APIC Interview
La crise religieuse de la jeunesse annonce celle des laïcs
Samuel Heinzen, Agence APIC
Fribourg, le 8 novembre (APIC) Jean-Blaise Fellay, historien et journaliste, est actuellement responsable des futurs prêtres au niveau de la gestion de leurs études universitaires et surtout de leur formation humaine et spirituelle. Interrogé sur l’état actuel de la formation en théologie, il s’exprime sur un problème nouveau : la crise religieuse de la jeunesse.
APIC : Faut-il s’inquiéter de la diminution des inscriptions dans les facultés de théologie, ainsi que dans les instituts chargés de la formation des laïcs ?
Jean-Blaise Fellay: La situation actuelle est plus sérieuse qu’on ne l’imagine habituellement. Il est fréquent de souligner que le manque de prêtre se verra compensé par des laïcs engagés, pour assurer l’avenir de l’Eglise. C’est faire preuve de beaucoup d’optimisme et négliger le fait que ce sont des mêmes milieux que viennent les futurs prêtres et les futurs laïcs. La jeunesse, qui ne fréquente plus nos églises, ne va pas dans dix ou vingt ans y amener ses enfants. De même, espérer que l’ordination d’hommes mariés comblera le manque de vocations sacerdotales n’est plus d’actualité, puisque les Eglises protestantes connaissent le même problème et que désormais le manque de laïcs commence également à se faire sentir. Il s’agit d’un désintérêt global pour l’engagement en Eglise, comme il ne s’en est encore jamais vu depuis plus de deux siècles.
APIC : Quelle sont les causes d’un tel désintérêt ?
Jean-Blaise Fellay.: L’évangélisation de la jeunesse est un échec. Dans les années septante, il existait encore un dialogue entre l’Eglise et les jeunes, sous la forme d’une contestation des institutions. Aujourd’hui, le message évangélique fait face à l’indifférence, alors que la demande religieuse est bel est bien présente. Il devient donc impératif de formuler un message chrétien capable de répondre à une société qui connaît une crise des valeurs, notamment au niveau affectif. En effet, il y a un décalage énorme entre un idéal de bonheur magnifié dans l’image du couple et de la famille, véhiculée dans les médias, la publicité ou le cinéma, et la réalisation de ce modèle. Comment ne pas devenir profondément inquiet lorsque l’on constate, par exemple, que dans une ville comme Paris 50% des femmes de plus de cinquante ans vivent seules et qu’en Suède 53% des enfants naissent de famille monoparentale. De plus dans le domaine économique, l’individu se sent dépassé par des mécanismes qui guident sa vie, mais qui ne dépendent plus du tout de son action. Les licenciements massifs ou le travail à l’appel font ainsi naître une attitude résignée.
APIC : Quelle doit être alors cette refonte du message chrétien ?
Jean-Blaise Fellay : L’Evangile est annonciateur d’une formidable espérance en affirmant que le bonheur de l’homme se situe dans la relation à l’autre, en certifiant qu’il est réellement possible de vivre une telle relation. Encore faut-il, pour l’annoncer, manifester soi-même la vérité d’un tel bonheur !
APIC : Quelle formation faut-il donc donner à ceux qui se préparent à l’annoncer, pour atteindre cette crédibilité évangélique ?
Jean-Blaise Fellay : La première chose à faire est de prendre conscience que cette aptitude à la relation et à la liberté existe effectivement en chacun de nous. Il est donc nécessaire de se donner le temps de se connaître pour savoir comment se donner. C’est dans cette perspective qu’il existe déjà, à l’intention des vocations sacerdotales, une année de formation spirituelle et discernement. Mais cette démarche ne doit pas se limiter aux séminaires ou aux maisons religieuses. Il faut prendre conscience que la vie est un don qui se transmet, non seulement dans le cadre de la maternité, mais dans toute relation vraiment profonde. C’est le fondement de toute vocation humaine. Elle est religieuse puisque chacun possède une histoire sacrée, ce qui fait de chacun de nous un être unique, libre et fécond.
La seconde étape, c’est la formation intellectuelle. Non pas la simple assimilation d’un savoir tout fait, ce qui serait du fondamentalisme, mais un dialogue avec les textes bibliques et la tradition de l’Eglise. Ce travail d’étude du passé, pour savoir d’où nous venons, est essentiel pour la compréhension de notre présent et pour la constitution d’une culture capable de se développer. Si chaque nouvelle génération se pose les mêmes questions de la même manière, la mémoire est frappée d’un Altzheimer culturel. Les membres d’une telle société ne font plus que subir leur culture, au lieu de la développer. D’où le décalage, précédemment cité, entre un idéal désormais imposé et l’ignorance des moyens pour y accéder. C’est ici que les théologiens devraient s’engager dans un dialogue plus intensif avec la société contemporaine, car le christianisme demeure un des fondements vitaux de notre civilisation.
Evidemment ces deux pans de la formation doivent s’ancrer dans une vie de relation à Dieu. Celle-ci passe par la prière, car l’Esprit-Saint qui est novateur. C’est Lui qui fait de chaque personne et de chaque époque, non pas une répétition, mais une nouvelle création. Ensuite, c’est dans le quotidien de la relation avec autrui que se trouve la base et l’aboutissement de la formation de la personne. Le service, notamment auprès des plus pauvres, met en évidence l’essentiel de l’engagement : le don de soi, seul motif capable de donner sens à une existence entière.
APIC : Est-ce que globalement l’Eglise en tant qu’institution est consciente de la gravité de la situation ?
Jean-Blaise Fellay : Malheureusement pas toujours. Mais, même si des communautés vont mourir, même si certaines sont déjà mortes ou n’ont plus que l’apparence de la vie, même si cette désertion massive de la jeunesse est une crise sans précédent, il y a là une formidable chance, car dans une telle situation, seule une Eglise profondément authentique survivra. C’est par leur vie de don que ses membres motiveront une société. L’exemple de Mère Thérèsa à Calcutta est particulièrement éloquent. Elle ne s’est pas soucier de convertir les mourants, ni d’élaborer de savantes stratégies auprès des élites. Elle s’est contentée d’aller à l’essentiel : le soin d’autrui dans lequel elle a reconnu le Christ vivant. Les vocations ont afflué et son rayonnement dépasse de loin les frontières du christianisme. Or, ce qui est possible en Inde peut l’être également chez nous. (apic/sh)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse