Russie: Alexis II confirme et attend la fin du «prosélytisme romain»

Le patriarche russe refuse toute rencontre avec Jean Paul II

Paris/Moscou, 14 septembre 2001 (APIC) Le patriarche russe Alexis II persiste et signe: il refuse pour le moment toute rencontre avec le pape Jean Paul II. Le chef de l’Eglise orthodoxe russe met comme condition sine qua non la fin du « prosélytisme » romain. Le patriarche de Moscou considère que le développement de la présence catholique en Russie dépasse les besoins pastoraux réels des catholiques et vise à convertir des orthodoxes déracinés de leur foi sous le régime communiste.

« Si le Vatican n’a pas le désir de dénouer plusieurs nœuds de contradictions interconfessionnelles sur des bases réciproques, notre rencontre avec le pape n’apportera probablement pas grand chose », lance-t-il dans une interview publiée par le quotidien catholique français « La Croix » du 12 septembre. Le patriarche de Moscou Alexis II confirme son refus de rencontrer Jean Paul II. Cette interview est la première accordée à un journal catholique depuis les visites du pape en Grèce et en Ukraine, pays de tradition majoritairement orthodoxe.

Arrachés à leur foi de leurs pères par le régime athée

Alexis Il dit toutefois espérer « un champ de collaboration où chaque Eglise veillera sur ses fidèles qui lui ont été transmis par l’histoire, sans aspirer à tout prix à convertir à sa confession des personnes qui furent arrachées à la foi de leurs pères, à une époque donnée, par la force du pouvoir athée ».

Alexis II estime, dix ans après le rétablissement d’une hiérarchie catholique en Russie, que celle-ci dépasse les besoins pastoraux réels. « On a créé, et on continue à développer, dit-il, un réseau puissant de paroisses catholiques, que l’on accroît aux dépens d’une population qui n’a jamais appartenu au catholicisme du point de vue historique ».

Le patriarche ajoute que très souvent, la conversion au catholicisme d’un homme arraché à ses racines orthodoxes par l’idéologie athée est basée, non sur une motivation religieuse, mais sur une motivation très pragmatique, que l’on pourrait qualifier de « terre à terre » (aide humanitaire, envoi de jeunes gens dans des universités catholiques ou des séminaires en Occident).

Position figée

Le patriarche de Moscou espère « un retour à la sincérité dans nos relations » et « la fin des pratiques de prosélytisme de la part de l’Eglise catholique romaine ». Jean Paul II a demandé pardon aux orthodoxes lors de sa visite en Grèce pour les fautes commises à leur encontre? Ce geste « deviendra un bon signe uniquement s’il y a des conséquences pratiques », car « deux problèmes des plus douloureux subsistent »: la « discrimination religieuse » à l’égard des fidèles orthodoxes de la part des gréco-catholiques en Ukraine occidentale et « les actes de prosélytisme » en Russie et dans les autres pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI).

« Si notre position sur ces questions cesse d’être ignorée par le Vatican et si Rome est prête à nous entendre sur ces questions, alors cela témoignera d’un repentir authentique, déclare Alexis II. Cela ouvrira les portes au développement du dialogue entre nous ».

Un recul par rapport à Vatican II

Après la visite de Jean Paul II en Ukraine en juin 2000, à laquelle Alexis II s’était opposé, l’Eglise russe considère que les « persécutions » des orthodoxes se poursuivent en Ukraine occidentale. Présenter la visite du pape comme un acte de réconciliation dissimule dès lors un danger, dit-il, celui de persuader la communauté internationale que le conflit est surmonté. Ce point de vue ne correspond pas à la réalité, affirme Alexis II, en raison même de la difficulté extrême du problème et de l’impossibilité de le résoudre par le biais de manifestations ou de visites officielles. Le fait que le pape ait salué lors de sa visite des représentants d’autres Eglises orthodoxes n’a pas arrangé les choses, de l’avis du patriarche de Moscou, dont les représentants sur place avaient boycotté l’invitation.

En Ukraine, Rome soutient l’Eglise gréco-catholique tout en récusant les méthodes de l’uniatisme. Alors que « la politique de l’uniatisme menée par le Vatican pendant des siècles (…) a semblé prendre fin lors du Concile Vatican II », le patriarche dit observer aujourd’hui « le recul des principes de ce Concile »; il en veut pour preuve la publication de la déclaration « Dominus Iesus ».

