ruth Metzler aurait pu contribuer à sensibiliser sur la question de la garde des enfants. Une question qui pose problème pour de nombreuses familles. Son approche n’est guère respectueuse pour les mêmes familles, parce que cela revient à dire qu’un enfant gardé en crèche – ou d’une autre manière – est à priori lésé par rapport à un enfant élevé «uniquement» par les membres de sa famille.
APIC On peut donc être mère de famille, mener une activité professionnelle, et assumer un rôle politique. Y compris de premier plan.
Elisabeth Baume: Avec un sérieux bémol! Cela suppose en effet un accord de toute la famille. Et de faire des choix. Avec la naissance de mon second enfant, j’arrêterai de travailler, je veux dire d’avoir un emploi rémunéré. Cela veut dire que la femme est effectivement amenée à prendre des décisions, différentes de celles d’un homme. Je ne trouverais pas compatible de travailler à 70% au Service social, d’avoir deux enfants et en plus d’être présidente du Parlement. Je serais insatisfaite partout et dans l’impossibilité de m’investir dans chacune de mes tâches, avec la conviction et l’énergie nécessaires. Il me faut donc faire «le deuil» de mon travail, dans un domaine certes exigeant mais passionnant, avec des gens que j’apprécie et respecte énormément.
APIC: En d’autres termes, vous avez choisi de privilégier votre rôle de mère et de première citoyenne du Jura…
Elisabeth Baume: J’entends en effet d’abord privilégier ma famille, et ma fonction de présidente ensuite, par loyauté vis-à-vis de mon parti et du jeu politique du Jura. En acceptant cette fonction, j’ai choisi de le faire au plus près de mes convictions, et dans le respect des institutions et des citoyens. D’une manière générale, j’arrive à faire face. Je mets ces jours mes papiers en ordre pour passer la main à la personne appelée à me succéder au Service social après 11 ans. Pour le reste, lorsque viendra le moment d’accoucher, le vice-président Marcel Hubleur, en galant homme, se fera un plaisir de me remplacer pour une ou deux séances (réd: le parlement jurassien siège une fois par mois), car je n’imagine pas avoir un congé maternité de 4 mois et de mettre en veilleuse mes activités de présidente, pour autant que ma santé et celle du bébé le permettent.
APIC: Le Jura n’accepte pas le récent refus de l’assurance maternité imposée par la majorité alémanique. Les rondeurs de votre ventre peuvent-elles contribuer à donner du poids – au sens politique, bien entendu -, à l’idée acceptée par la majorité des parlementaires?
Elisabeth Baume: Qui sait? Une motion du parti socialiste transformée en postulat a été acceptée à une forte majorité par le parlement. L’objectif? Une compensation financière pour les familles. Différents idées sont esquissées en faveur de la famille, comme le versement d’un complément aux allocations familiales, compris comme une sorte de prestation complémentaire, fiscalement non imposable, ou encore la mise sur un pied d’égalité des personnes au chômage. Pour l’heure, scandaleusement, ces personnes ne touchent pas d’allocation de naissance. Cela se fera. Il est également envisagé de généraliser les allocations familiales à toutes les catégories de personnes, indépendants y compris. Il est aussi question d’un soutien à la famille par le biais d’une action sociale, grâce à des mesures d’insertion qui permettront de passer d’une assistance passive à une prise en considération des projets déclarés.
APIC: Le mandat de présidente vous oblige à l’impartialité. Mais votre future maternité, et le symbole qui entoure votre élection alors que vous étiez déjà enceinte peut aller dans le sens de réformes en faveur de la famille.
Elisabeth Baume: Ce mandat m’oblige à l’impartialité, c’est vrai. Cela ne m’empêchera pas de prendre mon bâton de pèlerin pour continuer à soutenir la famille. Les impôts restent en théorie encore le meilleur moyen de redistribution des richesses. De fortes charges fiscales ne me dérangent nullement si elles permettent des prestations sociales adéquates, de créer des crèches pour accueillir les enfants, de favoriser une politique de la famille. On est loin du compte en Suisse. Et le Jura à un certain retard à combler en la matière. D’où les projets qui couvent: le gouvernement vient de transmettre un message au parlement relatif à la révision du recouvrement des pensions alimentaires, dont les normes sont aujourd’hui scandaleusement basses, pour apporter un plus grand soutien aux familles monoparentales; révision partielle de la loi fiscale, avec, notamment la déduction des frais de garde de l’enfant. Il est aussi question d’une augmentation du forfait pour la prime «caisse maladie». A ce propos, contrairement à d’autres cantons, le Jura a toujours utilisé la totalité des subsides octroyés par la Confédération. Des propositions sont faites afin de diminuer la charge fiscale des familles les plus nombreuses, et pour augmenter la déduction forfaitaire par enfant. Ces idées en matière de révision fiscale n’ont rien de révolutionnaire, si on considère les montants discutés. Toutefois, j’attache beaucoup d’importance à ces principes de base. Il est primordial que l’ensemble des partenaires et des partis politiques y adhèrent.
APIC: Le Jura à l’occasion de faire œuvre de pionnier en matière d’allocations familiales…
Elisabeth Baume: L’augmentation des allocations familiales constitue un autre cheval de bataille. Je le prônerai haut et fort. Là aussi je me battrai pour que ces allocations soient nettement plus importantes, et fiscalement déductibles. Cela dit, il ne faut pas voir uniquement l’enfant comme un coût, mais aussi comme un accomplissement. L’enfant apporte aussi beaucoup. Alors qu’il existe aussi nombre de personnes seules, qui vivent dans la précarité des situations dramatiques et scandaleuses. Le soutien à la famille est important, mais pas exclusif face aux autres citoyens vivant des situations de détresse (demandeurs d’emploi, personnes dépendantes, personnes à l’assistance…
APIC: Comment qualifier la politique de la famille en Suisse?…
Elisabeth Baume: Anémique, pour ne pas dire moribonde. Aujourd’hui, on ne prend plus aucune décision si cela risque d’engendrer des coûts supplémentaires. Une attitude à la longue culpabilisante, notamment pour les personnes vieillissantes, accusées de freiner sinon de barrer les projets pour les jeunes. Tristes arguments. C’est plutôt parce qu’on n’a pas envie de promouvoir la solidarité qu’on est incapable d’être créatif en matière de politique familiale.
APIC: Vous êtes aujourd’hui au perchoir. Avec quel ambition, quels objectifs?
Elisabeth Baume: Participer à la vie de la société en général n’est pas forcément avoir un plan de carrière. Pour moi, faire de la politique, c’est participer à la vie de la cité. Mon ambition – elle n’a rien de personnelle -, est de mettre la politique au service de la citoyenneté; de donner une tonalité jeune et féminine, sans être pour autant féministe à outrance; de poursuivre avec le langage spontané qui est le mien. Je souhaite aussi rapprocher les instances politiques des personnes, ou l’inverse; faire reculer l’indifférence des gens devant les enjeux politiques et les problèmes des autres; inciter à participer à la vie de tous, à tous les échelons de la vie sociale; convaincre mes concitoyens d’ouvrir les yeux sur leur environnement immédiat et sur les enjeux plus globaux de la société. (apic/pr)
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