Fribourg: Colloque de la Société suisse de théologie sur «L’Eglise et les fautes du passé»

Les demandes de pardon suscitées par le tournant du millénaire

Fribourg, 11 novembre 2001 (Bernard Bovigny/APIC) Les nombreuses demandes de pardon suscitées par le tournant du millénaire, notamment celles du pape Jean Paul II au nom de l’Eglise catholique, ont interpellé la Société suisse de théologie (SSTh). Présidée par le professeur Mariano Delgado, de l’Université de Fribourg, la SSTh a consacré son colloque annuel au thème « Mémoire et réconciliation- l’Eglise (les Eglises) et les fautes du passé », les 9 et 10 novembre à Fribourg.

Les conférences de ce colloque, organisé par le professeur Delgado, du Département de patristique et d’histoire de l’Eglise à l’Université de Fribourg, ont vu la participation d’une quarantaine de membres de la SSTh et d’autres invités. Le document ayant servi de base au thème est un texte de la Commission théologique internationale du Vatican: « Mémoire et réconciliation », qui analyse notamment les aspects historique, biblique et théologique des demandes de pardon, dont l’Eglise catholique et de nombreuses autres institutions et nations se sont faits les auteurs depuis une décennie.

« C’est un peu comme si la civilisation occidentale, qui a fortement marqué l’humanité, souhaitait franchir le seuil du millénaire avec un cœur purifié », a affirmé d’emblée Mgr Jean-Louis Bruguès, évêque d’Angers. Cet ancien professeur de théologie morale à l’Université de Fribourg explique les nombreux appels à la repentance par deux facteurs. D’abord, la prise de conscience de la « shoah » (l’extermination des juifs par les nazis) a été entretenue durant toute la 2e moitié du 20e siècle par les juifs, qui ont de ce fait implanté la notion de repentance dans la société occidentale. Ensuite, Jean Paul II a ressenti personnellement le besoin, à l’approche et au tournant du millénaire, de réconcilier l’Eglise avec les peuples et les personnes qu’elle a offensés. Mgr Bruguès a recensé une centaine de demandes de pardon adressées ces dernières années par le pape.

« Le pardon transforme le mal en une nouvelle chance »

Le dominicain angevin a clairement souligné que le pardon n’efface rien: « L’oubli est une prétention illusoire. Il importe que la mémoire du mal soit maintenue. Mais le pardon est une alchimie qui transforme le mal en une nouvelle chance ». L’évêque d’Angers a tenu à ôter toute responsabilité personnelle aux héritiers des auteurs du mal. « Il serait odieux de demander des comptes aux Allemands pour les fautes de leurs ancêtres. Se souvenir et tirer les conséquences du passé suffisent ».

L’évêque d’Angers a cependant reconnu, à l’image des Indiens du continent américain et de nombreux Africains, que certains peuples subissent encore aujourd’hui les conséquences des fautes du passé. C’est dans ce sens que Jean-Louis Bruguès comprend les nombreuses demandes de pardon de Jean Paul II, qui seraient incompréhensibles du point de vue éthique. Le pape en cherchant à corriger les fautes du passé, introduit une nouvelle forme de pardon, au nom de la solidarité. « En demandant à l’Eglise de considérer les fautes commises par ses propres enfants, Jean Paul II entraîne les chrétiens d’hier et d’aujourd’hui et même toute l’humanité dans une démarche de réconciliation », souligne Mgr Bruguès.

Une attitude perverse ou irresponsable

« Reconnaître les fautes du passé, c’est bien. Mais n’est-ce pas un alibi pour ne pas poser un regard sur les actes répréhensibles d’aujourd’hui ? » A cette question posée par un participant au terme de son exposé, le théologien souligne que la purification de la mémoire a justement pour but de corriger les attitudes présentes et à venir. « Si les demandes de pardon ne concernent que le passé, c’est une attitude perverse ou irresponsable ».

Le pape, témoin direct des régimes totalitaires

Le colloque a également vu la participation du théologien italien Bruno Forte, de Naples, membre de la Commission théologique internationale, qui a présenté les grandes lignes de l’ouvrage « Mémoire et réconciliation ». Le conférencier a analysé le contexte dans lequel Jean Paul II s’est fait promoteur du chemin de  » purification de la mémoire ».

Exprimées par un témoin direct des totalitarismes nazie et communiste, les demandes de pardon de l’Eglise catholique interviennent dans un contexte de dialogue œcuménique et de crise des idéologies, due aux nombreuses violences qu’elles ont elles-mêmes provoquées. « L’incapacité des idéologies à admettre leurs propres fautes et leur responsabilité dans leurs échecs a certainement poussé le pape à reconnaître qu’il y a des différences entre les exigences de la vérité de la foi et les aveugles justifications des systèmes idéologiques », a lancé Bruno Forte. Par ailleurs, l’occasion a été donnée à l’Eglise de montrer que nulle autre communauté historique ne s’identifie autant que le peuple de Dieu avec tous ses membres de toutes les époques.

Cependant, a souligné le conférencier, le jugement historique ne suffit pas pour discerner les fautes du passé en vue de demander pardon, car il pourrait  » justifier n’importe quel acte au nom des circonstances et de la mentalité de l’époque: tout comprendre pour tout justifier ! » Il faut donc lui associer le « jugement moral qui s’inspire de l’Evangile ». « Le pape affirme que l’Eglise ne redoute pas la vérité qui émerge de l’histoire et elle est prête à reconnaître les erreurs, là où elles sont assurées, surtout quand il s’agit du respect dû aux personnes et aux communautés. Et quand nous parvenons à la certitude morale qu’un acte contraire à la charité demandée dans les Evangiles a été commis, il est nécessaire de demander pardon à Dieu et, dans la mesure du possible, de s’en amender », souligne Mgr Forte.

Se repentir sans rien demander en échange

« La Vérité vous rendra libres ». Cette phrase de l’Evangile, selon le conférencier, a fortement motivé les demandes de pardon adressées par le pape, lequel a maintes fois reconnu que l’utilisation de la violence au service de la vérité est une erreur. C’est la raison pour laquelle il a tenu à reconnaître, plusieurs siècles plus tard, le mal commis par l’Eglise, notamment à l’égard du philosophe Giordano Bruno, brûlé vif à Rome en 1600, et des scientifiques Galilée et Copernic, dont les théories ont été condamnées par les prélats de l’époque.

Et même si l’Eglise a également été parfois la cible d’une attitude injuste, les chrétiens, selon le pape, doivent exprimer leur repentir « sans rien demander en échange, forts seulement de l’amour de Dieu qui a été versé dans nos cœurs ». Une telle attente, affirme Bruno Forte, rencontre des résistances dans les régions marquées par la persécution ou l’injustice à l’égard des chrétiens. « Mais cela reste le meilleur chemin de réconciliation ». Pour le prélat italien, « l’admission des fautes passées est un acte de liberté prophétique, qui échappe au calcul des résultats immédiats et s’impose dans l’horizon de l’obéissance de Dieu et aux exigences de sa vérité ». (apic/bb)

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