APIC Reportage
L’Eglise de Corse connaît aussi ses clivages et ses extrêmes
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
A l’image de la population corse et de sa classe dirigeante, l’Eglise de Corse connaît aussi des clivages et ses extrêmes, s’agissant de l’avenir politique de l’Ile de Beauté. Avec ses extrêmes, minoritaires. L’Eglise corse a mal a son inculturation. Le débat qui s’ouvre cette semaine à Paris sur les Accords de Matignon apportera peut-être le coup de pouce nécessaire, à moins qu’il n’accentue les divisions. Après le chapitre consacré à la religiosité dans l’île, l’APIC publie aujourd’hui le second volet de son reportage.
A l’heure où la violence, les meurtres et les vendettas semblent momentanément avoir mis la sourdine, la Corse s’interroge aujourd’hui sur son avenir politique. Et reste dubitative quant à ce qui sortira de l’Assemblée nationale française, qui se penchera du 15 au 17 mai sur les Accords de Matignon. Le nouveau statut corse pourrait déboucher dans les années à venir sur davantage d’autonomie politique et économique, ainsi que sur une valorisation de la langue corse. Ou sur plus de violence en cas d’échec.
« En cela, les nationalistes ont réussi. Puisque la France a accouché de son plan Matignon. Mais attention, si Jospin a voulu gagner du temps pour des questions électorales, et que le peuple corse a été trompé, un terrible retour de la violence est à craindre. Si le Premier ministre a joué et essayé de nous jouer, alors je vous le dis, 25 types, avec les moyens aujourd’hui à disposition, suffisent à mettre à mal la France. Jusqu’à présent les Corses ont répugné à attribuer une responsabilité générale. Pour eux, le coupable a toujours été quelqu’un, jamais un ensemble. Cela pourrait bien changer en cas d’échec ». Celui qui parle n’est pas un politique, ni un militant de la Cunculta, ou d’ »Armata Corsa ». Il est prêtre, curé de Ponte Lecce, au sud de Bastia.
« Je roule pour la Corse »
Pour le curé de Ponte Lecce, la violence n’est pas une fatalité en Corse. Avec un autre prêtre, l’abbé Mondoloni a participé à la réunion du 20 février 1999, à Ghisunaccia, où les familles des victimes de la violence, réunies à l’initiative de 3 ou 4 sages et des mouvements nationalistes, avaient décidé de mettre un terme à la vendetta. Optant pour le pardon. En deux ans à peine, cette violence a fait plus de 25 morts. Avec le mouvement des femmes contre la violence, soutenu, lui, par l’ensemble de l’Eglise corse, ce rendez-vous du 20 février a marqué un tournant vers plus de paix. Et moins de tensions.
De l’aveu même de l’abbé Mondoloni, les prêtres indépendantistes ne représentent guère que 3 ou 4% du clergé. Un de ses collègues, proche par les idées, moins dans ses propos, le confirme. Prêtre du côté d’Ajaccio, soucieux de conserver l’anonymat, il n’en manque pas une contre la France. Pas même au football. « Quand la France gagne, cela me fait plus mal que lorsque Bastia ou Ajaccio perdent ». Une douleur plus lancinante que jamais avec les succès des « Bleus ».
Amalgame trop facile
A l’autre extrémité, on affiche un sentiment bien différent, mais autant de détermination. Une « allergie » quasi viscérale à l’endroit de la langue corse. Mais aussi à l’encontre du fameux chant polyphonique, qui fut transmis oralement des siècles durant dans l’île. Avant son déclin vers 1900, et sa redécouverte il y a une trentaine d’années. Avec la montée du nationalisme.
Pour l’abbé Claude (prénom fictif à la demande de l’intéressé), vicaire près d’Ajaccio, il est exclu de célébrer en langue corse, et encore moins d’admettre dans son église tout chant qui aurait un lien avec la polyphonie archaïque. Il n’est en effet pas rare, lors de funérailles, ou de mariages, que des demandes de célébrations liturgiques en corse, animées de chants polyphoniques, soient expressément formulées par les familles. « J’ai refusé des mariages, et même de dire une messe d’enterrement pour un nationaliste ». De l’aveu même de plusieurs membres du clergé, cette attitude n’est pas isolée, même si elle ne fait pas école. L’abbé Claude et quelques autres membres du clergé, minoritaires – à l’instar de la société civile, – se déclarent opposés aux Accords de Matignon. Non par esprit jacobin. « Surtout pas. Mais parce que la France fait suffisamment pour la Corse ».
Autonomie plutôt que nationalisme
L’abbé Petrolacci n’aime pas le mot nationaliste. « Je préfère parler d’autonomie. Vous en savez quelque chose en Suisse, avec le Jura », lance-t-il avec un clin d’œil. Et de se souvenir: « Il n’en demeure pas moins que des idées nationalistes, complètement inconcevables il y a 20 ans, passent aujourd’hui. Les mentalités évoluent. Et en Eglise aussi, malgré les réticences ».
L’abbé Petrolacci n’en a cure. Il vient de célébrer en langue corse la liturgie du jour. Avec d’autres confrères, il reproche à la hiérarchie de l’Eglise qui est en Corse d’être trop proche de l’officialité française. « Un évêque qui vient du continent, je ne suis pas contre, mais il faudrait qu’il sache aussi qu’il arrive dans un pays avec sa spécificité, et qu’il manifeste une volonté d’apprendre, d’écoute. Cela manque un peu. Nous voulons être reconnus dans ce que nous sommes ». Un avis que partage le diacre Pierre-Jean Francesci, 40 ans, aumônier de la prison de Borgo. « Il faut que la France, la hiérarchie de l’Eglise, y compris Rome, soient plus attentifs à notre réalité. Non seulement parce que c’est un pays, ici, mais encore parce que nous ne vivons pas les mêmes réalités qu’à Avignon, à Strasbourg ou à Grenoble. A l’avenir, la France et Rome doivent savoir qu’il existe ici une sensibilité particulière, et faire en sorte d’envoyer des gens ouverts ».
Le prêtre est aussi un citoyen
A l’évêché d’Ajaccio, on n’entend pas entrer dans le jeu des critiques. On demeure prudent. Une hiérarchie trop proche de l’officialité? « Comme évêque, je suis en contact avec des élus locaux, en lien avec des femmes et des hommes de sensibilité politiques et d’engagements socio-économiques très divers », répond Mgr André Lacrampe. L’homme d’Eglise refuse le rejet et l’ostracisme, avant de rappeler la contribution de l’Eglise de Corse pour la recherche de la paix et de la réconciliation. Et notamment le fameux colloque de Corte en 1996, mis sur pied par elle, qui avait rassemblé à l’Université des acteurs politiques et sociaux de l’île, y compris les nationalistes.
Mgr Lacrampe est conscient de la division du clergé sur le problème corse. « Il faut que les identités s’enrichissent les unes les autres. Le danger vient souvent qu’elles s’excluent. Mais il faut reconnaître l’existence de cette aspiration à une plus grande reconnaissance, à une identité ». Quant à l’engagement personnel de l’abbé Mondoloni, et de plusieurs de ses confrères… « J’ai conscience que le prêtre est un citoyen, qui s’engage et qui apporte sa part de réflexion. Je suis pour qu’il existe un rapport entre foi et engagement dans la société. Il faut aider les chrétiens à faire en sorte que leur engagement dans la société, dans le champ du politique, soit éclairé par la pensée sociale de l’Eglise ». (apic/pr)
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