Afrique du Sud: Un prêtre anglican noir demande réparation pour les victimes de l’apartheid

« J’ai perdu mes deux mains et un œil: j’ai gardé l’arme de la parole »

New York, 11 mai 2001 (APIC) Michel Lapsley est toujours vivant. En avril 1990, il a reçu des magazines religieux dans un colis où les services secrets sud-africains avaient placé une bombe! Onze ans après, ayant perdu ses deux mains et un œil, le prêtre dénonce l’amnistie des criminels et appelle à la réparation des torts faits aux victimes de l’apartheid.

Dans une interview télévisée diffusée à la fin du mois d’avril par la chaîne new-yorkaise WABC, le prêtre anglican néo-zélandais témoigne: il a perdu ses deux mains et un œil dans l’attentat à la bombe dont il a été victime mais il y a gagné une nouvelle mission au service des victimes de la ségrégation raciale et de la violence en Afrique du Sud.

Michel Lapsley a choisi d’exercer son ministère dans ce pays, en 1973, peu après son ordination. Devenu aumônier d’étudiants, sur plusieurs campus sud-africains, le jeune prêtre noir fait l’expérience d’un monde divisé entre opprimés et oppresseurs. « Voilà soudain que la couleur de ma peau déterminait tous les aspects de ma vie. Même les plus ordinaires ».

Jusqu’à justifier la lutte armée

Michel Lapsley fuit au Zimbabwe dès 1976, devenu indésirable en Afrique du Sud pour avoir choisi d’être aumônier du Congrès National Africain, l’ANC de Nelson Mandela, alors emprisonné comme « terroriste ». « Le tournant a été le massacre d’élèves noirs à Soweto en 1976. Face à ce drame, ma foi est tombée en lambeaux. Je me suis retrouvé brutalement confronté à la réalité: des gens lisaient la Bible tous les jours, allaient à l’église le dimanche, et tuaient des enfants! Le racisme les avait envahit au point qu’ils ne voyaient d’enfants sous la peau noire.

« J’en suis venu à la conclusion douloureuse que des gens avaient le droit de se défendre et qu’il était moralement légitime, nécessaire et justifié de se défendre par les armes. » Michel Lapsley décide alors d’aller vivre au Lesotho voisin, qui est déjà « une patrie » pour les Noirs, qui s’y sentent néanmoins encerclés par l’Afrique du Sud, « J’étais aumônier d’un mouvement de libération. Je me rendais compte que le seul moyen pour les Sud-africains de gagner la liberté était de risquer sa vie, de se sacrifier. J’ai donc aidé les jeunes sud-africains en exil à se former, à devenir de bons soldats de l’ANC ».

Il faudra des mois à Michel Lapsley pour se remettre de l’attentat qui enlève ses mains et un œil mais lui laisse « l’arme de la parole et de l’ironie ». Il est soigné en Australie et opère alors un virage à 180 degrés.

Guérir les séquelles d’années d’oppression

Lorsque le système d’apartheid s’effondre et que Nelson Mandela est élu premier président noir d’Afrique du Sud, l’heure d’un nouveau ministère sonne pour Michel Lapsley. Il se met au service des victimes de la torture, « pour les aider à guérir leur mémoire ». De retour en Afrique du Sud en 1992, le prêtre est frappé par le spectacle de « vies entières ravagées par des années d’oppression et de violence ». Il choisit alors d’être aumônier d’un centre qui soigne les traumatisés de l’apartheid. « Si les Sud-africains ont eu un jour l’espoir de bâtir une société meilleure, il leur faut aujourd’hui traiter le mal qu’ils se sont fait mutuellement. J’ai mis sur pied des ateliers pour la guérison de la mémoire. C’est une exigence incontournable pour le pardon et la réconciliation. »

Quand on parle de l’Afrique du Sud et de son avenir, on dit que c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de massacres et de bains de sang après l’abolition de l’apartheid. Mais des millions de personnes ont le sentiment que leur mémoire est bafouée, estime le prêtre anglican.

22’000 témoins entendus

Même la Commission pour la Vérité et la Réconciliation, que préside l’archevêque anglican Desmond Tutu, laisse aujourd’hui les Sud-africains amers. La Commission a entendu jusqu’ici plus de 22’000 témoins; elle a reconnu le statut de victime à 18’000 personnes. Sur 7’000 demandes d’amnistie, elle a répondu favorablement à 800. Sans mépriser le travail de la Commission, Michel Lapsley constate qu’elle accorde l’amnistie à certains criminels, alors que leurs victimes n’obtiennent rien. Récemment, le gouvernement a créé un fonds de dédommagement de 154 millions de frs, alors que la Commission demandait trois fois plus. « Ça ne suffit pas, mais c’est un pas de géant », commente avec humour le prêtre néo-zélandais.

« Si l’Etat ne met pas en œuvre une politique efficace de réparations, les gens vont devenir de plus en plus amer. Actuellement, conclut-il, on vient à bout de la violence politique. Mais il reste la violence domestique, familiale, criminelle, sexuelle… Tout ce qui maintient les gens dans un état de victime… Si les besoins du peuple ne sont pas écoutés, alors c’est la haine ou l’amertume, le repli sur soi ou la vengeance qui prendront le dessus, estime Michel Lapsley qui est convaincu que le progrès économique et social est indissociable du progrès politique.

« Il est impératif de traiter les effets psychologiques, émotionnels et spirituels du régime de l’apartheid, par amour de nous-mêmes et pour être capables d’être un peuple libre », conclut le prêtre anglican sur la chaîne de TV américaine. (apic/cip/epicomm-wab/mjp)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/afrique-du-sud-un-pretre-anglican-noir-demande-reparation-pour-les-victimes-de-l-apartheid/