Pressions politiques

Dans ce contexte, à quoi bon un voyage de Jean Paul II à Moscou? Alexis II observe que, lors des visites du pape dans les pays à majorité orthodoxe, « dans pratiquement tous les cas, l’Etat a fait pression sur la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe locale pour obtenir son accord. Le but de ces structures d’Etat était de nature purement politique. Il tendait à démontrer, par le biais de l’invitation du pape, une ouverture au monde occidental et l’attachement à ses valeurs ».

Le patriarche de Moscou admet que les politiques agissent ainsi, pour autant que leurs décisions ne soient pas suivies d’interventions dans la sphère des relations interconfessionnelles, « et encore moins sacrifient, à des fins politiques, les intérêts de l’Eglise orthodoxe locale ». Tandis que des voix appelant l’Eglise russe à faire preuve de conciliation en vue d’une visite du pape se font entendre même en Russie, le patriarche espère que le gouvernement russe « aura la sagesse de maintenir l’équilibre des intérêts de la société, et qu’il ne fera ni pression in intervention dans l’une de ces sphères publiques ».

Pourquoi se faire « concurrence »?

Interrogé sur l’utilité d’une rencontre, dans un lieu neutre, entre lui-même et le pape, Alexis II est clair: « Si le Vatican n’a pas le désir de dénouer plusieurs nœuds de contradictions interconfessionnelles sur des bases réciproques, notre rencontre avec le pape n’apportera probablement pas grand chose. Si les souffrances des orthodoxes en Ukraine occidentale continuent, pouvons-nous présenter une illusion de paix et de bonne entente aux yeux de la communauté internationale? »

« Les relations entre l’Eglise orthodoxe et l’Eglise catholique peuvent et doivent être meilleures qu’aujourd’hui, poursuit le patriarche. Le monde contemporain a besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’un témoignage commun au service du Christ. C’est pourquoi, malgré toutes nos différences, nous avons besoin d’un dialogue constructif et fraternel. Nous avons besoin de collaborer sur cette voie ouverte par le Christ et non de nous faire concurrence. C’est avec un très grand regret que nous constatons qu’en Russie et dans tout l’espace de la CEI, les intérêts des deux Eglises aujourd’hui se heurtent. Nous espérons beaucoup que cet espace pourra devenir un champ de collaboration où chaque Eglise veillera sur ses fidèles qui lui ont été transmis par l’histoire, sans aspirer à tout prix à convertir à sa confession des personnes qui furent arrachées à la foi de leurs pères, à une époque donnée, par la force du pouvoir athée ».

La situation de l’Eglise russe

Alexis II décrit la situation de l’Eglise orthodoxe en Russie après les années de persécution et dix années de changements politiques. « Notre peuple a conservé la foi orthodoxe reçue de nos ancêtres au temps du saint prince Vladimir, assure-t-il. Cela représente plus de dix siècles ! Grâce à la foi et avec l’aide toute puissante de Dieu, l’Eglise orthodoxe russe et ses fidèles ont enduré toutes les difficultés et tous les malheurs ». Selon le patriarche de Moscou, l’Eglise orthodoxe est en plein développement, alors qu’il a fallu « tout reprendre à zéro ».

La notion de péché est absente de la société

Moscou compte aujourd’hui 400 églises et chapelles: dix fois plus qu’en 1988 ! Et alors que l’Eglise comptait cette année-là 7’000 paroisses et 20 monastères – non seulement en Russie, mais dans toute la CEI et dans les pays Baltes -, il y a aujourd’hui 20’000 paroisses et 500 monastères. Si la foi aide les fidèles à supporter les épreuves – baisse du niveau de vie, chômage, conflits sanglants, criminalité -, l’opposition se fait sentir entre la civilisation athée et les valeurs traditionnelles, spirituelles et religieuses », explique le patriarche. « La notion du péché est comme absente dans la société… »

Alexis II attend du gouvernement russe qu’il restitue les biens de l’Eglise, « ne serait-ce qu’une partie de ce qui lui appartenait avant 1917 », et des chrétiens russes qu’ils prennent conscience de la nécessité de l’éducation religieuse et se reconnaissent pleinement comme membres pléniers de l’Eglise: « Qu’ils ne deviennent pas seulement des ’consommateurs’ de services spirituels, mais aussi des laboureurs dans le champ du Christ ». (apic/cip/cx/pr)

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