Indonésie: Destitution du président Wahid
Jakarta, 24 juillet 2001 (APIC) L’Indonésie une fois de plus dans la tourmente politique. Quel avenir, pour ce pays musulman, après le vote de destitution de la Chambre haute du parlement, à l’encontre de Abdurrahman Wahid. Un vote qui place désormais à la présidence Megawati Soekarnoputri, qui a prêté serment lundi.
L’Indonésie est secouée par un grave conflit politique et institutionnel. Le président, face au danger de destitution, avait proclamé l’état d’urgence, dissout le Parlement et annoncé des élections pour l’an prochain. Mais l’armée et la police ont décidé de ne pas appliquer son décret, jugé illégal par la Cour Suprême. Le président, élu au mois d’octobre 1999, a été abandonné également par six membres de son gouvernement. L’agence vaticane Fides a posé quelques questions au Père Ignace Ismartono, jésuite, expert dans le dialogue interreligieux et l’un des porte-parole de la Conférence épiscopale d’Indonésie.
Q.: Qu’est-ce qui est en jeu, aujourd’hui, au plus haut niveau en Indonésie?
P. Ismartono: Une lutte de pouvoirs opposés est en cours. Le front se divise entre ceux qui sont favorables aux réformes et ceux qui ne le sont pas. Les premiers veulent une réforme globale de l’Etat, en examinant également la proposition fédérale. Les autres veulent maintenir le statu quo, en soutenant seulement de petits changements constitutionnels. Depuis plusieurs mois, le président Wahid est écrasé par cette lutte de pouvoirs. A présent nous sommes arrivés au règlement de comptes.
Q.: Quels sont les acteurs de ce processus ?
P. Ismartono: Les premiers sont les organes de la société civile, les associations, les étudiants, qui soutiennent le président Wahid. Les autres, ce sont les classes moyennes, les gens aisés, les entrepreneurs, les gens liés à l’ancien régime. Les moyens d’information sont aux mains de ces derniers, et donc, chaque journal télévisé et les journaux véhiculent leur langage et leurs idées. Ils détiennent le pouvoir ééconomique, alors que les autres n’ont pas de moyens suffisants. L’armée elle-même s’est mise de leur côté. Le mot « destitution » a été proposée par ce groupe, qui a la majorité à la Chambre des représentants. Nous sommes à un point crucial. Nous verrons la réaction de la population, des étudiants, des paysans.
Q.: Que peut-il se passer ?
P. Ismartono: Ce que l’on peut redouter à présent, c’est que les partisans du président Wahid, c’est-à-dire le mouvement Nahdlatul Ulama et les Banser (les milices civiles du mouvement) ne réagissent de manière émotionnelle, en protestant contre ceux qui ont chassé le président. C’est dangereux parce que, une fois commencé le conflit social, ils est difficile de le contrôler. C’est pourquoi nous nous efforçons de calmer le ton des affrontements. Nous disons aux premiers: ne réagissez pas sous le coup de l’émotion ; et à l’autre partie: n’utilisez pas le pouvoir pour des buts personnels.
Quel est le rôle de Mme Megawati, nouvelle présidente?
P. Ismartono: Dans son parti il y a des gens liés à l’ancien régime, qui se sont regroupés dans le Parti Démocratique Indonésien, mais proviennent du Golkar, le Parti de l’ancien président Suharto. Ils ont exercé des pressions en faveur de l’Assemblée spéciale pour le Parlement et pour la destitution. La situation politique, y compris à l’intérieur du parti, est confuse et fragmentée. Mme Megawati pourrait être conditionnée par ces éléments.
Q.: Y a-t-il un risque de déstabilisation du pays?
P. Ismartono: Les termes « balkanisation » et « déstabilisation » sont fréquents dans le langage des médias. Mais c’est une rhétorique dont il faut sortir, c’est un cercle vicieux de l’information, qui vise à la désintégration de l’Indonésie pour légitimer l’emploi de la force. Les médias disent que si le président Wahid ne se démet pas, ou s’il est destitué, le pays ira à la débandade . Mais c’est une position idéologique. Des deux factions qui s’affrontent, les premiers veulent la stabilité politique pour favoriser les investissements venus de l’étranger. Et ils voudraient l’imposer rapidement, par l’intermédiaire de l’armée. Les autres croient que le seul moyen de stabiliser le pays est la vraie démocratie, qui vient des gens, de la société civile. La tension se situe entre ces deux options.
Q.: Quelle est la position de l’Eglise?
P. Ismartono: L’Eglise ne s’est engagée dans aucun parti, mais elle soutient l’Etat de droit, la démocratie, la Constitution, et elle souhaite que tout se passe dans la légalité. Tout en étant une minorité, l’Eglise est souvent considérée par les musulmans comme un pouvoir international, dirigé par le Vatican. L’Eglise ne soutient ni les uns ni les autres, mais cherche à mettre ensemble les forces saines et constructives, pour le bien du pays. Les évêques l’ont rappelé dans une lettre pastorale au mois d’avril dernier. Mais la tension entre les deux pouvoirs sur le terrain se fait même sentir au sein de la communauté catholique. De nombreux catholiques sont riches, et veulent faire marcher le commerce et les affaires. D’autres, dans les régions rurales, penchent plus pour un chemin plus démocratique.
Q.: Quelle est la situation dans la communauté musulmane?
P. Ismartono: Il y a la même tension: la communauté musulmane est divisée en deux grandes organisations, dont les dirigeants sont aussi des représentants politiques: le mouvement Muhammadayah, dirigé par Amien Rais, qui compte 28 millions de membres; le mouvement Nahdlatul Ulama, dont Wahid était le président, qui comte 35 millions d’adhérents. Le premier a donné une classe de moyenne bourgeoisie, composée d’intellectuels, de commerçants, d’entrepreneurs, qui vivent dans les villes et sont présents sur la scène politique. Le deuxième en revanche est présent dans les régions rurales, et a un caractère plus traditionnel ; il est plus populaire. Les catholiques ont de bons rapports avec les deux mouvements.
Q.: Quelles sont les perspectives actuelles?
P. Ismartono: Je suis convaincu que l’armée jouera un rôle décisif, mais l’information sera elle aussi fondamentale. (apic/zn//fs/pr)
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