APIC Interview
La peur de l’islam, une réaction irrationnelle causée par l’ignorance
Jacques Berset, agence APIC
Fribourg, 7 octobre 2001 (APIC) Alors que les télévisions occidentales se repaissent d’images de musulmans barbus et vociférants participant à des manifestations de soutien à Ben Laden, un autre islam, majoritaire et pacifique celui-là, est ignoré. Foutine Nehmé, une chrétienne grecque-orthodoxe libanaise, n’en démord pas: l’islam vaut mieux que la caricature qu’en donnent les médias dominants.
En tournée en Suisse romande à l’invitation de Missio-OPM, qui a choisi le Liban pour thème du dimanche de la Mission universelle – avec pour slogan « Une seule main ne peut applaudir » – l’assistante sociale Foutine Nehmé s’est donné pour tâche de délivrer un message qui prend une importance décisive depuis les attentats du 11 septembre dernier: celui de la convivialité entre chrétiens et musulmans. A l’instar du pape Jean Paul II, F. Nehmé insiste pour dire que « le Liban est davantage qu’un pays, c’est un message ».
APIC: Vu le fort taux d’émigration qui réduit inéluctablement la présence chrétienne au Pays du Cèdre, l’on imagine que les chrétiens libanais subissent une forte pression de la part des musulmans…
F. Nehmé: La réalité est tout autre: si de nombreux jeunes émigrent, non seulement parmi les chrétiens, mais aussi parmi les musulmans, c’est avant tout pour essayer de trouver ailleurs du travail. Tous espèrent revenir quand la situation sera meilleure, car les Libanais sont très attachés à leur terre.
Actuellement, la plupart des entreprises et institutions publiques et privées licencient en raison de graves difficultés financières: télévision officielle, compagnies d’électricité et d’énergie, poste… Notre propre institution, le programme du Conseil des Eglises du Moyen-Orient (CEMO) pour la réhabilitation et la reconstruction, en fait l’expérience dans sa propre chair: pendant la guerre et jusqu’il y a deux ans, nous employions une trentaine de personnes, aujourd’hui plus que cinq!
La récession touche tous les secteurs; les Eglises tentent d’aider le plus de monde possible, de maintenir les institutions pour les handicapés mentaux, les établissements médico-sociaux. Le pays est sorti de la guerre ruiné économiquement et les besoins sociaux augmentent, alors que les caisses de l’Etat sont vides. La délinquance augmente et la forte présence de centaines de milliers d’ouvriers étrangers syriens, égyptiens, et de nombreuses autres nationalités, crée des problèmes de sécurité et de dumping des salaires.
APIC: A vous entendre, musulmans et chrétiens partagent les mêmes analyses sur les causes de la crise libanaise ?
F. Nehmé: Effectivement, sur la plupart des problèmes – la volonté de regagner notre indépendance nationale, le départ des troupes syriennes – les Libanais sont unis. Peut-être que les chrétiens insistent davantage sur ce point, mais tous veulent récupérer la libre décision du pays, à part la petite minorité liée aux intérêts syriens. La population libanaise dans son ensemble ressent une certaine frustration et des sentiments d’hostilité envers la présence militaire syrienne. Nous nous opposons, toutes confessions confondues, à cette atteinte à notre souveraineté nationale: d’après les Accords de Taëf d’octobre 1989, les Syriens auraient dû se retirer du Liban. Tous les dirigeants religieux, même les chefs musulmans, sont d’accord avec la position claire du patriarche maronite Nasrallah Sfeir.
APIC : Et l’entente du point de vue religieux ?
F. Nehmé: D’après notre expérience quotidienne, l’islam est vraiment une religion tolérante. Dans la région du Liban-Nord, où je vis, nous sommes en intime relation avec les musulmans. Nous réfutons par conséquent la thèse du « choc des civilisations » qui refait surface après les attentats de New York, car nous expérimentons au quotidien le dialogue des cultures. Les Libanais en sont témoins: la différence nous enrichit!
De ce point de vue, il y a vraiment une entente complète entre chrétiens et musulmans. La seule exception vient des fanatiques qui mélangent religion et politique. Ce sont des groupuscules fondamentalistes que l’on trouve partout: à Saïda, à Beyrouth, à Tripoli. A part ces petits groupes isolés, la population soutient le principe de la convivialité, et mène au jour le jour un « dialogue de vie ». Tout le monde reconnaît que le Liban n’est pas pour les chrétiens seulement ou pour les musulmans seulement: c’est un pays pour les deux. Il faut trouver des solutions aux problèmes, et ces solutions ne passent que par le dialogue.
