APIC Interview
Futurs voyages du pape et œcuménisme: quelles perspectives?
Propos recueillis par Sophie de Ravinel
Rome, 5 mars 2001 (APIC) Au début du mois de mai 2001, le pape Jean Paul II se rendra en Syrie, puis à Maltes. Aujourd’hui même, à Athènes, le Saint-Synode orthodoxe se réunit, il devrait donner une réponse au pape qui souhaite se rendre en Grèce au terme de ce voyage. Quelques semaines plus tard, après un consistoire extraordinaire où la question oecuménique sera à l’ordre du jour, Jean Paul II se rendra en Ukraine. Rencontre avec le père Michel Van Parys, consulteur à la Congrégation pour les Eglises orientales catholiques.
Le Père Michel Van Parys, âgé de 58 ans est belge. Il est entré très jeune à l’abbaye de Chevetogne, communauté de bénédictins fondée en Belgique en 1925 pour maintenir le contact avec les Eglises orientales, qui conjuguent rites romain et byzantin. L’abbaye de Chevetogne est aussi un lieu privilégié de rencontre avec les anglicans ou les protestants. Le Père Van Parys est Docteur en études grecques et spécialiste de copte et de slave ancien. Elu abbé de Chevetogne en 1971, il l’est resté jusqu’en 1997, jusqu’au moment où il a été nommé à Rome, consulteur à la Congrégation pour les Eglises orientales catholiques. Comment voit-il le voyage en Syrie de Jean Paul II, en mai prochain, d’un point de vue œcuménique?
Père Van Parys: En Syrie, les chrétiens sont environ un million, soit 8 à 10% de la population totale. Toutes les églises orientales catholiques et orthodoxes du Proche-Orient sont représentées: Melkites orthodoxes et melkites catholiques, chaldéens, arméniens, maronites, syriens orthodoxes et syro-catholiques, à l’exception des coptes. Providentiellement, le patriarche orthodoxe d’Antioche et le patriarcat gréco-catholique (melkite) d’Antioche sont en bonnes relations. Ils ont chacun mis en place une véritable pastorale oecuménique. En même temps, les Eglises orthodoxes byzantines sont très attentives à ne pas poser d’actes oecuméniques qui ne soient pas acceptés par le reste du monde orthodoxe.
Pour comprendre ces bonnes relations, il faut savoir que les chrétiens sont vraiment minorisés face à l’islam. Il y a aussi une longue tradition de convivialité et de liberté dans la diversité d’expression et de spiritualité. La situation des Eglises chrétiennes est donc assez favorable. Il n’y a pas eu, comme en Europe centrale, deux ou trois générations de communisme avec des persécutions et un blocage total du travail de mémoire et de réconciliation.
APIC: Il est question d’une halte de Jean Paul II en Grèce, en revenant de la Syrie après un arrêt à Maltes…
Père Van Parys: La seule chose que je puisse vous dire, c’est que le peuple orthodoxe est très réticent face à cette visite d’Eglise. Surtout les nombreux orthodoxes de la ligne dure utilisent encore le « vieux calendrier » julien, institué par Jules César en 45 avant J.C. Ils refusent le calendrier grégorien, institué par le pape Grégoire XIII en 1582 sous le prétexte que c’est un pape qui a mis en place ce calendrier et alors que tout le reste de la Grèce est passée au calendrier grégorien en 1923.
APIC: Les autorités religieuses orthodoxes ont fait savoir qu’elles n’étaient pas opposées à la venue de Jean Paul II comme pèlerin privé…
Père Van Parys: Si la réponse officielle des orthodoxes est positive, ce sera un oui du bout des lèvres, mélange de politesse et de pressions gouvernementales.
APIC: Dans quatre mois le pape compte se rendre en Ukraine. Or, les relations sont particulièrement tendues entre le Saint-Siège et le patriarcat orthodoxe de Moscou. Y a-t-il selon vous des raisons d’espérer une meilleure compréhension mutuelle?
Père Van Parys: L’Eglise orthodoxe russe s’inquiète pour les relations entre l’Eglise orthodoxe de Moscou et l’Eglise gréco-catholique ukrainienne. Le patriarche de Moscou accuse l’Eglise catholique de prosélytisme. Deux autres groupes orthodoxes indépendants de Moscou sont présents en Ukraine, la juridiction orthodoxe « du patriarcat de Kiev » dirigée par Philarète et la juridiction orthodoxe « autocéphale d’Ukraine ». Ils se rapprochent actuellement du patriarcat de Constantinople. Mais depuis la mi-février, il pourrait y avoir des changements de ce côté-là. En effet, Jean de Pergame, métropolite faisant partie du Saint-Synode de Constantinople, a rencontré récemment le Métropolite Cyrille de Smolensk, responsable des affaires extérieures du patriarcat de Moscou.
La rupture entre les deux patriarcats, qui serait une catastrophe pour l’Eglise orthodoxe, ne semble plus être d’actualité car Bartholomée Ier abandonnerait son projet de voyage en Ukraine. Ayant résolu ses problèmes intérieurs, l’Eglise orthodoxe abordera ainsi avec plus de sérénité une discussion avec l’Eglise catholique.
