APIC Interview

Entretien avec Maurice Lemoine, rédacteur en chef adjoint du «Monde Diplomatique»

Le «Plan Colombia» répond à une logique de guerre, et non de paix!

Par Pierre Rottet, de l’APIC

Le «Plan Colombia» ne répond en rien à une logique de paix, mais bien à une logique de guerre. Maurice Lemoine, rédacteur en chef adjoint du «Monde Diplomatique», et responsable du secteur Amérique latine en est convaincu. Auteur du récent livre «La dette», sur la paysannerie brésilienne, il pointe sur les Etats-Unis un doigt accusateur. La guérilla colombienne réclame des transformations sociales. Pour Washington, elle pose problème, à l’heure du néo-libéralisme à outrance. Il faut par conséquent en terminer avec elle. Surtout que la Colombie produit du pétrole. Maurice Lemoine donnait mardi soir une conférence à Fribourg, à l’invitation de plusieurs organisations suisses. Interview

APIC: Que vise en réalité le Plan Colombia, élaboré en 1999 et présenté en 2000?

Maurice Lemoine: En théorie, il est destiné à aider le gouvernement du président conservateur Pastrana à rétablir la paix et la démocratie en Colombie et à lutter contre le narcotrafic. Ceci pour les intentions déclarées, sachant que derrière elles se cache d’autres motivations, bien plus réelles. Sensé avoir été élaboré à Bogota, ce plan l’a été à Washington. On peut donc parler d’un plan américain. Sa première version a du reste été faite en anglais.

APIC: Pratiquement à l’insu du parlement colombien…

Maurice Lemoine: Le Parlement colombien n’a en effet pas été consulté. Le plan Colombia a été réalisé contre toute logique et dans le dos de la représentation parlementaire de ce pays.

APIC: Brièvement, quels sont les contours de ce plan, ouvertement critiqué par l’Union européenne, par la Suisse et l’ensemble des ONG colombiennes?

Maurice Lemoine: Ce plan est ambitieux. On parle de 7,5 milliards de dollars dont, théoriquement, la Colombie doit apporter 4 milliards. Le pays est actuellement en proie à une crise économique terrible. On imagine mal la Colombie sortir cet argent. De leur côté, les Etats-Unis ont octroyé 1,6 milliard de dollars, dont 934 millions ont déjà été remis, le reste devant être versé aux pays voisins et à la lutte contre le narcotrafic. Théoriquement, l’Union européenne – ainsi que la Suisse, impliqué dans le processus de paix en cours en Colombie – était sensée mettre la main à la poche pour 1,3 milliard de dollars. L’UE n’a à ce jour versé que 300 millions. Aujourd’hui, l’UE et la Suisse sont extrêmement critiques à l’égard de ce plan. Lorsqu’on l’examine dans son contexte, on se rend effectivement compte qu’il s’agit d’un plan de guerre beaucoup plus qu’un plan de paix. Sous prétexte de lutter contre le narcotrafic, il va s’en prendre à la guérilla.

APIC: Le fait est que la Colombie produit de grosses quantités de coca

Maurice Lemoine: Les chiffres l’indiquent clairement: 80% des 1,6 milliard de dollars octroyés par les Etats-Unis sont concentrés sur l’effort de guerre. La grande ambiguïté, c’est que ce plan prétend s’attaquer en priorité au narcotrafic, puisque 80% de la cocaïne mondiale est produite en Colombie. Il faut savoir qu’aussi bien Washington que Bogota ont, à l’aide d’une longue campagne, converti la guérilla de Colombie, en particuliers les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) en narcoguérilla. Or, l’establishment colombien a très longtemps cohabité avec les narcotrafiquants. Et cela sans problème, du moins jusqu’en 1985.

APIC: Pourquoi si tard et pour quelle raison s’en préoccuper à ce moment là. Et pas avant?

Maurice Lemoine: Non parce que, d’un seul coup, l’Etat s’en est pris au crime organisé, mais tout simplement parce que les trafiquants, ivres de cette puissance économique nouvellement acquise, ont encore voulu jouir d’un poids politique. La confrontation entre les élites économiques traditionnelles et cette nouvelle élite montante était inévitable. Cela s’est traduit par une période terrible de cette guerre: assassinats tous azimuts y compris du ministre de la justice, bombes dans Bogota et ailleurs… En même temps, les narcotrafiquants finançaient les paramilitaires. Ces derniers étaient recrutés parmi les hommes qui faisaient partie des escadrons de la mort créés par l’armée, avec le soutien des conseillers américains dans le cadre de ce qu’on appelle «la vitrine de sécurité nationale».

APIC: A la manière de ce qui s’est passé avec la «Contras» au Nicaragua?

Maurice Lemoine: Tout à fait. C’est aussi le même phénomène, que l’on a connu au Salvador, notamment, avec la création de l’organisation «Orden», dans les années 60, qui terrorisait les campagnes. On peut dire qu’elle a en partie provoqué l’éclatement de la guerre civile. L’idée des escadrons de la mort n’est autre que d’imposer la terreur sur la population. Mais aussi de faire le sale travail que l’armée ne peut plus faire, dans la mesure où le discours adopté aujourd’hui est «démocratie et droits de l’homme». En d’autres termes, une armée latino-américaine ne peut plus réprimer son peuple et les mouvements insurrectionnels comme dans les années 60. En Colombie on a transféré la guerre sale à des gens dont on prétend qu’ils sont incontrôlables. D’où la naissance, en 1984/85, du triangle militaires, paramilitaires, narcotrafiquants.

