Entretien avec le Père Cornelius Sim, préfet apostolique du Brunei

APIC Interview

Etre chrétien au pays des sultans

Rome, 25 novembre 2001 (APIC) Comment vivent les catholiques au Brunei, pays riche s’il en est, à l’heure où les divisions entre musulmans et chrétiens semblent se creuser, guerre afghane oblige. Avec une population de 350’000 habitants, dont 7,7% de chrétiens seulement, l’opulent Etat du Brunei a l’un des revenus «pro capite» le plus élevé du monde (27’000 dollars). Le sultan sultan Hassanal Bolkiah Muizzaddin Waddaulah ne compte d’ailleurs plus ses milliards. Longtemps seul prêtre originaire du sultanat, le Père Cornelius Sim, explique à l’agence Fides comment vit l’Eglise. Et les 20’000 chrétiens, souvent discriminés.

D’ethnie chinoise, le Père Cornelius Sim est né dans une famille catholique. Ordonné prêtre tardivement en 1989, il a longtemps vécu éloigné de l’Eglise. A 20 ans, il obtient un diplôme d’ingénieur et travaille pour la compagnie Shell. Après quatre années passées en Ecosse, pour obtenir son diplôme final, il continue à travailler pour la Shell au Brunei et en Hollande. En 1981, il revient à l’Eglise et, quatre ans plus tard, il se rend aux Etats-Unis pour étudier la théologie. Jusqu’en 1992, il a été le seul prêtre originaire du Brunei. Auparavant, tous les prêtres étaient des étrangers. Actuellement, l’Eglise du Brunei peut compter avec deux prêtres, une religieuse et deux séminaristes. En visite ad limina à Rome, il a présenté le pays qu’il représente, en qualité de préfet apostolique. Interview.

Q.: Comment pouvez-vous définir votre communauté ?

Père Cornelius Sim: Nous sommes une petite minorité, une Eglise de 20’000 fidèles, sur une population de 350’000 habitants, dirigée par un sultan. Notre seul et unique désir est de pouvoir continuer à vivre, dans un pays à large majorité musulmane. La majorité musulmane n’a aucune raison d’être bonne avec nous. C’est une situation ambiguë. Très souvent nous pensons que tout est tranquille, que l’Eglise est tolérée, d’autres fois, nous sommes conscients que nous avons une vie difficile. Officiellement, nous sommes reconnus dans la constitution; mais il est difficile de s’appuyer sur les lois pour exiger le respect de nos droits. Dans le monde musulman, on ne parle pas de droits mais de «permissions». La situation de l’Eglise est complexe, mais nous avons la force de l’Evangile.

Q.: La situation internationale actuelle, la crise en Afghanistan, ont- elles quelque influence sur vous ?

Père Cornelius Sim: Au Brunei, les gens sont plutôt riches, et les problèmes internationaux. n’ont pas de répercussion sur le pays. Les gens ne s’intéressent pas beaucoup à la situation mondiale. Le pays est dirigé avec un grand paternalisme, selon lequel le gouvernement doit faire en sorte que tous ses sujets soient contents. Il leur donne de l’argent, des écoles, une maison une voiture. Il y a des problèmes sociaux, mais surtout chez les jeunes musulmans. La drogue y est présente et il y a un fort mécontentement. La société est très restrictive avec ses interdits Les autorités considèrent que de nombreux divertissements occidentaux, sont «mauvais». Les jeunes désirent essayer quelque chose de différent.

Q.: Quel est le problème principal pour la mission de l’Eglise?

Père Cornelius Sim: Notre première tâche est de découvrir ce que cela veut dire «être Eglise». Ce n’est pas un pouvoir ou un privilège. Chez quelques catholiques, il y a la tentation de penser à l’âge d’or du passé, quand l’Eglise était respectée, quand les prêtres étaient vénérés, quand il y avait de grandes cérémonies. Il n’y a plus toutes ces choses. Nous sommes dans une situation où nous ne pouvons ni prétendre ni demander. Mais nous avons des écoles. Tout cela nous invite à réaliser tout ce que suggérait Ecclesia in Asia. L’Eglise de ce continent doit dialoguer avec les pauvres, avec les cultures, avec les religions. Le style doit être humble, et non pas reposer sur l’estime accumulée dans le passé. Il faut une Eglise humble pour servir l’homme sans attendre des prix ou des récompenses.

Q.: Et les jeunes?

Père Cornelius Sim: «Pour les jeunes catholiques, il y a beaucoup de problèmes On constate actuellement une forte islamisation des écoles. On pousse les gens à se convertir, en laissant entendre qu’ils en retireront de grands avantages: Si tu es musulman, tu peux monter, dans les meilleures écoles, dans les meilleurs bureaux Pour les catholiques, cela crée un dilemme: choisir entre la foi et une bonne situation. Les jeunes musulmans ont d’autres problèmes Tout est réglé, et ils cherchent à s’en aller dans d’autres pays, pour y vivre en liberté. Et puis, ils reviennent, et ils rentrent dans le rang. Mais la situation change.: Il y a toujours plus de gens qui vont à l’étranger. Ils peuvent comparer».

Q.: L’Eglise gère pourtant quatre écoles, avec plus de 2’800 élèves.

Père Cornelius Sim: «Nos écoles sont très appréciées par les familles musulmanes: Il y a plus de discipline, plus de qualités culturelles. L’islam est en difficulté: Il voudrait donner une image positive de lui- même, semblable à celle qu’ont les catholiques dans le monde. J’ai beaucoup d’amis chez les musulmans. Au plan personnel, ils sont très ouverts. Au plan public, toutefois, ils ne s’expriment pas encore, et ils maintiennent la ligne officielle.

Q.: Vous êtes aujourd’hui en visite «ad limina». Quelle signification donner à ce genre de démarche?

Père Cornelius Sim: Avant de venir, je me disais :mais à quoi servira-t- elle? Qu’est-ce que Rome peut nous dire ? Et puis je me suis retrouvé ici avec d’autres évêques asiatiques et africains .Je me suis aperçu que nous parlions le même langage, que nous vivions les mêmes problèmes et que nous avions le même désir: communiquer l’évangile au monde musulman, bouddhiste, animiste ou athée. J’ai aussi noté que la «bureaucratie» vaticane avait de la valeur: Elle nous aide, elle veut comprendre notre situation , vivre en communion avec nous. Dans l’islam, il n’y pas de communion. Il y a une unité en public, mais aucune attention envers l’individu». (apic/fs/at/pr)

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