Porto Alegre: Les dividendes économiques du Forum Social Mondial (FSM)

Derrière le FSM, Oded Grajew, un «entrepreneur citoyen»

De notre envoyé spécial Jacques Berset

Porto Alegre/Fribourg, 1er février 2001 (APIC) Le Forum Social Mondial (FSM), qui a attiré du 25 au 30 janvier des milliers de participants étrangers à Porto Alegre, capitale de l’Etat du Rio Grande do Sul, a été une manne bienvenue pour l’économie locale: hôtels et restaurants ont fait le plein comme jamais, les chauffeurs de taxi alignés à l’entrée de l’Université pontificale de Porto Alegre (PUC), dont les locaux ont été loués pour l’occasion, étaient tout sourire.

Du côté des pouvoirs publics, les 970’000 reales (environ 500’000 dollars, soit la moitié du coût total de l’événement) investis par l’Etat dans l’organisation du FSM, devraient générer selon les organisateurs plus de 8 millions de reales pour la municipalité de Porto Alegre et l’Etat de Rio Grande do Sul, tous deux aux mains du PT, le Parti des Travailleurs. C’est d’ailleurs ce qui a fait tiquer le très libéral président brésilien Fernando Henrique Cardoso, FHC pour la presse brésilienne. En visite en Asie (avec escale touristique à Bali !) en compagnie de 120 personnes, il a répété son credo politique. De Bali, il a qualifié les participants au FSM «d’ingénus qui voulaient casser les machines et retourner en arrière!»

Sa mise en cause du financement public du FSM lui a valu la cinglante réaction du gouverneur de Rio Grande do Sul, Olivio Dutra, une personnalité opposée à la politique de privatisations de FHC. «Qu’en est-il des 9 millions de dollars dépensés pour la présence brésilienne à l’exposition de Hanovre 2000», a-t-il lancé. Et de mentionner le coût de la commémoration des 500 ans du Brésil et les 350’000 dollars payés à l’entreprise qui a réalisé le nouveau design – abandonné depuis en raison des vives réactions populaires – de la Petrobras, qui aurait dû devenir avant sa privatisation la PetroBrax. «Qui gaspille les deniers publics?», a-t-il ironisé.

2’500 entreprises «citoyennes» au Brésil

Derrière le FSM, qui prétend qu’»un autre monde est possible», il n’y a pas vraiment des doux rêveurs ou des gauchistes illuminés, mais des personnalités responsables et modérées comme Francisco «Chico» Whitaker, président de la Commission «Justice et Paix» de la Conférence des évêques du Brésil, ou Oded Grajew, un «entrepreneur citoyen». Face à la polémique provoquée par le président FHC, Grajew réplique: «Laissons de côté l’idéologie, je parle comme entrepreneur, le FSM apportera un bénéfice fantastique à la ville!»

Coordinateur national de la CIVES, l’Association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté, et conseiller de Transparence Brésil, Oded Grajew est né il y a 56 ans à Tel Aviv, à l’époque de la Palestine du Mandat britannique. Emigré au Brésil à l’âge de 12 ans, il devient chef de famille à la mort de son père. Il n’a que 15 ans! Après une formation universitaire à Sao Paulo – il travaille durant ses études pour aider sa famille – et une carrière dans le domaine de la finance, Oded Grajew crée la Fondation Abrinq pour les Droits de l’Enfant. Dans un premier temps, il gagne à sa cause des entreprises actives dans le secteur du jouet. 2’500 entreprises brésiliennes appuient désormais des projets en faveur de l’enfance et de l’adolescence, notamment la lutte contre le travail des enfants. Plus d’un million de gosses bénéficient des projets de la Fondation Abrinq, qui est devenue une référence au Brésil dans le domaine de l’enfance.

La responsabilité sociale est économiquement rentable

Oded Grajew fonde il y a deux ans l’Institut Ethos pour les entreprises et la responsabilité sociale, invitant les patrons brésiliens à adopter de nouvelles pratiques. Il remarque que les entreprises ont intérêt, pour rester sur le marché ou gagner des parts de marché, à se comporter de façon socialement responsable: «Aujourd’hui, 31% des consommateurs brésiliens tiennent déjà compte de la responsabilité sociale de l’entreprise, à l’heure d’acheter des produits ou des services. 50% de ceux qui forment l’opinion publique considèrent également cette question… L’irresponsabilité sociale devient un grand facteur de risque face au consommateur», confie-t-il dans la dernière édition de l’hebdomadaire brésilien «Istoé».

Note zéro pour les élites brésiliennes

En deux ans d’activités de l’Institut Ethos qu’il préside, cet entrepreneur de gauche, affilié au PT, révèle que 350 entreprises brésiliennes représentant 22% du PIB brésilien sont déjà associées au projet. «Si un martien descendait aujourd’hui sur la terre et venait au Brésil, il donnerait la note zéro aux élites brésiliennes. Finalement, le pays a tellement de richesses, de diversité et de potentiel, et tant de dégradations. Mais l’élite est en train de changer». A ses yeux, la vieille élite du Brésil a depuis longtemps abandonné la réalisation d’un projet de société et l’idée d’une nation. Elle n’est pas intéressée à édifier une société organisée et solidaire.

Une vieille élite adepte de l’Etat minimal

Adepte de l’Etat minimal, cette vieille élite cherche son salut dans le sauve-qui-peut. Pourvu qu’elle ait ses services privés dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la sécurité, des transports… alors que le Brésil est l’un des pays au monde qui a la plus mauvaise distribution des revenus et les pires indices de qualité de vie. «Le tissu social du Brésil est en train de totalement s’effilocher. Chaque mois, 520 personnes sont assassinées dans la ville de Sao Paulo, et ce nombre augmente de 20% par an. Tous les citoyens doivent agir avant que le bateau ne coule. Et ce n’est pas seulement au Brésil que nous devons faire quelque chose. Aujourd’hui, il existe une menace réelle et concrète d’extinction de la planète et de l’être humain.»

C’est pour chercher des alternatives au néolibéralisme qui déchire le tissu social dans de nombreux pays et également pour interpeller les élites économiques et politiques au niveau national et international qu’Oded Grajew s’est lancé avec Francisco Whitaker, de Justice et Paix, dans l’organisation d’un sommet «anti-Davos». Tous deux se sont rendus à Paris, où ils ont trouvé l’oreille attentive de Bernard Cassen, directeur du mensuel «Le Monde Diplomatique», qui a suggéré d’organiser le FSM à Porto Alegre. (apic/be)

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