Le terrorisme islamique vu par l’évêque d’Alger, Mgr Teissier
Propos recueillis par:
Roger de Diesbach,
Patrice Favre
et Pierre Rottet
Fribourg, 22 octobre 2001 (APIC) Invité à Fribourg pour le vernissage de l’exposition consacrée à saint Augustin, l’archevêque d’Alger dit la nécessaire riposte face au terrorisme islamique qui a frappé l’Algérie avant d’horrifier le monde. Mgr Teissier s’explique sur le « projet totalement inhumain » des extrémistes islamiques qui ensanglantent l’Algérie depuis 10 ans. Il défend aussi la possibilité et la nécessité d’une vie commune entre chrétiens et musulmans. Mais il redoute les effets psychologique des frappes américanes sur l’Afghanistan. Le quotidien fribourgeois « La Liberté » et l’APIC ont rencontré Mgr Teissier. Interview
Alger voit dans les attentats du 11 septembre la justification de sa politique de lutte contre les groupes terroristes armés. L’Etat algérien, qui a si souvent dénoncé la violence aveugle des extrémistes islamistes et qui reprochait à l’Occident de ne pas appuyer suffisamment son combat, n’a plus besoin aujourd’hui de faire la preuve de la nuisance de ses ennemis.
Monseigneur Henri Teissier, archevêque catholique d’Alger, affirmait en avril dernier:
Mgr Teissier ne souhaitait pas qu’une tragédie aussi sanglante que celle du 11 septembre vienne souligner, voire confirmer ses propos. De passage à Fribourg, cet homme courageux accepte de nous expliquer ce que signifie ce drame et ses conséquences en Afghanistan.
Q.: En 1991, au début de la guerre du Golfe, vous aviez demandé la fin rapide des hostilités, soulignant que « ceux qui ont déclenché cette guerre n’ont pas mesuré le sentiment profond d’injustice ressenti par tous les peuples arabes en raison du tort fait aux Palestiniens depuis 1948 ». Que pensez-vous aujourd’hui des frappes américaines contre l’Afghanistan?
Mgr Teissier: Parlons d’abord de l’attaque du 11 septembre. Elle prouve que l’on a affaire à un groupe supérieurement organisé qui ne partage absolument pas la conception des droits de l’homme et de l’action politique de la communauté mondiale. Nous avons souffert en Algérie depuis dix ans des attaques de petits groupes armés tout aussi extrémistes. La presse occidentale s’est souvent montrée sceptique, doutant que le projet de ces groupes armés soit vraiment totalement inhumain. Il est clair que les actions entreprises pour réduire la nuisance de ces groupes devraient respecter le droit des personnes, afin de ne pas nier nos propres valeurs. Mais on ne peut pas mettre en équivalence, comme l’ont fait trop souvent les médias occidentaux, les tentatives des forces de l’ordre de contenir cette nuisance et les crimes des terroristes.
Les forces de l’Etat algérien ne suivent pas une idéologie de la violence mais s’efforcent au contraire de lui faire barrage. Les groupes armés en revanche estiment que la violence est une méthode d’action légitime parce qu’ils considèrent que les injustices qu’ils constatent peuvent être affrontées avec n’importe quel moyen. Des milliers de familles ont été massacrées, parents, grands-parents, petits enfants, etc.
Q.: De l’autre côté, des milliers de personnes ont disparu suite aux représailles et interrogatoires des forces de l’ordre?
Mgr Teissier: Oui, c’est exact, il y a eu des dépassements du côté des forces de l’ordre. Mais il y a une différence entre l’Etat qui n’arrive pas toujours à maîtriser la force dont il doit faire usage et des groupes qui, idéologiquement, revendiquent le droit de perpétrer les pires violences contre des innocents, car n’importe quel moyen est bon pour faire plier l’adversaire. On ne se rend pas compte du péril extrême que ces groupes font courir à la paix mondiale.
Q.: Mais la riposte au 11 septembre…
Mgr Teissier: Elle devrait être conduite de manière à réduire la nuisance de ce complot mondial. Mais je suis préoccupé de voir la riposte utiliser peut-être un jour des moyens semblables à ceux employés durant la guerre du Golfe. Il s’agit de retirer la capacité de nuisance à ceux qui sont entrés dans cette idéologie extrême, pas de punir à l’aveugle. Il est difficile de dire si les moyens utilisés sont les bons avant de savoir ce qui se produit exactement sur le terrain en Afghanistan, sans savoir si ce sont vraiment des objectifs militaires qui sont visés, ou si le peuple est atteint.
Il ne faut pas faire la guerre à un peuple, mais il s’agit d’empêcher ces terroristes de nuire. On ne le fera pas en infligeant des souffrances à leur peuple. Il appartient aux responsables de trouver les moyens techniques adéquats. Ecrire sur un missile, comme on l’a vu à la télévision, , c’est se mettre dans une logique de vengeance, pas de justice.
Q.: Ne craignez-vous pas que la riposte détériore encore les relations entre musulmans et chrétiens, que les bâtons retombent sur les minorités chrétiennes du monde islamique?
Mgr Teissier: En Algérie, la situation n’est pas comparable à celle du Nigeria ou du Pakistan. Il n’y existe quasiment pas de communauté chrétienne, mais quelques milliers de chrétiens dispersés dans le pays. On ne peut donc pas y opposer des groupes l’un à l’autre comme dans d’autres pays. L’insuffisance numérique du groupe chrétien oblige chacun de ses membres à avoir des relations personnelles avec son environnement musulman.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est la cassure psychologique qui peut s’introduire dans la conscience d’un certain nombre de musulmans qui pourraient se dire:
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