Voyage du pape Jean Paul II en Ukraine, quatrième partie
Tué au coin d’un bois par le KGB au retour d’une visite de malade
Sophie de Ravinel, pour l’agence APIC
Rome, 17 juin 2001 (APIC) Né en 1945 aux Etats-Unis, le docteur Georges Isajiw, vice-président de la Fédération internationale des associations médicales, est le petit fils du Père Nicholas Konrad, un martyr qui sera béatifié par Jean Paul II le 27 juin prochain à Lviv. Il sera présent en Ukraine – avec une quinzaine de membres de sa famille, dont le propre fils du Père Konrad pour la béatification des 28 membres de l’Eglise ukrainienne grecque catholique.
«Le Père Nicholas Konrad, est né le 16 mai 1876 à Strus dans l’ouest de l’Ukraine. Il a effectué son séminaire à Rome, à l’Université ’De Propaganda Fide’, où il a obtenu en 1895, à l’âge de 19 ans, une licence en philosophie et, quatre ans plus tard, un doctorat en théologie et en droit canon», rappelle George Isajiw au sujet de son grand-père. «En 1899, il est ordonné prêtre à l’âge de 23 ans après avoir épousé ma grand-mère Antonina, puis s’est consacré à l’enseignement dans des écoles secondaires de l’Ouest de l’Ukraine. En 1929, le métropolite Andrej Sheptytsky lui demande de venir enseigner la théologie, la philosophie et la sociologie à l’Académie Théologique de Lviv.
Un manuel d’histoire de la philosophie, qu’il a écrit dans ses années, est encore utilisé par les étudiants aujourd’hui! Sa vocation a donc été largement tournée vers l’éducation, même s’il a aussi participé à la vie de nombreuses paroisses et à l’accompagnement spirituel de monastères de religieuses».
Q: Et que s’est-il passé au début de la guerre ?
Georges Isajiw: En 1939, après l’occupation par l’armée soviétique et pour protéger l’identité des étudiants contre une persécution qui s’annonçait certaine, l’Académie Théologique fut fermée par Mgr Andrej Sheptytsky. L’archevêque permit également aux prêtres qui avaient une jeune famille d’émigrer vers la Pologne (zone occupée par les Allemands) afin de les protéger.
Mon grand-père et ma grand-mère – leurs enfants étaient déjà grands – ont été volontaires pour se rendre à Stradch, un village à une cinquantaine de kilomètres de Lviv, afin de remplacer un jeune prêtre qui avait émigré. A cette époque, mon grand-père était un conseiller actif de l’archevêque et faisait de nombreux voyages à Lviv afin de le rencontrer. Je suis sûr que c’est la raison pour laquelle il fût l’un des premiers à être la cible du KGB. Mon grand-père et le responsable de la chorale paroissiale, Volodymyr Pryjma, le seul laïc des 30 à être béatifiés – ont tous les deux été tués dans un bois à l’orée du village après avoir été interceptés par le KGB à leur retour d’une visite à une paroissienne malade. On lui avait conseillé de ne pas répondre aux appels de malades, car il y avait des rumeurs selon lesquelles d’autres prêtres avaient été tués dans les jours précédents.
Q: Mais il est quand même allé visiter cette malade…
Georges Isajiw: «Oui, il a insisté pour partir, en pleine conscience du danger, et en affirmant: Que ce passera-t-il, si cette femme meurt sans avoir reçu les derniers sacrements? Il a cependant insisté, en vain, pour que son adjoint, Volodymyr Pryjma, qui avait 35 ans, ne l’accompagne pas et retourne chez lui retrouver sa jeune femme et ses enfants. Le corps de mon grand-père a été retrouvé intact trois semaines plus tard – en pleine chaleur du mois de juillet – et il était encore intact une année plus tard, lorsqu’il a été exhumé et transféré dans un cercueil de métal.
Q: Les paroissiens du village ont-ils conservé des souvenirs de votre grand-père?
Georges Isajiw: Lorsque ma femme Patricia et moi-même avons visité Stradch en février 2000, nous avons rencontré des paroissiens qui étaient enfants ou jeunes adultes dans les années 40 et qui nous ont témoigné combien mon grand-père et sa femme étaient aimés.
Comme les écoles catholiques avaient été fermées par les Soviétiques, des habitants se souviennent avoir été catéchisés par mon grand-père et spécialement par ma grand-mère Antonina. Un homme nous a affirmé que cela les avait aidés à maintenir leur foi durant les 50 années de régime soviétique! Immédiatement après sa mort, il y a eu une grande dévotion à son égard dans le village de Stradch. Une croix a été placée sur le lieu du martyr, et des pèlerinages ont commencé, bien sûr interdits par les communistes qui n’ont pas cessé de diffuser leur propagande contre lui. Chaque année, le 26 juin, à l’anniversaire de sa mort, la paroisse de Stradch organise un pèlerinage et un «panachyda» (service pour les défunts), sur sa tombe à côté de l’église. Un hymne religieux a même été composé en son honneur.
