APIC Interview
Ne pas idéologiser l’enseignement social chrétien
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg/Louvain, 12 juillet 2001 (APIC) On ne peut tirer de la « révélation divine » et de la « loi naturelle » une doctrine intangible de la vie en société, met en garde l’éthicien belge Johan Verstraeten. Pour le professeur de l’Université catholique de Louvain, de passage à Fribourg, l’enseignement social chrétien n’est pas une idéologie. Il peut le devenir, comme on l’a vu dans la récupération de la « troisième voie » par les dictatures ibériques et latino-américaines.
Professeur de théologie morale à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain (Katholieke Universiteit Leuven/KUL), Johan Verstraeten s’est spécialisé dans l’éthique sociale, l’éthique de l’entreprise et de l’enseignement social chrétien. Ce père de famille de 46 ans estime que si l’on ne peut tirer une « doctrine » totalisante de la révélation chrétienne, la foi éclaire – même si elle ne la détermine pas – une lecture des événements socio-politiques.
Le louvaniste estime plus adéquat de parler de « théologie sociale » catholique, qui puiserait à diverses sources: les officielles – le pape, les conférences épiscopales – et les non-officielles, comme les universitaires ou les groupes socioprofessionnels.
APIC: Considérez-vous comme capital l’apport de ces derniers – syndicalistes, entrepreneurs, société civile – pour renouveler la pensée sociale chrétienne, que vous vous refusez à nommer « doctrine » ?
Verstraeten: Nous devons en effet chercher ensemble, analyser le contexte. Les communautés chrétiennes, comme le soulignait Paul VI, sont interpellées. Il n’a même pas dit les conférences épiscopales, mais bien les communautés chrétiennes, en dialogue avec les évêques, avec les autres chrétiens. Il utilise même pour ces derniers le mot « nos frères », un qualificatif devenu un peu suspect ces derniers temps. Sans oublier les hommes de bonne volonté. Ensemble, tous doivent d’abord analyser le contexte, puis chercher des solutions.
Ce n’est pas une seule instance, même si c’est le magistère de l’Eglise, qui peut donner toutes les réponses à toutes les questions du monde. Quant à l’expression « doctrine sociale de l’Eglise »…, tout dépend ce que l’on entend par là. Si le mot est bien compris, je n’ai rien contre son utilisation, mais si c’est vraiment une doctrine, cela devient problématique.
APIC: Vous ne défendez pas l’idée d’une société catholique séparée .
Verstraeten: Du temps du pontificat de Pie XI, quand fut publiée l’encyclique sociale « Quadragesimo anno » (1931), 40 ans après l’encyclique « Rerum novarum » du pape Léon XIII, on avait bel et bien une « doctrine » qui se voulait une « troisième voie » entre le libéralisme et le collectivisme marxiste. Cette doctrine sociale était interprétée comme un cadre théorique fondamental basé sur la loi naturelle et la révélation divine, donc une doctrine « inchangée et intangible », dans un contexte politique et social pourtant en plein bouleversement.
On a essayé à l’époque de proposer un modèle de société catholique avec même une « science catholique ». C’était vraiment le temps de la doctrine déduite des principes formels du « duplex ordo », la loi naturelle et la révélation divine. Je crains cependant toujours, en utilisant l’expression « doctrine sociale de l’Eglise », une confusion avec le contenu de la doctrine sociale du temps d’avant le Concile Vatican II. Lors de la montée du fascisme, des régimes autoritaires ont fait de la « troisième voie » une doctrine officielle ou semi-officielle.
APIC: On a donc abouti à l’idéologie fascisante de « l’Estado novo » de Salazar, au Portugal, par exemple: l’Etat nouveau anticommuniste, catholique et corporatiste…
Verstraeten: Si on lit attentivement « Quadragesimo anno » (1931), l’Etat corporatiste n’est pas trop encouragé. On trouve cependant nombre d’intellectuels catholiques qui défendaient une certaine alliance entre la doctrine sociale catholique et un corporatisme comme chez Franco, en Espagne, ou Salazar, au Portugal. La recherche d’une alternative entre libéralisme et collectivisme était très répandue dans les années 20-30. C’est un signe que l’Eglise a toujours été « historique » dans le bon sens du terme, c’est-à-dire en dialogue avec les réalités du temps.
APIC: Après le Concile Vatican II, l’approche a pourtant changé de façon fondamentale: la constitution pastorale « Gaudium et Spes » sur l’Eglise dans le monde de ce temps parle plutôt de « scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Evangile ».
Verstraeten: Désormais, on parle plutôt d’une éthique sociale de l’Eglise, d’un discours social, de la pensée sociale. On n’a pas abandonné l’idée d’avoir un corps de doctrine et on parle encore de corps doctrinal dans certaines encycliques. Si Jean Paul II utilise parfois encore le mot « doctrine », il a chez lui un sens différent, parce que son anthropologie est devenue très théologique. Il le dit lui-même ouvertement: l’enseignement social est d’abord le domaine de la théologie. On rencontre ensuite dans cette doctrine un élément de témoignage: il plaide pour une Eglise qui témoigne de la dignité et de la vérité de l’homme. Ce qui est bien différent d’une Eglise qui donnerait aux autres une doctrine abstraite, une idéologie.
