Près de 200 personnes venues de toute la Suisse, notamment des agents pastoraux des missions linguistiques et des administrateurs ecclésiastiques, ont participé mercredi à Berne à une journée d’étude sur le thème «Construire une Eglise pour tous». Présidé par l’évêque de Sion, Mgr Norbert Brunner, délégué pour la migration de la Conférence des évêques suisses (CES), le séminaire était organisé par «migratio», la commission de la CES pour les migrants.
L’immigration en Suisse (19,3% de la population fin 2000), très longtemps basée sur une politique de rotation de la main d’œuvre et de recrutement dans les pays voisins, change de visage. La priorité est maintenant à l’intégration. Le débat touche également l’Eglise catholique en Suisse, où près d’un tiers des fidèles sont de langue étrangère. Les missions linguistiques sont invitées à s’intégrer davantage dans les structures ecclésiales existantes. Elles doivent prendre en compte les difficultés financières que rencontre l’Eglise en Suisse. La question des priorités se pose: des moyens sont en effet nécessaires pour les nouvelles communautés, par exemple pour la pastorale en direction des 16’000 catholiques de nationalité albanaise vivant en Suisse. Le transfert devrait aussi se faire entre les missions linguistiques.
«Violence de l’argent sur la pastorale»
Certaines d’entre elles – comme la Mission catholique italienne, dont la présence est centenaire -, se battent becs et ongles pour éviter de se restructurer. Avec ses 67 missions et ses 78 missionnaires (45 de moins qu’il y a 10 ans), elle est censée prendre en charge pastoralement 303’000 citoyens italiens, ainsi que près de 110’000 double nationaux. Une bonne partie d’entre eux, notamment les jeunes nés en Suisse, s’intègrent dans la vie paroissiale traditionnelle, et ne fréquentent plus la Mission italienne que pour certaines grandes fêtes religieuses. Dans de nombreux endroits, la catéchèse est faite à l’école et les immigrés fréquentent les paroisses territoriales.
Face à la pression financière et au besoin de faire des économies, le délégué national de la Mission catholique italienne en Suisse, Mgr Antonio Spadacini n’hésite pas à parler de la «violence de l’argent sur la pastorale». Il déplore des décisions prises par des instances administratives «certainement composées de gens très compétents dans leur domaine, mais qui ne connaissent rien aux besoins pastoraux». Et de réclamer un «baptême des financiers».
Le fonctionnement démocratique des corporations ecclésiastiques paroissiales et cantonales, chargées des finances – «mais qui déterminent les axes de la pastorale» -, les visions ecclésiales, en particulier le sens de l’autonomie typique de l’Eglise suisse alémanique, le rôle des assistants pastoraux dans certains diocèses, et les sensibilités éthico-théologiques, font également difficulté au missionnaire installé dans le canton de Zurich. Qui se demande, face aux pressions à l’intégration dans les paroisses, si l’on n’assiste pas à un «processus de germanisation» plutôt que d’évangélisation: «Est-ce que la seule pastorale authentique est celle faite des agents pastoraux indigènes, par ceux qui parlent la langue dominante ?», a-t-il lancé mercredi à Berne.
Intervenant à son tour, le Père Bartolo Pereira, rappelle que l’émigration portugaise en Suisse, contrairement à celle venue d’Italie, est récente, car elle date des années 80. La mission portugaise s’occupe de la pastorale de 150’000 fidèles lusophones, non seulement Portugais, mais également Brésiliens, Angolais et Capverdiens. Elle dispose d’une vingtaine de prêtres de 4 nationalités, dont moins de la moitié sont de nationalité portugaise. Pour le missionnaire portugais, «notre peuple a une pratique populaire du christianisme, véhiculée par la famille et conduite par la personne du prêtre; il ne comprend pas encore qu’il y a pénurie de prêtres et beaucoup moins encore que cette pénurie oblige à la cléricalisation des laïcs». Plaidant pour une véritable conversion pastorale de tous, il souhaite un rapprochement entre communautés, remarquant le «pouvoir autarcique» de certaines paroisses suisses et «l’esprit clubiste» des missions étrangères.
Parfois un mauvais accueil dans les paroisses
La mission croate, qui fête cette année son 40ème anniversaire, a la charge de 70 à 80’000 fidèles. Le Père Karlo Lovric, de Zurich, relève qu’il n’est pas toujours facile pour le missionnaire de se faire accepter dans une paroisse suisse: «Il y a des cas où le prêtre étranger aimerait célébrer l’eucharistie tous les dimanches avec ses fidèles, mais les responsables paroissiaux sont d’un autre avis, ils ne veulent pas que leurs propres fidèles soient dérangés…Un prêtre étranger, un fidèle étranger, devraient pouvoir se sentir chez eux dans chaque paroisse, sans la crainte de recevoir, une ’gifle’, au sens figuré bien sûr! «
Curé de Saint-Pierre à Fribourg, Marc Donzé, professeur de théologie pastorale, affirme que la paroisse a certes des tâches traditionnelles: rassemblement eucharistique dominical, célébration des grands moments de la vie, catéchèse, œuvres caritatives, vie communautaire sur un territoire donné. Mais ce rôle généraliste ne peut tout englober.
Eviter la concurrence missions linguistiques – paroisses
«La paroisse n’est pas le tout de la pastorale, comme on a parfois pensé et comme on le pense encore dans certains endroits», insiste l’abbé Donzé. Ainsi, les aumôneries de jeunes, les mouvements, les monastères, la formation d’adultes ou les missions linguistiques ont également leur place dans la socialisation religieuse communautaire. «Il serait bon de penser comment s’articule le rôle de la paroisse avec ces autres manifestations de vie ecclésiale, au lieu de se placer en situation de concurrence… Il serait stupide que paroisses et missions linguistiques se regardent en chiens de faïence qui chasseraient sur le même territoire…. Il est souhaitable que les communautés elles-mêmes se rencontrent quand elles sont actives sur le même territoire, pour que l’Eglise se vive à certains moments sous sa face universelle».
L’Eglise dès les origines était universelle, et c’est seulement ainsi que cette communauté de foi peut se dire catholique: parlant dans toutes les langues, et pourtant unie dans le même esprit, confirme l’évêque de Bâle, Mgr Kurt Koch. Dans son exposé sur «l’Eglise, une communauté composée de nombreux peuples», parlant du baptême, il souligne qu’il s’agit du sacrement universel de l’Eglise par excellence, car du point de vue théologique, le baptême est bien davantage qu’une «socialisation dans une communauté», c’est l’accueil dans l’Eglise universelle. «Cela signifie concrètement que quelque soit l’endroit où un homme a été baptisé, quand il déménage, il est chez lui dans chaque Eglise locale, qu’il ait été baptisé à Venise, Lisbonne, Madrid ou Sarajevo… C’est dans le baptême que réside la raison la plus profonde pour laquelle par principe il ne peut y avoir dans l’Eglise aucune distinction entre autochtones et étrangers.»
Rappelant l’enseignement du Concile Vatican II, qui a mis en exergue l’universalité de l’Eglise, l’évêque de Bâle a expliqué que l’Eglise, si elle veut être authentiquement catholique, ne peut être qu’universelle. Faisant allusion à un certain repli «provincial» de l’Eglise suisse sur elle-même et à une certaine perte du sens de l’universalité, il a estimé qu’une première mise à l’épreuve concrète de la conscience de cette universalité est la rencontre entre les paroisses suisses et les missions linguistiques. Pour Mgr Koch, pas question d’intégrer unilatéralement les chrétiens étrangers dans l’Eglise locale, qui ne serait pas transformée par cette rencontre. Et de souhaiter que chacun puisse conserver l’intégrité de son identité dans le cadre d’une paroisse multiculturelle, une «communio» qui serait tout le contraire d’une «assimilation babylonienne». (apic/be)
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