Q: Et votre grand-mère?
Georges Isajiw: Il est important de souligner que ma grand-mère a toujours aidé mon grand-père dans sa charge pastorale, surtout dans le domaine de l’éducation. Elle faisait partie intégrante de la paroisse. Et on peut affirmer cela de la plupart des femmes de prêtres dans toute l’Ukraine.
Dans les dernières année de la première guerre mondiale, elle s’était distinguée dans l’organisation de groupe de femmes qui prenaient soin des prisonniers de guerre passant à travers Lviv depuis le front russe. Elle a risqué sa vie à de nombreuses reprises en soignant des malades infectés par le typhus et en portant les sacrements aux personnes sur le point de mourir.
Q: Dans quelles conditions votre famille est-elle sortie de la guerre ?
Georges Isajiw: Mes grand parents ont eu quatre enfants élevés avec soin, dont un seul, qui a été physicien, est aujourd’hui encore en vie, âgé de 92 ans. Il vit en Autriche, à Insbruck. Ma mère, Jaroslawa Isajiw – morte à l’âge de 93 ans – a eu une maîtrise en histoire et sa soeur, Maria Skowronska – morte d’un cancer alors qu’elle avait une quarantaine d’années – a été une pianiste distinguée et une professeur de musique. Mon autre oncle, Stephan Konrad qui est mort à l’âge de 90 ans était journaliste.
Tous, sauf Maria, ont pu s’échapper à l’Ouest, vers l’Autriche ou les Etats-Unis. Les cinq enfants de Maria vivent encore dans les environs de Lviv, ils ont survécu tant bien que mal au travers des années de persécutions, surtout grâce à leurs talents musicaux – ils étaient concertistes ou professeurs de musique mais en cachant leur passé et leurs relations avec le grand-père assassiné. Ma grand-mère, elle, a tout d’abord émigré vers l’Autriche avec mon oncle Volodymyr et, en 1951, elle est venue vivre avec nous à Philadelphie (USA) jusqu’à sa mort naturelle en 1955 à l’âge de 70 ans.
Q: Vous l’avez donc connue ?
Georges Isajiw: En effet, je suis né en 1945, bien après la mort du père Konrad, mais j’ai eu la chance d’être élevé par ma grand-mère de l’âge de 5 ans jusqu’à 10 ans. Elle a pris soin de moi qui était le benjamin de la famille, alors que mes parents travaillaient et que ma soeur et mes deux frères allaient déjà à l’école. Elle m’a appris à lire et à écrire en ukrainien et elle m’a transmis beaucoup de choses sur mon grand-père et sur la vie en Ukraine.
Q: Avez-vous pu garder des liens avec votre famille en Ukraine ?
Georges Isajiw: Mes parents n’ont pas pu maintenir de liens avec l’Ukraine, jusque dans les années 80, car cela aurait mis en danger la vie de mes cousins. En effet, le moindre contact avec l’Ouest était considéré comme un acte de trahison. Les traîtres étaient alors évacués de leur maison au milieu de la nuit et envoyés en Sibérie, sans même un simulacre de procès.
Dans les années 80, nous avons pu établir quelques contacts grâce à des amis commun en Pologne et depuis 1991, nous avons des contacts ouverts avec nos cinq cousins à Lviv. Ils ont dû supporter des épreuves terribles, surtout entre 1945 et 1975, aussi bien sur le plan physique que psychologique. Dans leur enfance, le KGB les interrogeait à l’école pour savoir s’ils savaient où étaient leur grand-mère et leurs oncles. Le réseau du KGB ne s’arrêtait pas aux frontières de l’Ouest, et aux Etats-Unis, il y avaient souvent d’étranges accidents, des soi-disant agressions de rue qui visaient des personnes échappées de l’Est pendant la guerre. Ainsi, pour protéger ma grand-mère, leur père leur avait dit que leur grand-mère était morte pendant la guerre sous les bombes, ce qu’ils ont toujours cru dans leur enfance.
Q: Que représente pour vous cette béatification ?
Georges Isajiw: Cette béatification sera un moment très intense pour nous, car nous voulons rendre grâce de la guérison apparemment miraculeuse de notre fille, Colleen Melchiorre elle a une quarantaine d’année – d’une tumeur maligne au cerveau. Tout les avis médicaux étaient concordants pour dire qu’elle ne survivrait pas plus d’un an à cette tumeur et elle est toujours en vie, depuis plus de trois ans. Nous allons le remercier pour cette rémission!
Ce sera aussi un temps merveilleux de fête familiale car je viens des Etats Unis, avec mes deux frères, leur épouse, et ma soeur, nos enfants et petits-enfants. De l’Autriche, l’unique fils survivant sera là avec sa femme et bien entendu nos cousins de Lviv. Je suis sûr que le sang des martyrs a permis la résurgence de l’Eglise et de la foi dans un pays où on a enseigné l’athéisme pendant un demi-siècle ! (apic/imed/bb)
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