Quand le pape a reçu ensemble les évêques ukrainiens gréco-catholique, il a fortement insisté sur l’importance de leur collaboration avec les orthodoxes. Il y a des changements d’attitude là-bas. Le cardinal Marian Jaworski, archevêque des catholiques latins de Lviv et le cardinal Lubomyr Husar archevêque des gréco-catholiques de Lviv, ont écrit ensemble une lettre pour annoncer la visite du pape. Il y a un désir de part et d’autre de meilleure entente.
APIC: Ces voyages de Jean-Paul II vont se dérouler quelques mois après la clôture de l’année du jubilé. De nombreux événements touchant à l’unité des chrétiens ont jalonné cette année, quel bilan en tirez-vous?
Père Van Parys: Il y a eu des réussites dans le domaine de l’unité des chrétiens, mais aussi des espérances déçues. On se souvient de l’ouverture de la porte sainte de la basilique de Saint-Paul-hors-les-murs, avec le signe très fort de la présence aux côtés du pape de l’archevêque anglican de Cantorbery et du représentant du patriarcat oecuménique de Bartholomée Ier, et la participation de nombreux représentants d’Eglises orientales non catholiques, notamment de l’Eglise arménienne et de l’Eglise copte. Le voyage du pape en Terre Sainte, au mois de mars 2000, a également été un moment exceptionnel du point de vue de l’unité. Il y a eu ensuite la célébration oecuménique de commémoration des chrétiens de toutes les confessions morts pour leur foi au cours du XXème siècle, que Jean Paul II a présidée le 7 mai au Colisée. Pour le pape, la sainteté des martyrs de la foi dans les Eglises et communautés ecclésiales est un moteur pour l’avancée de l’unité des chrétiens. C’est ce qu’il appelle le martyrologe oecuménique.
Le 10 novembre le chef de l’Eglise arménienne apostolique, le catholicos Karékine II, est venu à Rome pour célébrer une liturgie de la parole avec le pape dans la basilique Saint-Pierre. Jean Paul II lui a remis à cette occasion une relique de saint- Grégoire, évangélisateur de l’Arménie au IVème siècle, qui était jusqu’à présent conservée à Naples. C’était un geste très important pour les Arméniens, qui fêtent cette année le 17ème centenaire de la christianisation de leur pays. Dans l’ensemble, cette année a été celle d’un dégel du côté des Eglises orientales non byzantines, et de grandes difficultés avec les Eglises orthodoxes byzantines.
APIC: Et quelles ont été les difficultés majeures?
Père Van Parys: On espérait beaucoup de la rencontre entre les Eglises orthodoxes et l’Eglise catholique de Baltimore, du 9 au 19 juillet 2000, sur la question délicate des Eglises catholiques orientales. On n’a pas avancé, mais reculé, même si de part et d’autre, on a exprimé la volonté de continuer le dialogue. On cherche des gestes concrets de réconciliation, sans savoir très bien comment.
C’est un domaine très délicat. Au Mont Sinaï, lors du voyage du pape en Terre Sainte, alors qu’il s’agissait d’honorer les prophètes de l’Ancien Testament, le don fait au peuple élu, les moines grec-orthodoxes on refusé la prière commune. Quand à la réception du document « Dominus Iesus », les Eglises orthodoxes n’ont pas réagi officiellement, à ma connaissance. Le document ne les impliquait pas directement. L’Eglise anglicane a été, elle, frappée et déçue par cette déclaration de la Doctrine de la foi. Des Eglises protestantes l’ont ressenti comme un frein à l’ouverture catholique oecuménique. Non qu’il y ait eu fondamentalement du nouveau dans cette déclaration, mais elles ont l’impression que les 35 ans de relations oecuméniques n’avaient pas de signification pour l’Eglise catholique. Or, « Dominus Iesus » est d’abord une déclaration sur le dialogue interreligieux.
APIC: La lettre « Novo millennio ineunte », publiée le 6 janvier 2001 et qui sera au coeur du prochain consistoire extraordinaire, contient des pensées fortes sur l’oecuménisme?
Père Van Parys: En effet, dans cette lettre du pape, il y a un excellent paragraphe – le 48e – sur l’engagement oecuménique. Le paragraphe 48 affirme que « cette unité qui ne manque pas de se réaliser concrètement dans l’Eglise catholique, malgré les limites propres à l’agir humain, agit aussi à des degrés divers dans les nombreux éléments de sanctification et de vérité qui se trouvent au sein des autres Eglises et des communautés ecclésiales ».
Cette lettre servira de base au prochain consistoire extraordinaire, les cardinaux aborderont donc l’engagement oecuménique de l’Eglise catholique. Le problème fondamental de l’oecuménisme est psychologique. Il faut savoir démolir ce mur de méfiance qui existe entre la mentalité latine et les mentalités orientales. Nous devons restaurer la confiance qui est perdue en grande partie, c’est une question d’attention à ces autres Eglises, de modestie de la part de l’Eglise catholique. Ensuite, il faudra trouver des gestes symboliques mais à forte densité spirituelle. L’Eglise est d’abord sainte, ne l’oublions pas. Nous sommes peut-être plus préoccupés de part et d’autre par le prestige de nos institutions que de la gloire de Dieu. (apic/sdr/pr)
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