Le pape a encore dit explicitement que l’enseignement social n’est pas une troisième voie. Je partage ce point de vue. Certes, il faut toujours chercher une voie, sinon on reste dans l’abstraction, dans les nuages. C’est un des problèmes d’être chrétien dans le monde: il faut être concret aussi, sinon on ne fait rien. Il y a un élément dans la recherche de la troisième voie qui est authentique.
APIC: Pas question donc de déduire un modèle particulier de société du droit naturel et de la révélation…
Verstraeten: En effet, il ne faut pas, comme on l’a fait dans le passé, dire qu’un modèle historique est vraiment dérivé de la volonté de Dieu…alors que ce modèle est contingent et contient beaucoup d’éléments idéologiques. Sinon, il y a une contamination entre ce que l’on dit être la volonté de Dieu et des erreurs historiques qui sont commises. Tout le monde l’a reconnu, et Paul VI le faisait déjà, il y a une pluralité d’options: on peut défendre la dignité humaine et la justice sociale à travers la démocratie-chrétienne, mais également avec des options socialistes ou libérales modérées.
On trouve les chrétiens dans des milieux très différents, et je crois qu’il faut faire attention de ne pas totaliser ou absolutiser la politique à partir d’idées théologiques. Il faut éviter d’en faire une idéologie. C’était, il y a déjà 30 ans, la thèse du Père dominicain Marie-Dominique Chenu dans son ouvrage « La doctrine sociale de l’Eglise comme idéologie ». (Dans ce livre édité aux Editions du Cerf, Paris, 1979, le Père Chenu y traite la vieille doctrine sociale d’idéologie conservatrice et bourgeoise, ndr.)
A un certain moment, en Amérique latine, où d’aucuns prônaient la « troisième voie », le clivage entre les pauvres et les riches est devenu tellement palpable que la théologie de la libération est née presque naturellement comme une réponse à cette situation. Des choix plus diplomatiques étaient devenus historiquement impossibles. En même temps, on l’a vu dans les années 80 au Nicaragua avec la révolution sandiniste – dont on a espéré beaucoup, mais qui a aussi commis de nombreuses erreurs: c’est toujours le drame de l’histoire, une fois entré dans le champ politique réel, il faut se salir les mains. Il est nécessaire de rester toujours critiques à l’égard de toute concrétisation qui deviendrait messianique.
APIC: Face à la mondialisation, vous dites qu’on a besoin d’une autorité morale
Verstraeten: Face au problème énorme posé par la globalisation, nous avons à nouveau besoin d’une autorité morale qui puisse développer des arguments, entrer dans le débat et critiquer les tendances totalisantes présentes dans une certaine conception de l’économie de marché. Même Jean Paul II, dans son encyclique « Centesimus annus » – pourtant proclamée par la presse américaine comme la bénédiction du capitalisme – exerce une critique fondamentale du capitalisme trop libertaire (Cf. chapitre 4).
Du moment qu’un système politique et économique s’absolutise et prétend être le dernier mot sur l’histoire, comme le suggère l’Américain Fukuyama (Francis Fukuyama: « La fin de l’Histoire et le dernier homme »), il faut devenir très vigilant. Car on assiste à une tendance totalisante.
APIC: Face au règne de la « pensée unique » néolibérale, on a parfois l’impression que la pensée sociale chrétienne n’est plus pertinente, qu’elle n’a pas encore pris conscience du saut qualitatif que représente la financiarisation de l’économie…
Verstraeten: Le Conseil pontifical « Justice et Paix » a publié il y a quelques années des documents sur le problème de la haute finance et la mondialisation de la finance. Nous avons eu un colloque au Vatican juste avant « Centesimus annus » pour le centième anniversaire de « Rerum Novarum », en 1991, où ont participé des économistes de renommée internationale, comme l’Indien Amartya Sen, qui a reçu en 1998 le Prix Nobel de l’économie, et qui plaide pour récupérer la dimension éthique en économie.
Malheureusement, ces arguments ne sont pas toujours entendus. On n’entre pas vraiment en dialogue avec la pensée contemporaine sur les problèmes réels qui se posent au niveau de la mondialisation: le problème de la finance internationale, celui des bidonvilles et des banlieues des mégalopoles, la question des migrations internationales… Il existe un problème d’analyse au niveau de la pensée sociale chrétienne. Face à une réalité en constante mutation, il faut toujours réadapter la méthodologie.
APIC: Vous constatez que les marchés financiers se détachent de l’économie de production, de la réalité économique des entreprises…
Verstraeten: Effectivement, on se détache de la sphère de production et la spéculation devient vraiment la source de profit, contre la réalité économique et contre l’homme. Les managers des entreprises avaient adopté depuis longtemps le principe du « stake-holder model » (*), différent du modèle (anglo-saxon, ndr) de la « share-holder value ». Cette dernière logique subordonne tout aux exigences financières des actionnaires, à leurs attentes d’un haut rendement des titres, visant la maximisation de la « valeur actionnariale ». Dans la tendance qui s’impose, les actionnaires prennent le pas sur les salariés et la pression devient de plus en plus grande sur les cadres des entreprises.
