« L’option pour les pauvres? On est en retard sur le choléra! »
Louvain-la-Neuve, 28 mai 2001 (APIC) La modernité, la pauvreté et le pluralisme religieux sont les trois grands défis qui s’imposent aujourd’hui à la conscience chrétienne, estime Gustavo Gutierrez, l’un des pères de la théologie de la libération. Quant à l’option pour les pauvres… « on est en retard sur le choléra ». Il s’en est expliqué récemment lors d’une conférence donnée à Louvain-la-Neuve.
Prêtre d’origine péruvienne, G. Gutierrez était une des personnalités invitées au récent colloque organisé à Louvain-la-Neuve dans le cadre du 575e anniversaire de l’UCL: « Quelle coopération interuniversitaire dans un monde globalisé? Regards croisés UCL – Amérique latine ». Ce colloque a rassemblé plusieurs centaines d’auditeurs et, en plus d’une intervention particulière, c’est à G. Gutierrez que les organisateurs ont demandé de dresser, dans une conférence d’ensemble, les défis actuels lancés à la théologie.
Avec les yeux de l’autre
Né en 1928 à Lima, G. Gutierrez qui est d’origine indienne par sa mère a gardé de solides attaches en Europe. Il rappelle avec reconnaissance qu’il fut étudiant en psychologie à l’Université Catholique de Louvain et qu’il étudia ensuite la théologie à l’Université Catholique de Lyon.
« La théologie, c’est d’abord le dialogue entre la foi chrétienne et la pensée de notre temps », dit-il. Depuis peu, il est entré dans l’ordre religieux des Dominicains, suivant ainsi les traces d’un dominicain aujourd’hui vénéré dans toute l’Amérique latine: Bartolomé de Las Casas (1484-1566), illustre défenseur des Indiens. Au XVIe siècle, à l’époque de la conquête de l’Amérique, il s’est trouvé des théologiens comme l’Ecossais Jean Maior (mort en 1550) pour justifier, au profit des Occidentaux, le droit de faire la guerre aux Indiens pour leur apporter l’Evangile. A quoi le Père Bartolomé de la Casas, qui deviendra leur évêque au Mexique, répondait: « Si nous étions Indiens, nous verrions les choses tout autrement ». Et le Père Gutierrez d’enchaîner: « Cette invitation à prendre le point de vue de l’autre, à voir le monde avec les yeux de l’autre, est toujours valable pour nous ».
Trois défis
Le premier défi qui est lancé aux chrétiens d’aujourd’hui, selon G. Gutierrez, c’est d’assumer la mentalité moderne, avec les interrogations nées de la modernité. La foi chrétienne, surtout depuis deux siècles, est contestée par la raison critique et par l’émergence de l’individu. Les théologiens n’ont pas fini de repenser la tradition croyante pour mieux aller à la rencontre de la modernité où à l’heure actuelle, les questions de bioéthique occupent par exemple une place non négligeable. La présence de la misère a toujours préoccupé des chrétiens. Mais ce qui n’était hier qu’un souci est devenu un problème social, avant de devenir désormais un redoutable défi, souligne G. Gutierrez.
« La pauvreté accule le théologien à revoir sa façon de comprendre Dieu. La pauvreté n’est pas seulement une réalité économique. Elle est aussi sociale, culturelle, mentale. Il y a tant de manières de ne compter pour rien, de devenir insignifiant aux yeux des autres: ce peut être parce qu’une personne est noire, ou est une femme, ou ignore l’espagnol, ou ne partage pas la culture dominante. Alors, comment dire au pauvre que Dieu l’aime et, plus encore, que Dieu l’aime par préférence? ».
G. Gutierrez ne cache pas qu’il y a un aspect tragique à ce deuxième défi, « car la pauvreté tue ». C’est pourquoi elle presse les théologiens de reprendre à frais nouveaux les grands sujets de la réflexion chrétienne. « Le choléra ne tue que les pauvres, observe gravement le théologien de Lima, car ils n’ont même pas les moyens élémentaires de combattre ce fléau. Le choléra, hélas, a fait une option préférentielle pour les pauvres! Cette situation constitue une forte interpellation pour la foi chrétienne comme pour l’édification de la société, s’il est vrai que toute personne humaine a droit à une vie pleine, décente, juste et joyeuse ».
Troisième défi: le pluralisme religieux. Le problème n’est pas le vieux constat que des religions différentes se sont constituées au cours de l’histoire, mais c’est la question de savoir si elles sont « un chemin de salut voulu par Dieu » (sous-entendu: le Dieu unique). Dans ce cas, comment comprendre le rôle médiateur du Christ, qui paraît essentiel au christianisme? G. Gutierrez se refuse à trancher la question en quelques phrases. Il souligne surtout que « l’on ne peut séparer religions et cultures ».
Gare aux cloisons!
On a parfois tendance à donner à chacun de ces défis les couleurs exclusives d’un continent: la modernité ne serait qu’un problème européen, la pauvreté un drame latino-américain et le pluralisme religieux, une préoccupation bonne pour l’Asie. Gustavo Gutierrez proteste: « La rencontre de la modernité, la solidarité avec les pauvres et le dialogue interreligieux sont des défis inséparables. Ils impliquent une réflexion sur l’ensemble du christianisme. Penser chaque défi, c’est ouvrir à partir de lui tout un champ d’interprétation de l’ensemble ».
D’ailleurs, poursuit le théologien, s’il est vrai que la modernité est née en Occident, on en trouve à présent la trace et le ferment partout dans le monde. Limiter le dialogue religieux à l’Asie ou la pauvreté à un sous-continent, ce serait aussi ne pas voir que la religion musulmane est très présente en Europe et que la pauvreté n’est pas un monopole des pays du Sud. Bref, « on ne peut traiter de la modernité sans parler du néolibéralisme et on ne peut oublier la misère quand on aborde les philosophies modernes ».(apic/cip/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/bruxelles-rencontre-avec-gustavo-gutierrez-a-l-ucl/