APIC: Ce que nient les Etats-Unis, malgré le rôle prépondérant des paramilitaires, principaux freins au processus de paix entamé en Colombie…

Maurice Lemoine: Lorsque le tsar anti-drogue américain, le général Barry Mc Caffrey, déclare que «les groupes armés illégaux alimentent la violence, la délinquance et le long conflit interne de la Colombie, et dominent environ la moitié du territoire national colombien», il omet une précision. En matière de violations des droits humains, les paramilitaires, et de loin, sont les principaux accusés: 75% des atrocités leur sont attribuées – 3% à l’armée et 20 à 22% à la guérilla.

Les militaires colombien et les Etats-Unis veulent une issue militaire, alors que le conflit, d’ordre social, ne se réglera pas par les armes. Nous sommes actuellement dans la même logique militariste que dans les années 80 en Amérique centrale, avec la différence qu’on a remplacé le mot communisme par celui de narcoterrorisme. Seule une négociation peut permettre de sortir du conflit armé. Malheureusement, on n’en prend pas le chemin, à cause du Plan Colombia. Les mouvements de guérilla colombiens ont analysé ce qui s’est passé en Amérique centrale. Les conflits se sont «terminés» après des négociations de paix. A la suite de ces «guerre révolutionnaires», il faut convenir qu’il y a eu progrès évident, avec la fin des dictatures. Mais ces mouvements n’ont pas été en mesure de mettre sur la table les négociations pour une possible transformation sociale. Or la situation sociale est actuellement catastrophique en Amérique centrale.

APIC: Et la paix, dans tout cela?

Maurice Lemoine: Le véritable problème du Plan Colombie est qu’il va relancer la guerre, sans pour autant faire taire l’opposition armée. Non seulement on va prolonger la guerre en Colombie, mais encore va-t-on déstabiliser la région. L’Equateur est déjà touché par ce plan. Reste que la paix est possible, mais à condition que les élites économiques, que Washington et Bogota prennent conscience d’une nécessaire transformation sociale. Ce qui est posé, c’est le modèle économique, les réformes sociales. A la limite, on peut signer un torchon de papier. Et dans cinq ans, cela recommencera. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en Amérique centrale qui sort de 15 ans de guerre civile. Des pays de cette région connaissent un taux de délinquance phénoménal: il y autant de morts en ce moment au Salvador du fait de la délinquance qu’il n’y en avait à l’époque de la guerre civile.

APIC: Les Etats-Unis sont militairement présents sur le terrain des opérations colombiennes… Officiellement, mais aussi officieusement?

Maurice Lemoine: Le Congrès des Etats-Unis a limité à 500 hommes son contingent sur sol colombien. En gros ils y sont. Avec en plus quelque 500 autres, d’anciens bérets verts, recrutés par des boîtes privées, en particulier «Dyn Corp» et «Military Professionals Resources Inc», qui sont en réalité des mercenaires civils. La semaine dernière, un hélicoptère de fumigation des plantations de coca a été abattu par la guérilla. Il était piloté par des Américains, et c’est un hélicoptère, avec un équipage américain, composé de mercenaires civils, qui a porté secours à l’équipage abattu. L’intervention militaire des Etats-Unis est bien réelle en Colombie, notamment, via des entreprises privées.

APIC: A propos de fumigation, les ONG colombiennes et les campesinos les dénoncent. On parle de catastrophe écologique…

Maurice Lemoine: Elle est double, cette catastrophe. En juillet dernier, je suis allé dans des zones où on a balancé des produits chimiques pour éradiquer la coca. Ce faisant, on a en plus éradiqué le café, les bananes, les cultures en général, cela parce que les appareils chargés d’opérer le font de très haut pour éviter de se faire abattre. Corollaire, ce sont des régions entières qui sont touchées par des produits chimiques extrêmement nocifs, qui touchent non seulement les points d’eau et les animaux, mais aussi les gens.

APIC: En quoi le Plan Colombia» peut-il servir les intérêts de Washington?

Maurice Lemoine: En Colombie ou ailleurs, la lutte contre le narcotrafic permet depuis un certain nombre d’années à Washington de reprendre pied dans les armées latino-américaines et de les renforcer. Cette lutte est un excellent prétexte pour créer des bases militaires en Equateur, pour avoir des droits d’intervention dans ces pays. De plus, il faut considérer que la Colombie est pour les Etats-Unis une zone stratégique, avec le Venezuela et l’Equateur, soit trois pays producteurs de pétrole. Nous sommes là au cœur du problème et dans une logique néo-libérale. Or cette guérilla, qui est en train de négocier en réclamant des transformations sociales, pose problème. Il faut par conséquent en terminer avec elle.

APIC: L’Union européenne est particulièrement critique à l’égard de ce plan, à l’exception de l’Espagne et de Londres…

Maurice Lemoine: Juste. L’Europe, une partie tout au moins (à l’exception de l’Espagne d’Aznar et l’Angleterre de Blair), n’a pas répondu aux attentes des Etats-Unis et de Pastrana. L’UE a parfaitement conscience qu’il s’agit là d’un plan de guerre. Elle l’a dit. Elle a également une autre vision que celle des Etats-Unis en matière de narcotrafic, beaucoup plus mesurée, avec une logique de responsabilité partagée. En d’autres termes, elle n’entend pas faire porter le poids de cette lutte uniquement par les pays producteurs. (apic/pr)

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