APIC: Qui paie la note de ce développement au seul profit des actionnaires ?
Verstraeten: Le modèle d’entreprise « stake-holder » (modèle européen, ndr) prône une entreprise également garante de l’intérêt social et du développement durable. Cela veut dire que l’on se sent responsables non seulement envers les actionnaires, mais également à l’égard des employés, des fournisseurs, du milieu, de l’environnement. On a une responsabilité sociale comme entreprise. Mais la pression des marchés financiers est devenue tellement intolérable: on exige un profit de 17%, 18%, 19%, pas seulement sur la base d’une année, mais quasiment tous les trois mois, voire tous les mois.
Arrivé à cette extrémité, il est impossible de penser à long terme. On ne peut plus raisonner qu’en termes de restructurations, de « reengineering » (« réingénierie » des processus: transformation fondamentale des processus dans le but d’optimiser coûts, services, rapidité et qualité). Ce sont les employés qui paient la facture. On aboutit à une certaine « anorexie des grandes entreprises ». Avec pour résultat que nombre de personnes perdent leur travail et beaucoup d’autres doivent désormais travailler d’une façon inhumaine, même s’ils sont bien payés. On devient des drogués du travail, et le phénomène du « karoshi » (**) n’est pas loin d’envahir notre propre culture.
Au Japon, il y a des milliers de gens qui, entre 40 et 50 ans, meurent subitement sur leur place de travail. Ils sont épuisés non seulement physiquement, mais également nerveusement en raison du surmenage (« burn-out »). Le mot japonais « karoshi », cette mort par excès de travail, due à des accidents cardio-vasculaires et cérébro-vasculaires, fait depuis des années l’objet de colloques scientifiques et d’expertises médicales.
APIC: Le modèle japonais, où l’on offre sa vie pour l’entreprise, fait des ravages…
Verstraeten: Les employés se font avaler par une sorte de « Moloch », l’entreprise, à laquelle ils donnent leur vie. Ces gens sont pris dans une culture où la vie est réduite à être tout à fait disponible pour l’entreprise, qui absorbe tout le système de relations sociales. C’est une nouvelle forme d’aliénation analysée par Thierry Pauchant, spécialiste canadien du management, de la gestion éthique des risques et des systèmes complexes, et par la Française Nicole Aubert, spécialiste en sciences des organisations. Ils décrivent dans leur ouvrage (Cf. « La quête du sens »), la perte de sens dans le monde du travail. Ils constatent que l’individu post-moderne, devenu très incertain, recherche des certitudes et a besoin d’être confirmé. L’entreprise devient dans ce cas comme une instance de création existentielle.
Face à ces aspirations, qui ne sont plus, comme par le passé, remplies par les Eglises, les grandes entreprises remplissent le vide. Nicole Aubert décrit même un phénomène de « captation de l’âme ». Au temps de Taylor (***), on captait la force de travail, on s’emparait du corps, désormais, on assiste à la captation de l’âme et des forces spirituelles par l’entreprise. C’est très grave, car l’individu incertain, à la recherche de valeurs, a besoin de ces organisations, qui à leur tour deviennent comme des mères envahissantes et suffocantes. Il y a là des éléments de totalitarisme, du moment que ces entreprises deviennent un substitut d’Eglise, une pseudo-religion.
APIC: Vous constatez une dérive nouvelle, celle des entreprises totalisantes…
Verstraeten: On parle dans certaines entreprises de « credo », on a développé tout un système moral, des liturgies. Des entreprises ont construit des lieux de recueillement, organisent des sessions de spiritualité où les employés récitent ensemble le credo de la firme, comme le font les Japonais. Toute la vie est ainsi prise en charge, de façon totalisante, par l’organisation. Même les sports, même les contacts sociaux.
Quand les gens deviennent victimes d’un processus de restructuration et perdent leur travail, ils perdent alors leur seule source de sens de la vie, et se retrouvent face au vide. On a donné sa vie à l’entreprise, qui était tout, et on découvre que ce « dieu » était sans merci. Les employés licenciés se sentent trahis et vides. Parfois le suicide est au bout du chemin. On peut parler aussi ici de crise spirituelle profonde. De plus en plus, cette problématique devient le centre de la question du travail, davantage que l’ancienne relation capital/travail.
Au niveau de l’Eglise, on commence à prendre conscience de ces changements de nature dans la réalité du travail. La réflexion commence: avec l’Université de Saint-Thomas, à Minneapolis (Etats-Unis), l’Université de Milan, et la Commission pontificale « Justice et Paix », nous organisons en septembre prochain à Rome le colloque « Vingt ans après Laborem exercens », l’encyclique de Jean Paul II sur l’homme au travail et l’économie au service de l’homme. Tous les experts ont été invités à fournir des papiers d’analyse. 150 propositions sont parvenues, dont une quarantaine seront discutées au Vatican en toute ouverture. (apic/be)
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