Une véritable stratégie de la tension

Algérie: Le pétrole et les militaires derrière les désordres, estime Fatiha Talhaite

Rome, 21 juillet 2001 (APIC) C’est une véritable stratégie de la tension qui a été utilisée en Algérie ces jours derniers, dénonce Fatiha Talhaite, chercheur franco-algérienne, experte en économie du monde arabe et musulman. Une affirmation qui s’ajoute aux à d’autres accusations, et notamment contre la TV publique, qui manipule les images des émeutes, alors même que le président, lui, voyage au loin comme si de rien n’était.

Le 14 juin, plus d’un million de personnes sont descendues dans les rues d’Alger pour soutenir les revendications de la minorité berbère de Kabylie, une région située à l’est de la Capitale. L’ »intifada » algérienne, comme on l’a appelée, s’est opposée au président Boutéflika, déclenchant une violente réaction des forces de l’ordre. Les affrontements se sont poursuivis les jours suivants, avec un très lourd bilan en vies humaines.

Le gouvernement algérien a interdit toute manifestation dans la capitale. Selon F. Talhaite, le scénario est toujours le même: déstabiliser le pays pour justifier l’usage de la force, faire bouger les commandes de l’économie au-delà de tout contrôle, voire même renverser l’équipe de commandement du président Boutéflika. Ceux qui mènent le jeu, affirme-t-elle dans une interview à l’agence vaticane Fides, ce sont les militaires. Elle laisse une lueur d’espoir dans l’action de la société civile algérienne qui est « moderne, consciente, intelligente ».

Quelles sont les racines du soulèvement populaire? Selon Fatiha Talhaite, il y a actuellement en Algérie une grande distance entre la population et le pouvoir. « Je ne suis pas surprise des désordres survenus dans tout le pays. Durant les 30 dernières années, le pouvoir s’est servi de la répression, mais cette fois, on ne peut plus avancer les arguments du « terrorisme » et du « fondamentalisme islamique ». La révolte de la Kabylie est tout autre chose. Il ne s’agit pas d’un conflit ethnique, comme l’ont déclaré les moyens d’information. Le véritable conflit est entre les gens et le pouvoir, et il a des racines anciennes. C’est pourquoi il est allé bien au-delà des revendications des Berbères. Aujourd’hui, toutefois, il est plus difficile de justifier la répression. L’an passé déjà, dans l’ouest du pays, un mouvement du même genre avait été réprimé avec dureté, dans le silence général. A présent, ce n’est plus possible ».

Militaires et manipulations

Quelles sont les caractéristiques du mouvement de protestation? Pour Fatiha Talhaite, le mouvement qui conteste aujourd’hui est en dehors des partis. Il est enraciné dans les groupes démocratiques traditionnels à l’intérieur des villages, qui ont été éliminés par les violentes campagnes armées des années passées, et ces groupes sont de nouveau actifs dans l’arène socio-politique. D’après certains observateurs, toutefois, le mouvement est manipulé à ses propres fins, au sein d’une stratégie qui sert à déstabiliser le pays.

Après la violente riposte des forces armées, y a-t-il une possibilité de médiation? La protestation des jours derniers pourrait être une occasion pour le pouvoir central de négocier et de pactiser avec la société civile, estime Fatiha Talhaite. En Algérie, les décisions les plus importantes liées à la politique et à l’économie sont l’apanage d’une oligarchie politico-militaire. Les grandes manifestations populaires – plus d’un million de personnes dans la rue – sont l’indice de nouvelles revendications qui font leur chemin dans la société algérienne. D’autre part, créer la tension est un moyen dont se sert le gouvernement pour ne pas respecter les promesses qu’il a faites. « Le pays, dit-elle, est arrivé à un point limite, étranglé par le chômage et par le malaise social. Il faut noter que les manifestations ont été autorisées: il semble que l’on veuille créer des désordres pour avoir la légitimité d’agir avec la force. Le pouvoir principal est toujours l’armée. Plusieurs groupes veulent éliminer de la scène le Président Boutéflika. Il est possible que les militaires aient provoqué des désordres pour déstabiliser le Pays et changer l’équipe au pouvoir ».

Crucial

Y a-t-il des raisons économiques à la base de cette stratégie? Pour Fatiha Talhaite, au plan économique, le pays est à un point crucial: on discute de la réforme du secteur pétrolier. Un projet est à l’étude, qui prévoit de privatiser et d’internationaliser la Compagnie pétrolière nationale. La discussion au Parlement est imminente. Mais le plan rencontre l’opposition de certains groupes, qui ne veulent pas risquer de perdre le contrôle sur des ressources importantes. « Dans des situations d’urgence, il est plus facile de prendre des décisions en dehors d’un cadre de règles constituées. Le climat de tension peut entraîner des retournements imprévus, décidés sans consulter personne. C’est exactement de cette manière que l’on a agi dans le passé. Ceci fait penser à un dessin bien précis ».

Les relations avec l’étranger peuvent-elles avoir une influence sur la situation à l’intérieur? Selon Fatiha Talhaite, les rapports de l’Algérie avec les Etats-Unis, l’OTAN, l’Union Européenne pourront avoir une influence indirecte. « Mais le point clef reste la société civile algérienne, qui est très vivante, consciente, intelligente. Le problème est que, sans démocratie, elle n’a pas les moyens pour se développer. Mais quand il se présente même une toute petite occasion, elle est capable de la saisir. La population algérienne n’accepte pas de renoncer à ses aspirations propres. Dans le climat actuel, c’est l’unique espérance ». (apic/cip/fs/pr)

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