Bruxelles: Colloque «Femmes et religions»

D’une histoire millénaire à l’évolution actuelle

Bruxelles, 12 mars 2001 (APIC) Un colloque sur le thème «Femmes et religions» a rassemblé le 11 mars à Bruxelles une quarantaine de participantes belges et étrangères. Issues des grandes religions et de la laïcité, elles ont échangé sur la manière dont les religions sont facteurs de discrimination ou d’émancipation pour les femmes.

Ce colloque s’’inscrivait dans le cadre de l’Année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations. Le premier atelier ne pouvait que survoler son sujet: une «histoire millénaire» des rapports entre «femmes et religions». D’emblée, les points de vue se révèlent plus variés que ne le laissait prévoir une hypothèse émise par le ministre, selon lequel «la religion n’a jamais été émancipatrice pour les femmes».

De l’historienne à la sociologue, en passant par la théologienne, plusieurs intervenantes se montrent même prudentes avant de ranger l’histoire des religions dans le seul régime du «patriarcat». Elles ne suivent pas pour autant l’écrivaine Françoise Gange qui prétend remonter des grandes religions aux mythes primordiaux de la fécondité féminine dans la civilisation sumérienne. Anne Morelli, qui enseigne l’histoire des religions à l’Université libre de Bruxelles, avertit, au contraire, «Il ne pas projeter les rêves féministes sur la passé !. Il faut, dit-elle, accepter de se présenter en rupture par rapport ààce qui précède».

Or, ce qui précède a souvent été un foisonnement d’influences, relève en historienne Cristina Florez pour le Pérou. Elle évoque les apports africains, anglo-saxons, asiatiques, mais aussi l’ancrage de la religion dans les réalités sociales et politiques, sans oublier le poids de la religion populaire, voire des pratiques de sorcellerie. En sociologue, Maria Teresa de Bourbon Parme ne peut dissocier religion et pratiques sociales, qu’il s’agisse d’expliquer la dynamique égalitaire qui gagne la religion dans une démocratie ou d’épingler les réticences des femmes musulmanes à manifester.

Des textes et des lectures

Mais les religions ne reposent-elles pas sur des textes fondateurs souvent discriminatoires envers les femmes? Pour Myriam Tonus, théologienne catholique, le problème tient moins aux textes qu’à la manière dont ils ont été lus ou «récupérés» pour justifier une domination masculine. De plus, à côté des textes, les religions comportent des pratiques. Celles-ci aussi sont signifiantes: ar exemple, dans les premières communautés chrétiennes de culture grecque, des femmes ont joué des rôles clés. Historienne juive des religions, Régine Azria s’intéresse moins à la parité hommes/femmes qu’à la manière dont la religion sert à «légitimer» des rapports sociaux. Jeanine El Kubi, qui enseigne l’Ecriture juive, dénonce ainsi la «supercherie» d’une lecture fréquente du second récit biblique de la «Genèse». Que n’a-t-on présenté la femme comme créature de second rang, tirée de la côte d’Adam! Or, le récit place, dès l’origine, la femme sur pied d’égalité avec l’homme: elle en est l’»alliée», le «vis-à-vis», non la domestique. Historienne et philologue juive, Liliane Vana estime que «le statut de la femme juive n’a pas été spécialement défavorable». Malgré les intérêts masculins, «la Loi écrite et la Loi orale protègent la femme démunie et isolée». Elle relève, au passage, le rôle décisif de la législation.

Des tensions et des contrastes

Dans un pays non musulman comme le Sénégal, «l’islam n’a pas totalement transformé le statut de la femme», constate avec satisfaction Penda Mbow, nouvelle ministre de la Culture. Les musulmanes de son pays lui paraissent avoir gardé mieux qu’ailleurs une liberté et un accès à la vie économique. Elles ont même «des organisations puissantes». Il leur arrive aussi d’assurer des prédications. Mais elles n’y prennent pas forcément le parti des femmes. Aussi la ministre plaide-t-elle pour «une interprétation féministe des religions: si on ne montre pas qu’il est possible de libérer les femmes à partir de la religion, on perd la bataille».

Le défi est d’autant plus grand que nombre de femmes sont analphabètes: n’ayant pas accès aux textes fondateurs, elles dépendent de ce que les hommes en disent. Or l’instruction des intellectuels n’est pas une garantie: «L’obscurantisme se cultive aussi à l’université !» Sociologue marocain, Abdessamad Dialmy met en évidence une série de rapports contrastés entre l’islam et les femmes. L’islam se veut ouvert à tous et à toutes, mais les sociétés islamiques accusent des retards sur le plan des droits des femmes. Le masculin prévaut dans la pratique de la polygamie, de la répudiation et de l’héritage, alors que l’islam reconnaît à la femme une égalité de droits en principe. Les juristes musulmans ont spécifié des droits et des devoirs aux deux sexes; or le courant mystique du soufisme propose à tous le même chemin vers le Dieu unique. A côté des «régulations égalitaires» qui s’appuient sur des affirmations implicites du Coran, les paroles du Prophète restent interprétées dans un sens intégriste quand «la domination masculine y trouve refuge pour compenser sa perte de pouvoir économique». Enfin, le même l’islam, qui est perçu comme «l’ennemi des femmes» dans le monde arabe, sert de repère majeur et de refuge à bien des familles musulmanes émigrées en mal d’identité. D’où la perplexité de Nadine Wiebel, ethnologue, devant le «féminisme» que certains prêtent au Prophète: «Beaucoup de femmes, radicalement musulmanes, vivent selon des schémas traditionalistes. D’autres interrogent heureusement la culture ambiante. Mais elles ne critiquent pas volontiers le dogme».

La religion: déterminante?

Plusieurs intervenantes en conviendront: toutes les religions présentent des contradictions analogues à celles relevées par le professeur Dialmy pour l’islam. Ce qui relance la question de départ: est-ce bien la religion comme telle qui détermine le statut des femmes? Pour Régine Azria, il importe de distinguer les pouvoirs: religieux, social, politique, économique… «Les enjeux de la question féminine, dit-elle, ne sont pas les mêmes selon qu’on a affaire à une société démocratique ou non». A parcourir l’histoire à grandes enjambées, beaucoup d’intervenantes n’auront guère été portées, au total, à mettre les avancées des femmes dans la société moderne à l’actif d’une religion. La promotion de leur statut social leur semble plutôt le fruit de leurs efforts d’émancipation, des luttes pour leurs droits et des garanties votées en assemblée législative. D’autres ateliers avaient à regarder plus en détail les pratiques, les expressions culturelles ou les initiatives sociales. Ils ont pu faire ressortir davantage de nuances, surtout sur le plan individuel: certaines femmes trouvent de quoi valoriser leur rôle et leur expression dans leur religion; pour d’autres, au contraire, l’inventaire paraît plus négatif. Pour toutes, en tout cas, le chantier reste ouvert, tant pour promouvoir la place de la femme dans sa religion que pour viser une intégration plus égalitaire des femmes au sein de la société.

Rares sont celles qui, comme Anne Morelli, ont exprimé publiquement un point de vue plus radical. Athée convaincue et déclarée, elle considère la religion comme une «nuisance», surtout pour les femmes, et ne fait pas de différence entre sectes et grandes religions. Aussi a-t-elle soulevé, comme «conclusion» personnelle, une question chère aux défenseurs de la laïcité: «Pourquoi accorder des subsides publics à des associations si elles sont racistes et sexistes ?»

A vrai dire, la journée n’a laissé aux intervenantes ni le temps ni les moyens d’aborder pareille question avec une certaine rigueur. Non qu’il ait manqué de spécialistes, mais aucune n’a eu l’occasion d’exposer au moins un état de ses recherches. Elles ont même dû admettre que leurs avis autorisés croisent, sans pouvoir les discuter, des affirmations péremptoires: certaines, par exemple, ont opposé un «islam révolutionnaire» à un «islam antiféministe» ; d’autres ont suspecté le christianisme d’afficher sa «tare patriarcale» jusque dans la prière du «Notre Père».

L’absence de véritable discussion sur une base bien documentée aura eu au moins un effet: nombre de participantes ont fini par se rallier à l’opinion selon laquelle, dans chaque religion, une femme peut trouver toutes sortes de choses comme leurs contraires. Le mot «débat» prononcé de manière flatteuse devant les caméras de la télévision aura-t-il convaincu toutes les femmes ? «Quel débat ? Il n’y a pas eu de débat !», réagissait déjà l’une d’elles en quittant son atelier du matin. (apic/cip/pr)

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