APIC – enquête
L’Eglise abandonne ses mouvements d’action
Bernard Bovigny, de l’agence APIC
Fribourg, 7 novembre 2001 (APIC) Effectifs en chute libre, crise d’identité, manque de soutien des évêques : les remous qui secouent les mouvements d’action vont-ils sonner le glas de ce qui a été le fleuron de l’Eglise des années 20 jusque vers les années 80? Dans ce tableau morose du militantisme catholique, qui voit la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et l’ACO (Action catholique ouvrière) « en veilleuse », quelques mouvements maintiennent la tête hors de l’eau en cherchant davantage à rayonner qu’à se conserver. Pour certains, sans le soutien des autorités de l’Eglise.
« A part Mgr Farine, qui a été aumônier de mouvements, ça fait un bout de temps que les responsables catholiques nous considèrent comme mourants ou carrément morts. L’Action catholique n’est plus une préoccupation pour l’Eglise d’aujourd’hui », affirme Andrea Wassmer, présidente de la Communauté romande pour l’apostolat des laïcs (CRAL), l’organisme faîtier de l’action catholique. Le constat est le même chez la plupart des autres responsables de mouvements : le militantisme catholique créé durant l’entre deux guerres pour assurer une présence d’Eglise dans le milieux agricole, ouvrier, étudiant et indépendant est laissé à l’abandon.
Madeleine Rossier, animatrice de l’ACAR (Action chrétienne agricole rurale) dans le canton de Fribourg, accuse les autorités ecclésiales d’avoir laissé mourir certains mouvements, et ces derniers de ne pas s’être battus pour être reconnus. « J’en veux à l’ACO d’avoir arrêté ses activités. Elle a été en Romandie un modèle d’engagement social et ecclésial jusque dans les années 80 ». Lorsqu’elle démissionnera de son activité d’animatrice, Madeleine Rossier, qui a atteint depuis longtemps l’âge de la retraite, craint que l’Eglise ne supprime son poste. « Nous continuerons alors de fonctionner, mais avec des bénévoles ».
Mgr Pierre Farine, évêque à Genève et représentant des ordinaires romands à la CRAL, admet que le maintien des mouvements d’action ne constitue la première préoccupation des responsables ecclésiaux. Et cela le peine. « Même au niveau mondial, nous assistons à un net retrait de l’autorité face à l’apostolat des laïcs. La priorité est actuellement portée sur des domaines qui marchent mieux, comme la catéchèse et les mouvements de spiritualité ou de prière ». Et comment l’Eglise va-t-elle assurer une présence solidaire et interpellante dans le milieu ouvrier? « Nous assistons à la perte d’une action concertée de l’Eglise dans ce milieu. Il ne nous reste plus qu’à compter sur l’engagement des chrétiens à titre individuel », regrette Mgr Farine, qui considère ce phénomène comme une évolution, contre laquelle il est difficile de réagir.
Un fleuron de l’Eglise a disparu de Suisse
La trajectoire que connaît la JOC est significative de cette « mort lente par abandon » qui affecte les mouvements d’action. Dans son livre « La Jeunesse Ouvrière Chrétienne suisse (1932-1948) » (Aux sources du temps présent / 1996), l’historien Alexandre Dafflon a recensé 41 groupes JOC actifs en Suisse romande en 1937, et 24 en formation, ainsi que quelques implantations au Tessin et dans les missions françaises de Suisse allemande. Et si les effectifs ont baissé après la deuxième guerre à cause de la mob en 39, la JOC est demeurée encore longtemps un des mouvements les plus importants et les plus influents de l’Eglise catholique en Suisse.