Nos institutions scolaires accueillent de nombreux musulmans. Dans nos programmes sociaux, nous ne faisons pas de distinctions confessionnelles: la priorité est d’aider celui qui est dans le besoin. On trouve davantage de musulmans parmi les personnes secourues parce qu’ils sont devenus majoritaires. Les chrétiens forment désormais moins d’un tiers de la population: ils sont davantage touchés par l’émigration et font moins d’enfants.
APIC: Les Libanais demandent aux Etats-Unis de traiter les causes du terrorisme à la base, pas d’aggraver la situation en faisant de nouvelles victimes innocentes. Après les attentats de New York et de Washington, le président américain George W. Bush a parlé de la nécessité d’une « croisade » ….
F. Nehmé: Les attentats terroristes visant les Etats-Unis n’ont pas exacerbé les tensions entre chrétiens et musulmans: presque tout le monde s’est déclaré opposé à de tels actes visant des innocents dont nous avons été les premières victimes dans le passé. Il y a parmi les victimes de nombreux Libanais et beaucoup de musulmans. Quant à l’utilisation du mot « croisade », cette expression est malheureuse, car elle suscite des sentiments de méfiance et de rejet non seulement de la part des musulmans, mais de tous les Libanais, chrétiens compris. Les croisades ont été une agression subie aussi par les chrétiens orientaux.
Je ne sais pas ce que pensent au fond les fanatiques, car je ne les fréquente pas. Le peuple libanais, tout en rejetant ces atrocités, n’a pu s’empêcher de relever au premier abord que les Etats-Unis sentaient ainsi à leur tour dans leur propre chair ce qu’ils infligent à d’autres peuples. Les Libanais souhaitent que les Etats-Unis se rendent compte du danger de traiter la violence par la violence. S’ils tuent Ben Laden, un autre prendra sa place.
Il s’agit de s’en prendre aux causes du terrorisme, de traiter le mal à la base. La cause primaire est pour nous l’injustice, par ex. le sort réservé au peuple palestinien. Il n’y aura jamais de paix dans la région sans solution juste au problème palestinien. Je le dis comme Libanaise, même si Libanais et Palestiniens se sont affrontés dans la guerre. J’espère que les Libanais en on tiré une leçon: on ne peut vivre seuls, les chrétiens ne sont pas supérieurs aux autres.
APIC: Comme chrétienne grecque-orthodoxe, vous avez visiblement une sensibilité différente, plus ouverte aux autres, à la cohabitation, que d’autres chrétiens libanais…
Nehmé: Bien sûr. C’est notre mentalité, parce que nous cohabitons au milieu des musulmans. Si vous en avez peur, c’est peut-être parce que vous ne les connaissez pas. Nous les fréquentons depuis le VIIème siècle, et nous n’avons aucune crainte de disparaître. Les musulmans ne cherchent pas à nous convertir, en général chacun s’accepte.
Quand on ignore les autres, quand on ne les connaît pas, on ne les aime pas. Dans notre région, où nous sommes mélangés, nous ne pouvons pas nous séparer. Ainsi des maronites du Kesrouan, qui n’avaient jamais été en contact direct avec des musulmans, ont dû changer de regard. Quand la guerre les a chassés, ils ont trouvé refuge chez nous, et des musulmans leur ont ouvert leur maison et les ont hébergés. A ce moment, ils ont vu que ce n’étaient pas des étrangers! Beaucoup d’hostilité vient de l’ignorance. Mais pour moi, il n’est pas permis d’être ignorant avec des gens qui partagent un si petit pays de tout juste 10’000 km2… C’était une ignorance coupable! Comme chrétiens, nous avons cette mission de nous ouvrir aux autres, de vivre cette cohabitation dans le quotidien.
Nous vivons avec les musulmans depuis plus de 1’300 ans, et nous considérons cela comme une richesse. Il y a certes des tensions, nous en sommes conscients, mais il n’y a pas d’impossibilité de vivre ensemble, pas du tout. Au départ le programme des Forces libanaises – soutenues par Israël – était de cantonaliser le Liban, de rassembler chrétiens, musulmans et druzes dans leurs propres régions, avec leurs propres lois de gouvernement. Mais le Liban ce n’est pas cela, le Liban, c’est les deux ensemble. C’était le message du pape lors de sa visite au Liban et aussi en Syrie, qui nous a tous confortés. Comme grecque-orthodoxe, je partage tout à fait sa vision. Le pape a bien trouvé les mots, mais sa simple présence est un message: c’est une reconnaissance du fait que nous existons. Certes, le pape ne convaincra pas les fanatiques, mais ses visites dans des pays en majoritéé musulmans sont une bénédiction pour tous! (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse