Euthanasie, assistance au suicide et soins palliatifs: les ténors romands s’affrontent

APIC Reportage

Pas facile de se faire sa religion

Pierre Rottet, de l’Agence APIC

En ouvrant en ce début d’année les portes de ses EMS aux organisations d’assistance au suicide, la ville de Zurich a relancé le débat entre partisans et opposants à l’euthanasie en Suisse. Le problème interpelle. Sur la question du suicide assisté et de l’euthanasie, certes, mais aussi sur les soins palliatifs. Les interrogations restent cependant sans réponses. Comment ne pas sortir du domaine des certitudes, lorsqu’on aborde les questions de morale et d’éthique face à la mort, à ses propres peurs, face aux souffrances intolérables qui la précèdent parfois? Et qu’en est-il de la dignité de l’homme? Reportage.

Euthanasie? Assistance au suicide? Soins palliatifs? Les mots sont lâchés. Définitifs, à quelques nuances près. Et dans la mesure du possible, avec les soins palliatifs – notions relativement récente en Suisse -, qui passent aujourd’hui pour être «ce qui reste à faire lorsqu’il n’y a plus rien à faire». L’Oregon, aux Etats-Unis et Hong Kong ont dépénalisé l’assistance au suicide. Les Pays-Bas demeurant pour l’heure l’unique pays à avoir inscrit l’euthanasie active dans leur loi, sans avoir rien résolu du débat de fond. Dans le reste de l’Europe, de l’Italie à la Belgique, en passant par le Luxembourg, l’Angleterre et le nord du vieux continent, les législateurs s’interrogent, soumis à des pressions tous azimuts, auxquelles n’échappe pas la Suisse. Pays qui s’en tient pour l’instant à son article 115 du Code pénal, à savoir l’autorisation de l’assistance au suicide.

Une pratique en faveur de laquelle milite le Dr Jérôme Sobel, spécialiste FMH en oto-rhino-laryngologie et chirurgie cervico-faciale, chantre confiant de l’euthanasie active et président d’Exit Suisse romande. Dans son cabinet médical de Lausanne, le Dr Sobel explique à l’APIC pourquoi il défend le droit de mourir «dans la dignité», et pourquoi il estime que l’assistance au suicide relève «de la liberté fondamentale» de l’individu. «Prochainement, confie-t-il, je vais ’porter assistance’ à quelqu’un qui m’a appelé au secours. Actuellement en soins palliatifs, cette personne va devoir rentrer chez elle pour obtenir l’autodélivrance désirée». En d’autres termes, pour un suicide programmé par le patient lui-même, après avoir reçu des mains du médecin le «cocktail libérateur», entouré de son mari, de sa famille et de son pasteur. Le Dr Sobel précise que l’aide au suicide est soumise au contrôle de la justice

Inégalités dans le droit du choix

A l’évocation de cette «cérémonie» planifiée, Jacqueline Pécaut, infirmière responsable au centre de soins palliatifs «La Chrysalide», à la Chaux-de-Fonds, fait silence. «Je n’ai pas l’impression que de conduire sa vie jusqu’au bout, et d’en être maître, soit donné à chacun dans notre société», lâche, méditative, l’infirmière, avant de s’interroger: «A qui donc est ’réservé’ ce droit d’achever sa vie?» A quel milieu socio-culturel appartient-il de pouvoir s’autodéterminer jusque dans le choix du moment de sa mort. «Je viens d’une classe défavorisée au point de vue social, explique Jacqueline Pécaut. Dans ce milieu terrien, la notion de pouvoir échapper à son destin n’existait guère».

De l’aveu même du Dr Sobel, Exit intervient annuellement une vingtaine de fois en Suisse romande – en moyenne 200 fois par an sur l’ensemble de la Suisse – pour «aider à l’autodélivrance» d’un patient. L’arbre qui cache la forêt? «Notre société a mis un voile». Mais la réalité est bien plus terrible, commente la psychologue Rosette Poletti, présidente de l’Association nationale «Vivre son deuil». «Dans le Nord Vaudois, que je connais bien pour y vivre, combien de personnes âgées se sont défenestrées, ou ont marché vers une petite rivière, pour s’y coucher. Nombre d’entre elles se sont laissées partir, glisser. Ou mourir de faim. Impossible à chiffrer. Ces faits divers sont rapportés comme des accidents. Mais le personnel soignant, lui, sait bien que la dame ou le monsieur n’est pas allé faire les vitres…»

Un cas en 30 mois

Mais pas à La Chrysalide, une Institution en faveur des soins palliatifs, mais opposée à toute assistance au suicide. Et à plus forte raison contre l’euthanasie active. «Je ne condamne pas, car je pense qu’il peut effectivement exister des cas où il s’agit de la seule porte. Encore faut-il que cela reste exceptionnel. Et que de tels cas nous empêchent de dormir et continuent à chahuter notre conscience». Pour travailler en soins palliatifs, confie encore Jacqueline Pécaut, «j’ai souvent observé que les malades recherchaient dans mon regard leur propre dignité. Qu’ils avaient besoin d’y lire qu’ils étaient encore des êtres humains».

La «potion magique»

Une approche que partage Sœur Marylise Cantin, de l’Association fribourgeoise «Jusqu’à la mort accompagner la vie». Plusieurs fois des personnes lui ont demandé la piqûre synonyme de «délivrance». Ou la «potion magique». Ce qu’il faut, déclare-t-elle, convaincue, c’est un dialogue honnête, ouvert et franc avec la personne, afin de voir ce que cache cette demande. «Le dialogue et l’écoute peuvent faire beaucoup de choses, même si l’un et l’autre ont aussi leur limite». En moyenne, convient-elle, un patient sur 100 demande une assistante au suicide. Un choix que Sœur Marylise respecte. Mais qui n’est plus de son ressort. Elle rappelle que l’Eglise catholique encourage les soins palliatifs. Et admet largement l’utilisation d’analgésiques pour «soulager les souffrances» des patients en phase terminale, même si ces médicaments peuvent avoir comme effets secondaires «d’abréger la vie». Infirmière chevronnée, la religieuse se garde de jeter l’opprobre sur l’assistance au suicide. Mais ne cache pas ses craintes de voir un jour la légalisation de l’euthanasie active. Qui commence à partir du moment où la personne n’est plus en mesure de faire elle-même le geste final. «Cela me fait peur. Avant d’en arriver à l’acte, a-t-on seulement épuisé toutes les ressources. N’a-t-on pas trop vite décidé?»

Dérapages et dérives

L’argument est balayé par le Dr Sobel. Pour lui, assistance au suicide et euthanasie relèvent de la même réflexion globale. L’une et l’autre ne peuvent en outre se faire hors du regard de la justice. Il relève que l’idée gagne du terrain auprès de ses confrères, du moins en Angleterre et aux Etats-Unis. Selon une étude, 12% des médecins anglais déclarent avoir un jour pratiqué l’euthanasie, et 46% disent être prêts à passer à l’acte en cas de légalisation. Idem aux Etats-Unis, où 60% des praticiens sont d’accord de pratiquer une assistance au suicide, si la loi le permet.

Favorable aux soins palliatifs parce qu’ils permettent de diminuer les demandes d’une «mort programmée», le médecin lausannois s’interroge cependant sur le sort des patients que la science est impuissante à soulager. Les soins palliatifs ne répondent pas à toutes les questions, admet en effet le professeur Charles-Henri Rapin, directeur du Centre interfacultaire de gérontologie à Genève, l’un des pionniers des soins palliatifs en Suisse. «Ces soins, sont efficaces dans 90% des cas. Mais il est vrai que pour des situations extrêmes, telle la maladie d’Alzheimer ou autres démences, les soins palliatifs doivent encore faire du chemin. Développons-les en priorité. Nous discuterons après», répond le professeur Rapin. «Pour l’heure, assistance au décès ou euthanasie, c’est juste une question de termes pour dire la même chose ou presque».

Chassé-croisé d’arguments

Sourire. Le Dr Sobel est habitué au chassé-croisé des arguments. «Je constate qu’on n’a jamais autant parlé de soins palliatifs depuis qu’on se bat pour l’euthanasie active et l’assistance au suicide». Les dérapages? «La dérive, si on la veut, elle existe déjà, mais sous une autre forme», estime Rosette Poletti. «Tout ce qui se fait de façon occulte et clandestine peut prêter flanc à la critique, aux dérapages, renchérit le Dr Sobel. Et pour lutter contre cela, dit-il, je ne vois que la transparence, la concertation et la clarté». En plus des garde-fous à l’euthanasie active, à savoir, énumère-t-il: le nécessaire discernement de la personne; le diagnostic d’une maladie incurable; une maladie qui conduit à une invalidité complète et dégénérative; les souffrances physiques; un délai de réflexion suffisamment important; l’absence de pressions financières de la part de tiers. Pour le Dr Sobel, la compétence professionnelle s’arrête au moment où le patient devient incurable. L’euthanasie, assure-t-il, n’est nullement l’échec de la médecine moderne. «L’admettre, c’est aussi comprendre que l’homme est moderne, que la médecine a des limites, c’est aussi accepter que des gens veulent s’en aller plus vite pour éviter d’être sous tutelle, de perdre leur autonomie». (apic/pr)

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