« Paradoxalement, c’est depuis le Concile Vatican II, qui les a consacrés, que les mouvements d’action catholique ont commencé à péricliter », souligne Francis Python, professeur d’histoire contemporaine, générale et suisse à l’Université de Fribourg. La faute, selon lui, au « démantèlement des bases sociales et à la crise d’identité de la classe ouvrière ». Résultat : le dernier poste d’animateur romand de la JOC a été biffé des budgets par les responsables de l’Eglise catholique il y a trois ans, et le permanent vaudois n’a pas été remplacé lors de la démission du titulaire, il y a une année. Sans aucune manifestation de la JOC elle-même. « Je ne sais pas si elle existe encore, mais si c’est le cas, elle le fait sans l’appui financier de l’Eglise », affirme Jean-Marc Zwissig, adjoint au vicariat épiscopal pour le canton de Vaud. Sur Fribourg également, la JOC a complètement disparu des budgets de l’Eglise depuis quatre ans. Aucune trace de ce mouvement n’a été relevé dans les autres cantons, si ce n’est un groupe d’anciens membres à Genève qui cherche à le ressusciter. Ce fleuron de l’Eglise catholique, auquel se réfèrent encore bon nombre de syndicalistes et d’anciens militants (le terme de « jociste » se trouve même dans le dictionnaire), a disparu de Suisse. Dans l’indifférence quasi générale.
Des militants assidus à monter aux créneaux
« Même si les rangs des mouvements d’action s’effritent, nos membres se mobilisent très facilement lorsqu’il s’agit de défendre certaines causes. Ils se montrent assidus lorsqu’il s’agit de monter aux créneaux », relève Andrea Wassmer de la CRAL, qui cite en exemple la Consultation oecuménique sur l’avenir social et économique de la Suisse, à laquelle pratiquement tous les membres des mouvements ont participé, à titre individuel ou en équipe.
Pour l’abbé Guy Oberson, curé de Renens et ancien aumônier de l’ACO, la crise traversée par les mouvements d’action catholique est due entre autres à la réticence qu’ont les gens à s’engager dans la durée. « Même les syndicats ont dû fusionner pour se maintenir. Les travailleurs vont les consulter en cas de problème, mais peu d’entre eux ressentent la nécessité de se regrouper pour défendre leurs intérêts », souligne Guy Oberson. Et selon le professeur Francis Python, une même difficulté d’identité est traversée par le parti socialiste, depuis la crise industrielle. Depuis, le PS compte davantage de représentants du secteur tertiaire (enseignants, journalistes, …) que du secteur secondaire. « La base ouvrière a de la peine à s’y faire entendre », estime Francis Python. L’ACO a ressenti la crise du monde ouvrier de plein fouet : elle est actuellement en veilleuse. Une Communauté des travailleurs chrétiens (CTC), qui regroupe quelques retraités anciens membres de l’ACO, tente de maintenir un lien entre des équipes en Suisse romande.
Le MADEP et l’ACAR surmontent la crise
Le MADEP (Mouvement d’apostolat des enfants et préadolescents), qui regroupe encore 750 membres en Suisse romande, et l’ACAR, avec ses 14 groupes répartis entre le Jura et le canton Fribourg, semblent surmonter la crise des mouvements d’action.
Sur Fribourg, le MADEP a su réagir en adoptant depuis trois ans un principe d’action visant à rejoindre les enfants là où ils se trouvent, avec des résultats convaincants: une bonne centaine d’entre eux ont participé aux activités proposées par le mouvement lors de ses présences à la sortie des écoles à Marly ou dans les couloirs du cycle d’orientation de Châtel St-Denis.
« Nous sommes allés nous présenter dans les classes de Marly, et nous avons annoncé une réunion pour former un groupe MADEP. Personne n’y est venu », raconte Sonia Lauper, responsable sur Fribourg. « Nous avons alors pris conscience que c’était à nous d’aller auprès des enfants, là où ils se trouvent. C’est comme ça que nous avons organisé une présence chaque semaine dans un lieu de passage emprunté par les élèves qui sortent de l’école secondaire ». L’expérience est jugée positive: une vingtaine d’enfants et près de 25 jeunes s’arrêtent régulièrement pour entrer en contact avec les animateurs présents.
Pour Madeleine Rossier, le monde paysan, dont l’évangélisation constitue l’objectif de l’ACAR, ne souffre pas de la même crise d’identité que la classe ouvrière. Si les problèmes ne sont plus les mêmes qu’autrefois, la solidarité des travailleurs de la terre demeure très forte : « Nos membre se mobilisent volontiers lorsque l’occasion se présente, surtout si un des leurs se trouve en difficulté ». (apic/bb)
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