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Témoignage du sociologue neuchâtelois Jacques Mérat
Jacques Berset, APIC
Neuchâtel/Tumaco, 14 mai 2001 (APIC) Guérillas de gauche, groupes paramilitaires d’extrême-droite, escadrons de la mort, répression militaire, violence de droit commun des « pandillas »… La Colombie passe pour l’un des pays les plus meurtriers du monde. Témoignage du sociologue neuchâtelois Jacques Mérat, 30 ans, de retour en Suisse après 3 ans aux côtés des paysans Afro-colombiens de la Côte Pacifique.
« Je refuse de considérer la violence, qui fait des dizaines de milliers de morts chaque année, comme un atavisme, un trait culturel du peuple colombien; c’est le fruit de l’injustice sociale, de l’exploitation et de la marginalisation », affirme d’emblée Jacques Mérat.
Sur la liste noire des paramilitaires d’extrême-droite
De retour en Suisse, il évoque avec un pincement de cœur le sort de ses camarades de la Pastorale sociale qu’il a laissés à Tumaco: l’équipe est sur la « liste noire » des paramilitaires des AUC (Milices d’Autodéfense Unies de Colombie). 2 à 300 membres de ces groupes, travaillant en cheville avec les forces de sécurité officielles, ont envahi depuis l’automne dernier le port pétrolier de Tumaco, sur la côte Pacifique de la Colombie.
Le diocèse de Tumaco, qu’il a quitté début mai, est situé dans le département du Narino. 220’000 personnes, essentiellement des descendants des esclaves noirs, vivent sur un territoire de plus de 16’000 km2. En pleine forêt vierge, non loin de la frontière équatorienne, la région est difficile d’accès: la route de Tumaco-Pasto est la seule grande liaison terrestre, le principal des déplacements se faisant en bateau à moteur, sur les fleuves.
L’afflux de personnes chassées par les combats entre guérilla, armée et paramilitaires – près de 3 millions de déplacées dans le pays – a provoqué un boom de la culture de la coca, devenue en 3 ans l’activité économique No1 de la région. « Les populations noires de la région sont très pacifiques, voire parfois ingénues ; elles accueillent tout le monde à bras ouverts. Mais les déplacés ont aussi amené avec eux leur histoire de violence. »
Les campagnes étaient jusqu’il y a peu complètement contrôlées par les guérillas (FARC et ELN). Elles dressent des barrages, séquestrent ou récoltent l’ »impôt révolutionnaire » auprès des entrepreneurs et des gros propriétaires. Avec l’arrivée des milices d’extrême-droite, les listes de personnes à assassiner circulent ouvertement. Toute la population vit désormais sous le règne de la terreur, tant leurs méthodes sont barbares.
Le jeu des milices paramilitaires: le contrôle social total
« Les milices AUC, dirigées par Carlos Castano Gil, veulent susciter l’effroi: elles peuvent massacrer à la tronçonneuse et laisser les corps éparpillés, l’effet de terreur est massif; personne ne vient plus témoigner, les gens ne se sentent pas protégés; en raison de l’impunité, la confiance dans les institutions de l’Etat est nulle », témoigne J. Mérat. Leur jeu, poursuit-il, c’est le contrôle social total. Au début, c’était des pirates dont le Suisse devait se méfier: juchés sur de puissants hors bords, ils rançonnaient les embarcations.
L’élimination de ces « viciosos » dans le cadre d’une campagne de « nettoyage social » a certes été saluée par les gens. Le niveau des agressions était devenu insupportable. Les paramilitaires « éliminent » ainsi les bandes de délinquants pour le compte des commerçants et des gros propriétaires, qui les financent. Ils recrutent eux-mêmes des jeunes délinquants dans les « pandillas ». Ils s’adonnent à la « liquidation » des indigents, qualifiés de « déchets sociaux ». Des gens abattus à deux pas du poste de police, sans qu’elle ne réagisse!
Le cerveau lavé par la propagande anticommuniste et une vision fasciste de la société, les paramilitaires visent avant tout les militants progressistes et démocrates, qualifiés d’agitateurs et de « subversifs », collaborateurs de la guérilla. Ceux-là n’ont plus qu’à déguerpir, sinon… L’équipe de la Pastorale sociale et l’évêque du diocèse, Mgr Giron Higuita, dénoncent ces crimes impunis: auprès du gouvernement, des autorités judiciaires, d’Amnesty International… Aux yeux du volontaire suisse, ils sont « véritablement héroïques ». La dénonciation publique des groupes qui terrorisent la population est en effet la seule protection efficace dont dispose l’Eglise, constate Jacques Mérat. Qui déplore l’indolence des forces de sécurité, toujours en retard sur les lieux du crime.
« Moi-même, je n’ai pas vu, comme d’autres, la mort en face »
« Moi-même, comme étranger, de surcroît au service de l’Eglise je n’ai pas été directement menacé; je n’ai pas vu, comme d’autres, la mort en face », reconnaît le Neuchâtelois. Mais des membres de son équipe, des Colombiens, ont été harcelés, suivis, menacés par téléphone, photographiés, leurs allées et venues notées…Comme ses collègues, il devait prendre des précautions: ne pas sortir la nuit tout seul, repérer tout déplacement suspect, comme l’approche de deux jeunes sur une moto. A Medellin et à Cali, il est interdit de circuler à deux sur une moto, car c’est ainsi qu’opèrent les tueurs!
90’000 hectares de terrains légalisés de haute lutte
L’une des satisfactions de Jacques Mérat, c’est le combat mené avec la Pastorale sociale pour la légalisation des terres d’une trentaine de communautés villageoises, regroupant quelque 1’500 familles (7’000 personnes). Les villageois doivent se défendre contre l’invasion de leurs terres par des colons métis ou blancs. Ces derniers veulent implanter une agriculture agro-exportatrice, exploiter la forêt, ou planter la coca. Les compagnies étrangères lorgnent elles aussi sur les richesses naturelles (pétrole, or) et la riche biodiversité de la région est menacée.
Le « Plan Colombie » vise des régions marginalisées, comme le Caqueta ou le Putumayo, où la guérilla sévit, mais « oublie » celles où les paramilitaires des AUC sont bien implantées, comme le département du Magdalena Medio. Ce programme est cofinancé et dirigé par les Etats-Unis, qui y ont affecté plusieurs centaines de conseillers militaires. Il vise officiellement l’éradication des cultures illégales et du trafic de drogue, mais il a d’autres objectifs, notamment d’affaiblir la guérilla, qui tire une partie de ses revenus des impôts perçus auprès des « cocaleros ». En attendant, les fumigations aériennes des plantations de coca provoquent l’exode rural…
Grâce à la lutte de l’Association des paysans du Fleuve Patia, les communautés avec lesquelles travaillait le sociologue neuchâtelois ont pu obtenir un titre de propriété collective pour une superficie de 90’000 hectares. Votée en 1993, la loi des « négritudes » (ou Loi 70) découle de la Constitution de 1991 (article 7), qui reconnaît le caractère « multi-ethnique » de la nation colombienne. La Loi 70 prévoit l’attribution de titres de « propriété collective » aux populations noires. Les communautés peuvent aujourd’hui négocier avec les entreprises les conditions d’exploitation de leurs terres et de leurs ressources naturelles. (apic/be)
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